Obama, un ancien président comme les autres

Barack Obama était venu à Montréal en juin 2017. Quelques 6000 personnes avaient alors rempli le Palais des congrès.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Barack Obama était venu à Montréal en juin 2017. Quelques 6000 personnes avaient alors rempli le Palais des congrès.

«Il n’y a rien de plus pathétique qu’un ancien président », aurait dit un jour John Quincy Adams, élu à la Maison-Blanche en 1825. Près de deux siècles plus tard, on pourrait aussi avancer qu’il n’y a pas grand-chose de plus payant.

Ainsi seront-ils ce jeudi quelque 12 000 personnes au Centre Bell à avoir payé jusqu’à 445 $ le billet pour entendre Barack Obama répondre à des questions pendant une heure.

La Chambre de commerce du Montréal Métropolitain, qui organise l’événement, ne dévoile pas le montant touché par l’ancien président. Mais plusieurs médias américains ont fait état d’honoraires habituels de près de 400 000 $ américains pour ce genre de prestation du 44e président de l’histoire — orateur exceptionnel s’il en est un.

Ce faisant, Barack Obama s’inscrit dans une longue lignée d’anciens présidents qui, depuis Gerald Ford à la fin des années 1970, monnayent chèrement leurs interventions publiques. Le Washington Post calculait en 2014 que durant les 12 premières années de sa vie après la Maison-Blanche, Bill Clinton avait touché très exactement 104,9 millions (américains, toujours) pour 542 discours.

Dans un éditorial publié en mai 2017, le New York Times se désolait d’ailleurs de voir Barack Obama emprunter cette avenue. « Il est décourageant qu’un homme dont la candidature historique s’appuyait sur un examen moral de la politique fasse maintenant comme tous les autres anciens présidents et passe à la caisse. »

« Je ne vois aucun problème avec ça », rétorque en entretien l’historien Mark Updegrove, auteur de Second Acts : Presidential Lives and Legacies After the White House, et longtemps directeur de la Lyndon B. Johnson Présidential Library. « Les anciens présidents font tous des discours avec des cachets dans les six chiffres. Si des gens sont prêts à payer pour l’entendre faire un discours, tant mieux pour lui. »

Chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand, Christophe Cloutier-Roy note qu’il y a « toujours eu une ambiguïté autour de Barack Obama. Il y a l’Obama des discours, qui donnait l’impression d’un réformateur progressiste. Mais il y aussi l’Obama qui a toujours eu une bonne relation avec le milieu des affaires, qui a été proche de Wall Street, et qui s’est avéré être un démocrate assez modéré, dit-il. Alors je ne vois pas de contradiction profonde entre les actions qu’il a posées et le fait de faire ce genre de discours. Par contre, ça peut jurer avec une certaine vision de changement et de renouveau qu’il amenait. »

Vivre sa vie

Et ainsi va de la vie post-présidentielle de Barack Obama, près de trois ans après son départ de la Maison-Blanche : de lucratifs discours un peu partout à travers le monde, les travaux de sa fondation, la mise en forme de l’Obama Presidential Center (gigantesque complexe qui sera construit à Chicago), l’écriture de ses mémoires — pour lesquelles il a signé, conjointement avec son épouse Michelle, un contrat de 65 millions américains —, une compagnie de production liée à Netflix…

Rien de pathétique, donc. Mais jusqu’ici, rien de très original non plus, relèvent les deux experts à propos du premier Afro-Américain à être devenu président. « Ça ne tranche pas avec ce qu’on a vu des autres, dit Christophe Cloutier-Roy. Il fait essentiellement les mêmes étapes. »

« C’est vraiment le sentier traditionnel pour les anciens présidents, acquiesce Mark Updegrove. Il sera certainement un ancien président activiste… Mais le modèle général, quand vous quittez le Bureau ovale, c’est de demeurer relativement tranquille au départ pour permettre à votre successeur de s’installer dans son rôle. Vous commencez à faire des plans pour votre après-présidence, ce qui passe toujours par la bibliothèque présidentielle et les mémoires. »

Si l’on se fie au succès phénoménal de Becoming — plus de 10 millions de livres vendus en quatre mois pour Michelle Obama —, les mémoires de l’ancien président ne manqueront pas de lecteurs. Mais de façon plus concrète, son après-présidence se définira beaucoup par les actions de l’Obama Foundation, qui gère la mise sur pied du Barack Obama Presidential Center, le programme My Brother’s Keeper Alliance (qui s’adresse aux jeunes des minorités visibles), des bourses d’études pour former de jeunes leaders, etc.

Vivre avec Trump

Cela avait été noté lors du premier passage de M. Obama à Montréal en juin 2017 (6000 personnes avaient rempli le Palais des congrès mais, de cette soirée, on se souvient surtout de la photo de l’ancien président et du premier ministre Trudeau attablés dans un restaurant) : il ne prononce pas le nom de Donald Trump dans ses interventions… contrairement à ce dernier.

« Donald Trump est un président non conformiste sur tellement d’aspects, dit Mark Updegrove : on a un président en fonction qui attaque ouvertement son prédécesseur, mais aussi Bill Clinton, George W. Bush. En fait, aucun ancien président vivant n’est immunisé contre la rage de Donald Trump. Mais Barack Obama a été une cible particulière, notamment parce qu’on voit bien que Donald Trump veut défaire tout ce qu’Obama a fait, et peut-être surtout parce que c’est lui qui l’a fait. Ça met M. Obama dans une position extrêmement délicate dans son après-mandat. »

Christophe Cloutier-Roy rappelle que M. Obama « a un grand respect pour les institutions, on l’a vu quand il a tout fait pour faciliter la transition en 2016 ».

Reste que Donald Trump le pousse néanmoins parfois à moduler son devoir de réserve : Barack Obama a dénoncé au fil du temps plusieurs décisions de son successeur, notamment le retrait de l’Accord de Paris, les attaques contre l’Obamacare ou les politiques qui touchent les enfants d’immigrants.


Jimmy Carter, le modèle

Spécialiste des post-présidences, Mark Updegrove remarque que la fonction non officielle d’ancien président a complètement changé avec Gerald Ford (« il en a fait un emploi »), mais surtout avec Jimmy Carter.

« Il a complètement redéfini le rôle, note-t-il en parlant de celui qui fut président de 1976 à 1980. On peut certainement dire qu’il a été le plus important d’entre tous les ex, avec Quincy Adams — qui a joué un grand rôle comme élu de la Chambre des représentants après son mandat, notamment dans la lutte contre l’abolition de l’esclavage — et William Howard Taft, qui a présidé la Cour suprême [dans les années 1920] après avoir quitté la Maison-Blanche. Mais Jimmy Carter, vraiment, a tout réinventé. Il a fait des choses admirables pour les droits de la personne », ce qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 2002.

Et c’est à Jimmy Carter que Mark Updegrove pense lorsqu’il envisage le futur de Barack Obama : un ancien président activiste, avec beaucoup de temps devant lui pour faire sa marque dans ce rôle non officiel.