Primaires démocrates: un autre duel Sanders-Buttigieg?

Une partisane enthousiaste du candidat Pete Buttigieg lors d’un rassemblement à Plymouth, au New Hampshire
Photo: Matt Rourke Associated Press Une partisane enthousiaste du candidat Pete Buttigieg lors d’un rassemblement à Plymouth, au New Hampshire

En anglais, la grande fresque qui s’étend sur les murs de la bibliothèque du Dartmouth College, dans la ville de Hanover au New Hampshire, s’intitule The Epic of American Civilization (L’épopée de la civilisation américaine). L’oeuvre, du muraliste mexicain José Clemente Orozco, illumine depuis 1934 la salle de lecture du sous-sol de l’institution avec ses 24 scènes qui relatent l’histoire du pays, de sa conquête à sa modernisation, dans une poésie d’une étonnante violence.

Les vautours y protègent des armes à feu. La mort y accouche d’un enfant devant un aréopage aux faces cadavériques. Des hommes médaillés s’approprient l’argent de citoyens ordinaires et soumis… Et s’il fallait y ajouter une mise à jour, 90 ans après sa création, le tableau de la Terre frappée par une météorite pourrait parfaitement saisir l’esprit du temps au New Hampshire, à la veille des primaires du Parti démocrate qui se tiennent ici mardi soir.

Le dernier sondage de l’Université du Massachusetts Lowell, dévoilé dimanche, indique en effet que 64 % des démocrates de cet État de la Nouvelle-Angleterre préféraient de loin voir un fragment d’astéroïde percuter la planète bleue pour en faire disparaître la vie humaine, plutôt que d’assister à la réélection de Donald Trump, en novembre prochain. Oui, le choix a bel et bien été proposé par les sondeurs.

Plus sérieusement, 23 % de ces électeurs disent qu’ils voteront pour Bernie Sanders lors des primaires du New Hampshire, mais qu’en fin de compte, c’est Joe Biden, selon 42 % d’entre eux, qui représentera le Parti démocrate dans la dernière ligne droite de la présidentielle, face à l’actuel occupant de la Maison-Blanche.

« Les caucus de l’Iowa, avec leurs résultats tardifs et leur finale qui a accordé une mince avance à Pete Buttigieg sur Sanders, ont créé un peu plus de confusion et moins de cohérence chez les démocrates, résume en entrevue Cliff Brown, professeur au Département de sociologie de l’Université du New Hampshire. Dans ce contexte, je crains que le taux de participation ne soit pas plus élevé mardi qu’en 2016. Les démocrates sont impatients de remplacer Trump, mais ils semblent aussi de plus en plus résignés devant la victoire d’un président soutenu massivement par les républicains, alors qu’eux ne sont pas encore solidement ancrés derrière un candidat ni un programme commun. À ce moment de la campagne, ils ne sont pas très unis. »

Meneurs et discrédit

Dimanche, Bernie Sanders en a fait la démonstration en attaquant de front Pete Buttigieg, qui l’a devancé d’un peu moins de 3000 voix en Iowa la semaine dernière, créant ainsi la surprise. Devant ses partisans du New Hampshire, le sénateur du Vermont, qui clame avoir remporté l’Iowa par 600 voix, a dénoncé l’argent récolté par l’ex-maire de South Bend, en Indiana, auprès de « 40 milliardaires » pour financer sa campagne.

Sanders se vante d’être soutenu uniquement par des dons citoyens et répète que le pays doit se détacher de l’influence de Wall Street, des pharmaceutiques, des fabricants d’armes, tout comme de l’industrie du pétrole, pour représenter l’ensemble des Américains, plutôt qu’une clique fortunée.

Donald Trump, c’est un escroc, je n’ai rien de plus à dire sur lui

 

Sur CNN, l’étoile montante des démocrates, dont les coffres sont bien moins remplis que ceux de Sanders ou de Joe Biden, a raillé le vieux routier de la gauche américaine. « Bernie a l’air très riche, a dit Buttigieg. J’accepterai volontiers une contribution de sa part. » La veille, Biden, arrivé quatrième au caucus de l’Iowa, avait également dégainé contre le candidat de 38 ans en surlignant son manque d’expérience politique et sa carrière de simple maire d’une petite ville de l’Indiana. « Ce gars n’est pas un Barack Obama », a-t-il dit devant des électeurs de Manchester.

À la Plymouth State University, lundi matin, Trevor Campbell, étudiant de 21 ans, n’était pas dans l’affrontement, mais plutôt dans l’admiration. « Pete Buttigieg est le candidat qui attire le plus d’attention et, forcément, ça dérange, a-t-il indiqué, juste avant l’arrivée sur scène de son candidat. C’est lui qui va remporter les primaires mardi soir. Ce qu’il propose, c’est finalement d’écouter la majorité des Américains, qui aujourd’hui sont pour une plus grande protection sociale, et de concrétiser ce projet. Il est dans la construction, pas dans la destruction. »

De surprise à option de rechange

« Même s’il y a eu des problèmes en Iowa [dans la transmission chaotique des résultats du vote de lundi dernier], cela a donné un élan à Pete Buttigieg, qui va être un peu plus présent à l’esprit des électeurs du New Hampshire mardi, explique le politicologue Dante Scala, de l’Université du New Hampshire. S’il remporte une deuxième place, cela va le maintenir dans la course comme une option de rechange plus modérée face à Sanders, qui, lui, pourrait renforcer sa position et devenir ainsi le candidat à battre lors des prochaines primaires. » La suivante se tient au Nevada, le 22 février.

Pour le vétéran du Vietnam John W. Jones, la victoire de Sanders mardi soir ne faisait aucun doute, dimanche, alors qu’il affichait son appui pour le candidat — déchu en 2016 dans l’investiture démocrate face à Hillary Clinton — au bord d’une rue de Claremont, où le sénateur était de passage avec sa caravane électorale. « Donald Trump, c’est un escroc, je n’ai rien de plus à dire sur lui, a résumé le retraité. Bernie Sanders est dépeint par ses opposants comme un socialiste. Mais je ne pense pas que renforcer la protection sociale et médicale ou qu’offrir des garderies à un prix abordable aux parents qui travaillent soient des idées très radicales en 2020. »

Dans le gymnase de la Stevens High School, Bernie Sanders, lui, a fait le plein d’acclamations, en vendant une fois de plus son plan de couverture médicale pour tous et sa promesse d’effacer les dettes des étudiants s’il est conduit à la Maison-Blanche. « Vous avez étudié pour améliorer votre condition de vie, a-t-il dit. Quelle bonne idée ! Mais on ne devrait pas vous pénaliser pour ça. »

Todd Radict, commerçant sur la rue Main de Rochester, dont un magasin sur deux est à l’abandon, aimerait croire aux changements annoncés par tous les candidats, mais persiste à penser que les élus, qu’ils soient républicains ou démocrates, finissent toujours par travailler pour eux-mêmes et pour les puissants, plutôt que pour les autres. C’est ce qu’il dit. « Mitch McConnell [leader de la majorité républicaine au Sénat, qui vient d’acquitter Donald Trump dans son procès en destitution] est au Congrès depuis que j’ai 13 ans. J’en ai 52 et il est toujours là. S’il avait fait son travail, il y aurait moins de pauvres dans les rues, moins d’inégalités. La pauvreté dans ce pays est très violente. »

Sur la scène du Rochester Opera House, lundi après-midi, Elizabeth Warren a elle aussi placé Mitch McConnell dans sa ligne de mire en appelant à le faire tomber en novembre prochain, tout comme Donald Trump. Amy, mère au foyer, venue du Maine voisin pour assister à la rencontre, avait dit quelques minutes plus tôt que sa candidate allait « se rendre jusqu’à la fin » de ce long processus de sélection. « Une femme présidente : ce n’est plus le temps d’y penser, c’est le temps de le faire », a-t-elle conclu.

Mme Warren a également appelé à un « grand changement de structure » pour que les États-Unis deviennent le pays égalitaire qu’ils devraient être, selon elle. « Nous avons d’importants problèmes et ce sont avec de plus grandes idées que nous allons les résoudre. »

La primaire du New Hampshire est cruciale pour la candidate, arrivée en troisième position dans l’Iowa. « Elle doit se sortir de l’ombre de Bernie Sanders en créant un grand bouleversement, dit Dante Scala. Mais je ne vois pas comment cela va se produire. Quant à Joe Biden [au quatrième rang dans l’Iowa], une troisième place serait une bonne nouvelle pour lui. Il a eu une semaine difficile. »

Mais au New Hampshire, d’autres ont connu pire : au cimetière de Moultonborough, au centre de l’État, la tombe du comédien américain d’origine britannique Claude Rains a presque disparu sous la neige au début de la semaine. Un comble pour celui qui, bien plus que Joe Biden, a incarné le rôle de l’homme invisible. À l’écran, dans la version de 1933.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.