Tout peut arriver au pays de Trump

Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse Donald Trump sera le premier président ayant son nom sur un bulletin de vote qui aura subi une procédure de destitution.

L’année qui commence promet déjà de grands rendez-vous. Au Québec, l’année sera marquée par les négociations avec les employés du secteur public, et par plusieurs autres projets du gouvernement caquiste, dont l’abolition des commissions scolaires et la présentation d’un grand plan environnemental. La commission sur les droits des enfants doit remettre son rapport à l’automne. La question des changements climatiques va évidemment demeurer au coeur de l’actualité, et elle culminera en novembre avec la tenue de la COP26 en Écosse. Mais s’il est un événement qui rythmera l’année 2020, c’est bien l’élection américaine à la présidence, alors que la population de notre grand voisin apparaît plus divisée que jamais.

Au pays de Donald Trump, l’imprévisibilité est devenue la norme et les lignes de fracture sont devenues des abîmes sans cesse nourris. Ce que la dernière élection présidentielle nous a appris, c’est que rien n’est acquis, tout peut glisser et surtout surprendre dans l’antre de l’Occident. Le 3 novembre, le pays le plus puissant de la planète a un nouveau rendez-vous avec l’Histoire. Avec l’économie qui a le vent en poupe, les Américains offrent généralement un second mandat au locataire de la Maison-Blanche. Mais Donald Trump traîne avec lui une cote d’impopularité inégalée pour un président en exercice. Comment les électeurs américains réagiront-ils dans l’urne ? Rien n’est plus incertain.

L’année 2019 s’est terminée avec la mise en accusation pour « abus de pouvoir » et « entrave à la bonne marche du Congrès » du plus fantasque des présidents de l’histoire récente des États-Unis. Une procédure exceptionnelle qui a rapidement pris des airs de politique spectacle. L’année 2020 s’est ouverte sur un nouvel acte de cette tragicomédie qui ne cesse d’étonner depuis quatre ans. Vendredi, la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a refusé de porter l’acte d’accusation devant le Sénat à majorité républicaine tant qu’un cadre « juste » ne sera pas défini pour la tenue du procès. On ne sait donc trop quand et comment se déroulera ce procès aux éclats partisans découlant des révélations de la surprenante « affaire ukrainienne ».

À moins que de nouvelles informations ne surgissent, il y a toutefois fort à parier que cette procédure n’aura qu’un effet limité sur la présidentielle de novembre. Quelques jours avant le vote sur la procédure de destitution à la Chambre des représentants mi-décembre, l’étonnant personnage qui confond ses intérêts personnels avec les intérêts nationaux a récolté son plus haut taux de popularitédepuis son arrivée à la Maison-Blanche, soit 43 %. Quelque 92 % des électeurs républicains continuent d’ailleurs d’appuyer Trump.

« Pour l’instant, [la procédure d’impeachment]est un match nul entre démocrates et républicains », analyse Frédérick Gagnon, directeur de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM. Avec un acquittement fort prévisible par le Sénat à majorité républicaine, Trump se fait essentiellement offrir un magnifique thème de campagne par ses vis-à-vis politiques. « Il va pouvoir se vanter [de son acquittement probable] et dire que c’était unprocessus partisan de la part de la Chambre des représentants. »

N’empêche que Donald Trump sera le premier président ayant son nom sur un bulletin de vote qui aura subi une procédure de destitution. Un élément de plus dans cette présidence qu’on ne cesse de qualifier d’« hors norme ». « La grande question de 2020 sera plutôt de savoir si l’électorat va considérer cette présidence comme étant une présidence normale. Si c’est le cas, il sera réélu », estime Pierre Martin, directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM).

Rallier les électeurs indépendants

Les électeurs américains sont essentiellement divisés en trois groupes représentant chacun environ un tiers de l’électorat, fait remarquer John Parisella, ancien délégué général du Québec à New York et professeur invité au CERIUM. « Il y a un tiers de républicains avec une base très pro-Trump, un tiers de démocrates avec une base plus variée et un tiers d’indépendants. » Tous les yeux sont donc rivés sur ce tiers n’ayant pas encore décidé quel cercle sortira noirci de l’urne.

Avec un taux d’appui oscillant autour de 40 % depuis son élection, Trump ravit la palme du plus impopulaire des présidents de l’histoire récente des États-Unis. « Certains présidents ont réussi à remonter la pente avec des faibles taux de popularité, souligne Pierre Martin. Mais c’est parce qu’ils avaient un réservoir d’appui potentiel en ayant déjà eu des taux d’approbation supérieur à 50 %. Trump n’a jamais eu ça. »

Le 45e président des États-Unis n’a toutefois pas encore dit son dernier mot. Il est clair que la situation économique des États-Unis, avec le marché du travail qui frise le plein-emploi, avantage Trump. Tout comme la signature potentiellement imminente d’une entente commerciale avec la Chine et la ratification probable du nouvel accord de libre-échange avec le Canada et le Mexique (ACEUM). Mais tous s’entendent pour dire qu’il lui en faudra plus pour convaincre l’électorat.

« Les Américains ont tendance à se solidariser autour d’un président en temps de crise à l’international », note John Parisella. Depuis quelques semaines, la situation était particulièrement tendue avec la Corée du Nord et l’Iran. Puis vendredi, le président Trump a ordonné l’assassinat par une attaque de drone à Bagdad du puissant général iranien Qassem Soleimani. « À court terme, une crise à l’international va nécessairement le favoriser », a insisté M. Parisella dans une entrevue livrée la veille de l’attaque.

Quel rival ?

Une autre variable de taille — potentiellement la plus importante — sera le rival que Donald Trump affrontera pour ce grand rendez-vous électoral. Trois candidats s’imposent dans la course à l’investiture démocrate : Joe Biden, vice-président sous Barack Obama, et les sénateurs Bernie Sanders et Elizabeth Warren.

« Il y a clairement une distinction idéologique très claire et importante entre Biden plus centriste et Sanders et Warren plus à gauche », relève Frédérick Gagnon. Pour renouer avec les électeurs qui leur ont fait faux bond en 2016, nombreux sont les démocrates qui souhaitent miser sur une valeur sûre — Biden — plutôt que sur des candidatures plus osées et risquées — Sanders et Warren. D’autant plus que Biden permet au Parti démocrate de rêver de rallier une nouvelle fois la coalition, formée de jeunes et de minorités ethniques, qui avait porté Obama au pouvoir en 2008 et 2012, et qui lui avait fait cruellement défaut à la dernière élection. « Biden est détesté du côté républicain, mais du côté démocrate, les gens ont une opinion plus favorable de lui que l’opinion qu’on pouvait avoir d’Hillary Clinton en 2016 », avance Frédérick Gagnon.

Le ton sera donné à partir du 3 février avec le caucus démocrate de l’Iowa, puis le 11 avec les primaires du New Hampshire. Une idée assez claire du candidat qui sortira victorieux devrait être perceptible après le Super Tuesday du 3 mars, au cours duquel des votes pour l’investiture démocrate se tiendront entre autres en Alabama, en Arkansas, en Californie et au Colorado.

Collège électoral

Comme en 2016, l’élection présidentielle de 2020 s’annonce donc très serrée et à coup sûr acrimonieuse, avance Ginette Chenard, coprésidente de l’Observatoire sur les États-Unis et ex-déléguée du Québec à Atlanta. « Ça va se jouer dans 12 États — des swing states — où la compétition va être féroce. » Encore une fois, le Wisconsin, la Pennsylvanie et le Michigan — les trois États qui ont basculé pour les républicains en 2016 permettant l’élection de Trump — seront au centre de la querelle. Tout comme la Floride, l’Arizona, la Caroline du Nord ou encore la Géorgie, des États où les jeux ne sont pas encore faits et qui peuvent devenir des faiseurs de roi.

« Le collège électoral prend une importance de plus en plus grande pour déterminer qui sera président », fait remarquer John Parisella. Le collège électoral, qui élit le président, est formé de 538 grands électeurs dont le nombre par État correspond au nombre de représentants au Congrès. Dans 48 des 50 États, le candidat qui arrive en tête ravit tous les grands électeurs de l’État, ce qui crée une distorsion entre le vote du collège électoral et le vote populaire. « Trump peut perdre le vote populaire, mais gagner le collège électoral et donc l’élection, comme ce fut le cas en 2016 », rappelle Ginette Chenard.

Le taux de participation sera donc encore une fois névralgique dans ce pays qui sera probablement gouverné par un septuagénaire. « Ce qui fera la différence dans ces courses extrêmement serrées, c’est le parti qui réussira à mobiliser le plus fortement ses électeurs », souligne Frédérick Gagnon. Jusqu’à la dernière journée donc, rien ne sera acquis, tout pourra glisser et surtout surprendre chez nos voisins du Sud où l’imprévisibilité est peut-être effectivement devenue la norme.

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