Le procès en destitution, une joute politique prévisible qui ennuie

La division entre démocrates et républicains repose depuis longtemps sur une ligne très mince dans le Maine, État remporté de justesse par les démocrates en 2016, avec une majorité de moins de 3%.
Photo: Daryn Slover/Sun Journal/Associated Press La division entre démocrates et républicains repose depuis longtemps sur une ligne très mince dans le Maine, État remporté de justesse par les démocrates en 2016, avec une majorité de moins de 3%.

« C’est un vrai cirque. »

Dans sa brûlerie de Farmingdale, en banlieue d’Augusta, dans le Maine, Patti avait pourtant assuré qu’elle ne parlerait pas de politique. « Ce n’est pas bon pour les affaires dans le coin », a-t-elle précisé, tout en se promenant entre l’arrière-boutique pour finir une torréfaction et le comptoir de son petit commerce pour préparer un café filtre. Mais finalement, elle a cédé.

« Ce procès en destitution ne va pas aller très loin. Tout est joué d’avance. Il n’y a rien d’intéressant là », dit la femme dans la soixantaine, en précisant que son ex-mari, « bien plus politisé » qu’elle, aurait pu en dire beaucoup plus.

Depuis le début de la semaine, à Washington, l’équipe de défense de Donald Trump a pris la parole dans le procès en destitution qui se poursuit au Sénat contre lui. Et dans l’État du Maine, plusieurs centaines de kilomètres à l’est de Montréal, ce procès historique semble être suivi de loin et dans une certaine indifférence.

 
Photo: Robert F. Bukaty Associated Press Les électeurs du Maine portent peu attention aux débats qui ont cours à Washington au procès en destitution du président Donald Trump.

« La politique m’intéresse un peu », admet Andrew, qui vient de laisser une Ford bien actuelle dans le fond de son garage aux lignes plutôt anciennes dans le Vieux-Augusta. « Mais ce procès, lui, ne m’intéresse pas et je ne suis pas le seul dans ce cas, poursuit le jeune homme dans la trentaine, qui se dit plus républicain que démocrate. Autour de moi, c’est la même chose. Personne ne suit ça à la télé. »

La veille, dans le Kennebec Journal, le plus ancien quotidien du Maine, une dépêche faisait écho à son indifférence en parlant d’une « nation divisée » où la plupart des électeurs, partout au pays, avaient déjà fait leur nid sur la question de cette destitution : 81 % des démocrates pensent que le président doit être démis de ses fonctions et 84 % des républicains y sont opposés. Et beaucoup, dans les circonstances, se tiennent loin de ce spectacle politique, qualifié par certains « d’ennuyant » et de « prévisible », y compris dans le Maine où pourtant la sénatrice républicaine Susan Collins, une modérée, fait face depuis le début de cette joute politique à d’importantes pressions.

Attaquée par une publicité

La semaine dernière, une campagne publicitaire a été lancée en effet dans cet État maritime et forestier pour appeler la politicienne à rompre avec la ligne de son parti et à voter pour la destitution de Donald Trump. Le Lincoln Project, un groupe d’ex-républicains cherchant à défaire Donald Trump en vue du scrutin présidentiel de 2020, en est l’instigateur.

« Pendant que les citoyens du Maine et les Américains demandent des preuves, des témoignages et des réponses sur les mécanismes de corruption de Trump en Ukraine, vous continuez à le couvrir, dit le message publicitaire. Pour le Maine, vous n’avez pas l’indépendance qu’il faut. Vous n’êtes pas là pour soutenir la corruption et une ligne de parti. » L’État de l’est des États-Unis aime cultiver historiquement une grande indépendance sur plusieurs sujets sociaux et politiques face à la capitale fédérale.

Lundi, Mme Collins a cherché un peu à faire taire ses opposants en se démarquant du reste des élus républicains ; elle a souligné que les nouvelles révélations de John Bolton, un proche de Donald Trump, « renforçaient l’idée » de le faire témoigner lors de ce procès.

L’ex-conseiller à la sécurité nationale de la Maison-Blanche reconnaîtrait en effet, dans un livre à paraître, que le président a bel et bien demandé de suspendre l’aide militaire à l’Ukraine tant qu’une enquête sur les Biden, père et fils, ne serait pas ouverte par Volodymyr Zelensky, président ukrainien. C’est le New York Times qui a lâché cette nouvelle bombe.

L’idée était, pour Trump, de dénicher de l’information potentiellement compromettante pour l’éventuel candidat démocrate à la présidence de 2020.

Ce donnant-donnant — le fameux « quid pro quo » en anglais — lui vaut désormais des accusations par la frange démocrate du Congrès d’abus de pouvoir. Un abus auquel croient d’ailleurs 53 % des électeurs du Maine, selon un récent sondage, et qui force Susan Collins à naviguer avec prudence. Elle doit afficher une certaine distance par rapport à ses collègues qui excusent le comportement de Donald Trump, mais sans trop s’éloigner de la ligne de son parti pour ne pas s’aliéner sa base électorale.

Il y a 21 ans, Mme Collins, qui était déjà sénatrice du Maine, avait été confrontée au même dilemme. Elle n’avait d’ailleurs pas voté pour la destitution de Bill Clinton, allant ainsi à l’encontre de la ligne de son parti.

Sur la ligne de fracture

La division entre démocrates et républicains repose depuis longtemps sur une ligne très mince dans le Maine, État remporté de justesse par les démocrates en 2016, avec une majorité de moins de 3 %. Les républicains y sont également moins radicaux qu’ailleurs au pays. « J’en connais plusieurs qui sont pour la destitution », résume Chris Johnson, conseiller municipal de Somerville et président du Parti démocrate dans le comté de Lincoln, une circonscription où la polarisation entre démocrates et républicains est très forte.

Fait notable, 47 % des républicains dans le Maine insistent même pour que plus de documents émanant de la Maison-Blanche soient présentés et plus de témoins liés directement au président Trump soient entendus lors du procès en destitution. Il s’agit d’une rupture évidente avec la ligne défendue par les sénateurs républicains à Washington depuis le début de cette procédure.

« Ce n’est pas la destitution, mais la manière dont elle est menée par le Sénat qui ennuie les électeurs du Maine, explique M. Johnson. Avant de décréter que le président est coupable ou pas, nous avons besoin d’entendre les témoignages qui vont faire sortir la vérité. Or, les républicains font de l’obstruction et, au final, c’est la démocratie qui en paie le prix. »

Au bureau de la sénatrice Susan Collins, au centre-ville d’Augusta, le personnel présent au début de la semaine s’est refusé à tout commentaire sur l’enjeu du procès en destitution tout comme sur l’impact que cela peut avoir sur l’avenir politique de Mme Collins. « Ce n’est pas un sujet sensible ici, a dit un de ses représentants, en soulignant que « seule l’équipe de Washington [pouvait] répondre à ces questions ».

Depuis la semaine dernière pourtant, la sénatrice est menacée par la jeune et très populaire démocrate Sara Gideon, présidente de la Chambre des représentants du Maine, qui a lancé sa campagne à Portland en vue de la prochaine course sénatoriale. Elle rêve d’empêcher Susan Collins d’obtenir un cinquième mandat.

Dans son salon de la rue principale d’Augusta, Peter, jeune barbier barbu, préfère quant à lui ne pas trop entrer dans le débat ni faire de pronostics. « Ici, les gens restent discrets sur leur couleur politique, dit-il, en admettant que les rares clients qui lui en parlent le font surtout pour s’étonner de la distance parcourue au sein de l’appareil législatif par cette procédure en destitution. Comme c’est une question qui divise, il est donc plus simple pour tout le monde de ne pas en parler. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.