La grande incertitude des caucus de l’Iowa

La candidate Elizabeth Warren s’est adressée à ses partisans réunis sur le campus de l’Université Simpson, à Indianola, dimanche.
Photo: Chip Somodevilla Getty Images / Agence France-Presse La candidate Elizabeth Warren s’est adressée à ses partisans réunis sur le campus de l’Université Simpson, à Indianola, dimanche.

« Mon choix est fait : c’est elle ! Mais je voulais la voir encore une fois avant de voter. »

Dimanche matin, Charles, ingénieur à la retraite, est arrivé tôt sur le campus du Simpson College d’Indianola, ville rurale de l’Iowa à la porte de Des Moines, pour une ultime rencontre avec sa candidate, Elizabeth Warren.

« C’est la plus inspirante de tous, affirme-t-il, celle qui va amener une énergie un peu plus positive à la Maison-Blanche. »

À quelques heures du coup d’envoi de la présidentielle américaine de 2020, avec la tenue lundi soir des caucus démocrates de l’Iowa, ces votes ouverts et en groupe propre à cet État, la sénatrice du Massachusetts, retenue à Washington dans les derniers jours par un procès en destitution, faisait du rattrapage dans sa campagne électorale.

Devant une centaine de citoyens acquis à sa candidature, Elizabeth Warren, en quatrième position dans les sondages d’opinion, a rappelé que l’occasion « de porter une femme à la tête du pays » allait se présenter lundi soir aux électeurs de cet État du Midwest et que, pour amorcer le changement qu’elle promet depuis le début de sa campagne à l’investiture démocrate, il fallait bien sûr « commencer par aller voter ».

C’est qu’à la veille de ce premier vote crucial dans le cadre des primaires démocrates — le New Hampshire va suivre la semaine prochaine —, une seule certitude persistait encore en Iowa dimanche soir sur l’issue du scrutin : la volatilité de l’électorat va en faire, jusqu’à la dernière minute, un exercice au résultat impossible à prédire.

« Nous sommes devant l’une des courses les plus incertaines dans l’histoire des caucus », résume en entrevue au Devoir Jeff Link, un des stratèges démocrates les plus influents de l’Iowa. Il a dirigé la campagne d’Al Gore dans cet État en 2000 et a été l’un des organisateurs de celle de Barack Obama en 2008. Le nombre important de candidats, huit en lice, dont les programmes s’accordent sur de nombreux sujets, comme la santé, l’immigration ou encore les changements climatiques, peut expliquer en partie cette difficulté de trancher qui rappelle la course serrée et imprévisible des primaires de 2004, entre John Kerry, John Edwards, Dick Gephardt et Howard Dean.

Qui, de tous les candidats, va être le plus apte à faire tomber Trump en novembre prochain ? Rien d’autre ne compte. 

 

Mais ce qui change surtout la donne cette année, selon lui, c’est que les électeurs de l’Iowa vont devoir avoir en tête lundi une interrogation cruciale : « Qui, de tous les candidats, va être le plus apte à faire tomber Trump en novembre prochain ? Rien d’autre ne compte », dit-il.

Tous contre Trump

La question est effectivement sur toutes les lèvres ici, à commencer par celles des candidats, qui en choeur répètent depuis plusieurs jours qu’ils sont les mieux placés pour mettre fin au règne de Donald Trump. Mercredi, de passage à Council Bluffs, Joe Biden, qui mène dans les sondages au coude à coude avec Bernier Sanders, a rappelé que si tout le monde cherche à lui mettre autant de bâtons dans les roues, c’est parce qu’« ils savent que si je remporte l’investiture, je vais battre Donald Trump », rapportait cette semaine le Omaha World-Herald.

À Creston, dans le coeur rural de l’Iowa, vendredi, le réalisateur Michael Moore s’est également porté à la défense de son candidat, Bernie Sanders, lors d’une rencontre avec des électeurs au Southwestern Community College. « Bernie peut remplacer Donald Trump, a-t-il dit devant un auditoire mince, mais convaincu. Mais Donald Trump ne peut pas devenir Bernie Sanders. »

Parenthèse : même Mike Bloomberg, l’ex-maire de New York, fait campagne actuellement sur ce thème. Il ne participe toutefois pas aux caucus de l’Iowa, préférant se concentrer sur les prochains. Dimanche soir, il n’a pas hésité à dépenser 10 millions de dollars pour l’achat d’un message publicitaire vantantsa candidature durant le Super Bowl.

Dimanche après-midi, dans le gymnase plein à craquer de partisans de la Lincoln High School de Des Moines, Pete Buttigieg, l’ex-maire de South Bend en Indiana et figure montante de cette course à la présidentielle, côté démocrate, s’est présenté également comme le candidat de la victoire en novembre prochain. Il a rappelé que pour changer les choses à Washington, il fallait surtout y envoyer des élus d’une nouvelle génération qui ne sont plus liés à l’establishment et « à la vieille façon de faire la politique », a-t-il lancé.

« Pete va créer la surprise lundi soir, assure Elizabeth Abraham, la jeune vingtaine, venue de l’Idaho pour assister à ce town hall, comme on dit ici, ce rassemblement politique, avec son candidat. Regardez tous ces gens qui sont venus pour lui. Son organisation sur le terrain fait un travail incroyable. »

 

Une indécision répandue

« Dans le jeu des prédictions, tout le monde peut autant perdre que gagner, résume Merici Venton, une bénévole de l’équipe d’Elizabeth Warren, rencontrée vendredi soir au centre-ville de Des Moines. Je fais du porte-à-porte pour elle depuis plusieurs semaines, et à chaque porte, je vous assure, il y a quelqu’un qui l’appuie. » Elle s’arrête, puis sourit. « Mais, je sais, tous les candidats qui font du porte-à-porte prétendent la même chose. »

Plusieurs sondages effectués dans la dernière semaine indiquent que l’indécision touche entre 45 % et 60 % des électeurs démocrates de l’Iowa, qui pourraient changer leur vote à la dernière minute lundi soir.

C’est le cas de Luke Dickens, propriétaire d’un commerce de disques usagés pas très loin de la Drake University, où lundi soir va se tenir l’un des plus importants caucus à Des Moines. « Notre pays est dans la merde, laisse-t-il tomber tout en étiquetant un nouvel arrivage de vinyles. Je penche pour Warren, qui a des idées intéressantes pour les petits commerçants comme moi, pour Bittigieg ou Sanders, dont la perspective sociale et économique me rejoint, mais je dois choisir celui qui va permettre de se débarrasser de Trump. Et le problème, c’est qu’aucun ne va être capable de le faire. Alors, on va se retrouver encore pendant quatre autres années avec lui et ça va être pire que les quatre premières. »

Dans la file d’attente pour le town hall d’Elizabeth Warren, à Indianola, Charles, lui, cherche à se faire philosophe. « Il faut arrêter de voter pour se débarrasser de Trump, mais plutôt le faire pour les valeurs que l’on défend et pour nos convictions, dit-il. La dernière fois [en 2016], nous avons choisi un candidat pour battre Trump. Et on sait maintenant quel résultat ça a donné. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat- Le Devoir.

Mode de scrutin, mode d’emploi

L’incertitude du vote de l’Iowa est renforcée par le mode de scrutin, qui diffère des primaires dans les autres États. Ici, les électeurs choisissent leur candidat par caucus, en se rassemblant lundi soir à 19 h dans plus de 1700 circonscriptions — généralement des écoles, des gymnases, des bibliothèques, des sous-sols d’église — pour exprimer leur préférence, en se plaçant physiquement dans un espace réservé à leur candidat. Sans présence, il n’y a pas de voix.

Au sein de ces caucus, un candidat doit recevoir au moins 15 % d’appui pour rester dans la course. Un deuxième tour permet aux partisans d’un candidat déchu d’accorder leur vote à un autre.

Les suffrages ainsi exprimés permettent d’établir le nombre de délégués de l’Iowa dont les candidats arrivés en tête du scrutin vont jouir lors de la convention nationale à Milwaukee, en juillet prochain.

Avec ses 41 délégués, le poids de cet État du Midwest est toutefois minime sur la scène nationale, comparé au Texas, qui en envoie 228, et à la Californie et ses 416 délégués. Le caucus de l’Iowa reste toutefois une course politique scrutée de près par les médias locaux et internationaux, puisqu’il donne le signal de départ de la présidentielle américaine, en traçant aussi, bien souvent, la destinée du candidat qui va ultimement représenter le parti lors des élections de novembre.

« Le caractère présidentiable d’un candidat est immédiatement remis en question s’il ne réussit pas bien dans l’Iowa, résume Marjie Foster, présidente du Parti démocrate dans le comté de Decatur, au sud de Des Moines. À l’inverse, un outsider qui s’y démarque jouit rapidement d’une plus grande attention à l’échelle nationale. »