Investiture démocrate: un fiasco magistral pour l’Iowa

Le caucus de l’Iowa était censé galvaniser les partisans en donnant au passage la première tonalité d’une course qui se poursuit dans les autres États jusqu’en juillet prochain. La réalité a été tout autre.
Photo: Kerem Yucel Agence France-Presse Le caucus de l’Iowa était censé galvaniser les partisans en donnant au passage la première tonalité d’une course qui se poursuit dans les autres États jusqu’en juillet prochain. La réalité a été tout autre.

Le président de Shadow, la compagnie qui a fait planter lamentablement les caucus démocrates de l’Iowa lundi soir, a beau s’être excusé deux jours plus tard pour « avoir contribué à ce chaos », le mal est fait. Son application défaillante, en compromettant la transmission des résultats du vote des quelque 1700 caucus le jour du scrutin, a jeté le discrédit sur ce premier acte, attendu et observé par le monde entier, dans l’investiture démocrate en vue de la prochaine présidentielle américaine.

Pis, l’instant politique était censé galvaniser les partisans en donnant au passage la première tonalité d’une course qui se poursuit dans les autres États jusqu’en juillet prochain. À la place, il a surtout prêté le flanc à de vives critiques, y compris celles qui depuis plusieurs années remettent en question la primauté du vote dans cet État du Midwest où le processus électoral tient d’une complexité archaïque et où la représentativité de la diversité américaine est nulle.

« L’incident de lundi va certainement donner de la voix aux opposants du caucus de l’Iowa, estime à l’autre bout du fil Daniel Marien, politicologue à l’University of Central Florida. Les arguments se font de plus en plus entendre contre l’ouverture de la course dans cet État » où, au fil des années, les inconvénients ont semblé prendre le dessus sur les avantages. Perception que le fiasco de lundi soir n’a pas manqué d’alimenter.

Et pourtant, l’Iowa, avec ses trois  millions d’habitants, annonce depuis 1972 le début de l’investiture des partis en année électorale, en raison surtout de sa taille, qui permet aux candidats d’y mener une campagne de proximité. C’est sans doute cette « retail politic », cette politique au détail, et son intimité qui ont permis à l’ex-maire de South Bend en Indiana, Pete Buttigieg, de s’y démarquer en arrivant, à la surprise générale, en tête du scrutin. Avec une avance minuscule toutefois sur le vieux routier Bernie Sanders, selon les résultats finalement dévoilés dans leur presque totalité jeudi matin. Les deux hommes ont revendiqué la victoire. Avant et après la diffusion des résultats.

Le bogue informatique — une erreur de code dans l’application utilisée pour envoyer les données au parti — a toutefois relégué au deuxième plan l’ascension du politicien de 38 ans, tout comme le faux départ de l’ex-vice-président des États-Unis, Joe Biden, favori dans la course mais qui a fini au quatrième rang, derrière Elizabeth Warren.

« Cela n’a pas été une bonne nuit pour la démocratie », a résumé Bernie Sanders dans la nuit de lundi à mardi, dans l’avion qui le conduisait au New Hampshire, où les primaires démocrates se poursuivent la semaine prochaine. Un cauchemar alimenté pas seulement par une application qui s’est ouverte surtout sur de l’improvisation, mais aussi par la caractéristique du vote dans cet État, qui « n’est plus seulement anachronique, mais devient en plus risqué », estime Sam Nelson, professeur de science politique à l’University of Toledo, en Ohio, dans les pages du quotidien The Hill.

C’est qu’en Iowa, l’électeur doit être physiquement présent pour voter au sein d’un caucus en se positionnant pour son candidat devant l’ensemble des habitants de son quartier. La tradition remonte au début du XVIIIe siècle. Contrairement à un vote dans l’isoloir, qui peut demander un sacrifice de plusieurs minutes dans sa journée, le caucus, lui, organisé dans des gymnases d’école, des sous-sols d’église, des salles communautaires…, demande une présence de plusieurs heures à la fin d’une journée, le soir du scrutin.

La mécanique rend ainsi le processus exclusif, en éloignant les électeurs qui ont de jeunes enfants, par exemple, ainsi que les travailleurs dans le domaine du commerce de détail, les personnes à mobilité réduite… « Les caucus favorisent la polarisation du vote puisque ce sont les gens les plus politisés qui y participent, résume Daniel Marien. Il faut être dévoué à la cause politique pour s’y présenter. »

L’incident de lundi va certainement donner de la voix aux opposants du caucus de l’Iowa. Les arguments se font de plus en plus entendre contre l’ouverture de la course dans cet État.

 

Lundi soir, dans un caucus au nord de Des Moines, Linda Lundquist, conseillère financière qui attendait d’exprimer son appui à Joe Biden, s’est d’ailleurs étonnée du faible taux de participation à quelques minutes de la fermeture des portes. « On annonçait qu’il allait être élevé, a-t-elle indiqué au Devoir, assise dans les gradins du gymnase de la Saydel High School. Mais il y a finalement moins de monde ici ce soir qu’il y a quatre ans. » Il y avait 99 personnes. Exactement. « C’est peut-être à cause du changement d’emplacement qui a été annoncé à la dernière minute. L’école primaire où nous devions être, plus bas dans le quartier, a été prise par les républicains. J’ai passé la journée de lundi et de dimanche à appeler tout le monde de notre caucus pour les en informer. »

Ce mode d’expression de l’appui politique donne un caractère convivial à la chose, mais expose également à un nombre élevé de désistements et d’erreurs, pas seulement techniques, mais également humaines. Lundi, dans 70 caucus de l’Iowa, il y a eu 4 % et plus d’électeurs enregistrés à la fin du vote qu’au début. Un problème de taille, puisqu’une fois les portes du caucus fermées, il n’est pas possible de faire entrer de nouveaux électeurs.

N’empêche, la scène politique américaine accorde une importance démesurée à ce premier vote, même si l’État dans lequel il se déroule se distingue à l’échelle nationale par sa très grande homogénéité et son caractère bien plus rural qu’urbain. « L’Iowa n’a pas une ville de plus de 250 000 habitants », fait remarquer Daniel Marien. Parenthèse : Des Moines est à peine plus peuplée que Sherbrooke. « Cet État est aussi plus blanc, plus âgé que le reste des États-Unis. Or, le profil de l’électorat démocrate, qui habite surtout dans les grandes villes, est aussi un peu plus diversifié que ça. »

« Le poids de l’histoire est fort, écrit Sam Nelson, mais les traditions deviennent plus faciles à mettre en pièces après un échec spectaculaire comme celui que nous venons de voir. »

« Les premiers États dans le calendrier des primaires ont une influence prépondérante sur le choix des candidats, explique M. Marien. Au lendemain de l’élection de 2020, des actions de lobbying risquent d’être menées par de petits États cherchant à devancer leur place » dans cette séquence de votation. Le Nevada, qui arrive en troisième place dans l’actuelle investiture démocrate, pourrait revendiquer un changement de statut. Tout comme le Rhodes Island, le Kansas ou le Mississippi.

L’Iowa va bien sûr s’opposer à ça et défendre sa place et son système, estime M. Nelson, en raison de l’argent que ce premier caucus fait entrer dans l’État et de l’attention soudaine dont il jouit et dont les candidats profitent pour mettre en marche leur machine de guerre. « Mais les temps sont devenus difficiles pour trouver des alliés à leur cause, particulièrement si les factions au sein du parti n’arrivent plus à voir les avantages de ces caucus », écrit-il.

Des factions incarnées par les camps de Buttigieg, Sanders, Warren, Biden ou encore Klobuchar et qui, au lendemain de ce scrutin manqué, ont en choeur mis de côté leurs divisions pour s’entendre sur une chose : la tempête de lundi soir, les démocrates, qui entrent dans une année électorale cruciale pour déloger Donald Trump, n’avaient certainement pas besoin de ça.