À la recherche d'un jury impartial pour Weinstein

En apprenant que la cause pour laquelle ils avaient été appelés concernait le producteur Harvey Weinstein, montré ici à sa sortie du palais de justice de New York, une quarantaine de jurés ont immédiatement signalé qu’ils ne pourraient être «justes et impartiaux».
Photo: Stephanie Keith / Getty Images / Agence France-Presse En apprenant que la cause pour laquelle ils avaient été appelés concernait le producteur Harvey Weinstein, montré ici à sa sortie du palais de justice de New York, une quarantaine de jurés ont immédiatement signalé qu’ils ne pourraient être «justes et impartiaux».

L’équipe d’avocats de Harvey Weinstein avait apporté des quotidiens new-yorkais et quelque 350 pages d’articles imprimés pour illustrer son point. Mais sans succès : le juge affecté au dossier du producteur déchu a estimé mardi que la médiatisation des nouvelles accusations criminelles contre Weinstein ne nuirait pas à la formation d’un jury impartial.

Le processus de sélection des 12 jurés s’est donc mis en branle comme prévu à New York. Mais il a immédiatement donné un aperçu de la tâche qui s’annonce : près du tiers des premiers appelés ont spontanément indiqué qu’ils seraient incapables de juger de cette cause avec objectivité.

C’est un peu ce que la défense avait fait valoir plus tôt en plaidant — en vain — qu’il serait impossible de trouver des citoyens n’ayant pas été contaminés par la nouvelle salve de couverture médiatique de l’affaire Weinstein.

Entre des copies papiers du Daily News, du New York Post, du New York Times ou sa revue de presse imprimée, l’avocat Arthur Aidala a soutenu que les accusations déposées lundi par la procureure de Los Angeles (pour viol et agression sexuelle) étaient « the talk of the town » — le sujet de l’heure dans les discussions publiques à New York,

[Le] fait d’avoir entendu parler de Harvey Weinstein ou des allégations contre lui ne disqualifie pas quelqu’un de facto. Ça ne veut pas dire que vous ne pouvez pas être juré… pour autant que vous gardiez en tête qu’il faut juger de la cause avec ce qui se dit au tribunal.

À preuve : lundi soir, alors qu’il soupait dans un restaurant, M. Aidala dit avoir évoqué le nom du chanteur Bruce « Springsteen ». Or, selon son récit, quelqu’un à une table voisine a plutôt compris « Weinstein ». « Tout ce qu’on pouvait entendre ensuite à travers le restaurant, c’étaient des gens se demandant s’ils avaient entendu parler [des nouvelles accusations contre] Weinstein », a-t-il assuré.

« Vous allez demander à chaque juré d’être juste et impartial », a poursuivi l’avocat en s’adressant au juge James Burke. « Mais tout ce qu’ils voient en ligne, partout, est incroyablement préjudiciable » contre son client, pense M. Aidala. « Pour un procureur, c’est un cadeau de Noël de voir [le nom et le visage de Weinstein] étalé partout le matin de la sélection du jury. »

Le juge Burke a rejeté l’ensemble des arguments de la défense, de même qu’une demande de la poursuite pour que Harvey Weinstein soit emprisonné durant le procès. La procureure Joan Illuzzi disait craindre que l’accumulation des accusations criminelles « fasse réaliser à l’inculpé que les preuves sont accablantes », et qu’il tente de fuir.

Premiers jurés

Ces questions expédiées, le processus de sélection des jurés a pu débuter en fin de matinée. Un premier groupe de 120 citoyens avait été convoqué mardi. En apprenant que la cause concernait Harvey Weinstein, une quarantaine d’entre eux ont immédiatement signalé qu’ils ne pourraient être « justes et impartiaux ».

« Même sans avoir entendu aucune preuve, vous le déclareriez coupable ? », a demandé le juge à une citoyenne. « Oui ». Elle et les autres ont ainsi été libérés sur-le-champ, de même qu’une quarantaine de personnes qui avaient des conflits d’horaire.

Trente-six jurés ont pour leur part reçu un questionnaire « destiné à accélérer le processus de sélection ». Ils doivent le remplir avant de revenir en cour le 16 janvier pour la seconde étape de la procédure.

Avec plus de 70 questions, le questionnaire ratisse large, mais se révèle « plutôt standard », selon Roy Futterman, un psychologue spécialisé dans la formation de jurys. « Il donne aux jurés plusieurs occasions de dire qu’ils ne seront pas justes et impartiaux », soulignait-il au Devoir mardi.

Le formulaire demande plusieurs renseignements personnels : toute participation à des activités religieuses, sociales ou politiques présentes ou passées doit par exemple être dévoilée.

Mais surtout, on veut savoir ce que ces citoyens savent ou pensent de l’affaire Weinstein. C’est parfois indirect — ceux qui ont travaillé dans l’industrie du divertissement (ou un de leurs proches) ou qui ont été victimes de sévices sexuels sont tenus de le mentionner —, mais c’est aussi parfois explicite.

Se fier à la preuve

Cinq questions évoquent Weinstein et la couverture médiatique du dossier. La Cour veut savoir qui a « vu, lu ou entendu parler de l’accusé », si « cela pourrait affecter [sa] capacité à être juste et impartial » et s’il serait capable « de suivre les instructions disant d’éviter toute couverture médiatique et de ne pas faire de recherche à propos de la cause sur Internet ».

Le juge Burke l’a rappelé aux premiers candidats mardi : le « fait d’avoir entendu parler de Harvey Weinstein ou des allégations contre lui ne disqualifie pas quelqu’un de facto. Ça ne veut pas dire que vous ne pouvez pas être juré… pour autant que vous gardiez en tête qu’il faut juger de la cause avec ce qui se dit au tribunal », et seulement ça.

De toute façon, relève Roy Futterman, le questionnaire distribué n’est qu’un des éléments du processus de sélection des jurés. Les avocats pourront poser des questions aux jurés potentiels, « et avec beaucoup de latitude », dit-il. « On va par exemple sûrement leur demander ce qu’ils pensent du mouvement [de dénonciation] MeToo, si c’est allé trop loin, ou pas assez loin. »

Plusieurs vérifications sont également faites en amont de la sélection, relève-t-il. « On peut faire des recherches Internet pour trouver de l’information sur un juré potentiel, connaître ses opinions, ce qu’il fait. L’important est de ne jamais entrer en contact avec lui — de près ou de loin. »

Et pour déterminer le type de juré idéal, les parties vont souvent « avoir recours à des firmes spécialisées dans la formation de jurys, dit M. Futterman. On va faire des recherches, des sondages, utiliser des groupes témoins » : tout pour savoir — autant que possible — qui devrait être assis sur l’un des douze fauteuils à la gauche du juge Burke.

La sélection du jury se poursuivra mercredi avec un deuxième groupe d’appelés. Le juge souhaite que le procès en tant que tel commence le 22 janvier.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.

Pas de téléphone !

Harvey Weinstein, qui risque la prison à vie s’il est reconnu coupable, a soulevé l’ire du juge Burke mardi matin. Ce dernier n’a pas apprécié de voir l’accusé penché sur son téléphone avant le début de l’audience. Le juge avait donné la veille des consignes strictes, applicables à tous, selon lesquelles il ne veut voir aucun téléphone dans sa salle. Alors que les avocats de Weinstein patinaient pour excuser leur client, le juge lui a posé une question en « l’implorant de ne pas répondre » : « Est-ce que c’est vraiment la manière dont vous voulez vous retrouver en prison pour le reste de votre vie, parce que vous textez, et violez un ordre de la cour ? ».