Hillary Clinton contre Donald Trump, acte 2?

Photo: Chip Somodevilla Getty images / Agence France-Presse

Pour quelqu’un qui n’est pas dans la course en vue de la prochaine élection présidentielle, Hillary Clinton ne manque pas de visibilité sur la scène politique américaine depuis plusieurs semaines. Oui, la campagne de promotion du livre qu’elle a coécrit avec sa fille, Chelsea, The Book of Gutsy Women, qui relate la vie de femmes courageuses, résilientes et inspirantes, explique en partie le regain d’intérêt médiatique pour la candidate déchue face à Donald Trump en 2016. Mais il y aurait un peu plus.

À un an du prochain scrutin et alors que la course à l’investiture démocrate peine à faire émerger une candidature rassembleuse et suffisamment forte pour placer le milliardaire américain sur un siège éjectable en 2020, l’ex-secrétaire d’État alimente aussi, avec une certaine intensité, le fantasme d’une revanche officielle entre elle et l’actuel président des États-Unis. Un ultime combat face aux urnes.

« Elle se lance dans la course, a assuré l’ex-conseiller de Donald Trump, Stephen Bannon, au début du mois d’octobre sur les ondes du réseau Fox Business, donnant du carburant à une rumeur qui, depuis, se fait de plus en plus persistante. Elle essaye juste de voir comment elle va faire son entrée. »

Au temps de l’interprétation, les faits pourraient donner l’impression en effet de s’accumuler pour confirmer la thèse, tant Mme Clinton multiplie les présences et les déclarations fortes pour maintenir sa présence dans l’agenda médiatique.

Encore vendredi soir dernier à New York, lors d’une présentation publique du documentaire de Netflix The Great Hack — sur le scandale Cambridge Analytica qui s’est joué lors des élections de 2016 —, elle a forcément attiré les regards en sermonnant publiquement Mark Zuckerberg. Elle estime en effet que le patron de Facebook « devrait payer le prix » pour les dommages qu’il est en train de causer à la démocratie. Il s’est fait complice de ce « grand piratage », qui a mis la manipulation de données au service de la manipulation de l’opinion publique au profit des républicains, et coûté la présidence, probablement, aux démocrates.

Comme si ce n’était pas assez, M. Zuckerberg a également soulevé l’ire dans plusieurs cercles d’initiés, la semaine dernière, en n’interdisant pas sur son réseau aux 2,45 milliards de fidèles la publicité politique faisant usage de faux et de mensonges, afin de préserver les vrais revenus que ces campagnes de communication nauséabondes et mesquines lui rapportent.

L’ex-tête d’affiche des démocrates a donné l’impression d’être en campagne jeudi dernier, en participant à un numéro comique dans l’esprit d’Halloween lors du Daily Show sur les ondes de Comedy Central. Elle y raconte comment le « bonhomme orange » a réussi à entrer dans la « Maison » avec l’aide du méchant « collège électoral », à la manière des récits d’épouvante qui se partagent, lampe de poche sous le menton, au coin du feu. En 2016, Mme Clinton a récolté, en frappant aux portes de l’Amérique, trois millions de votes de plus que Donald Trump, mais la configuration électorale étant ce qu’elle est aux États-Unis, c’est l’ex-vedette de la téléréalité qui a reçu les clés du bureau ovale.

La veille, lors d’une conférence à la faculté de droit de l’Université Georgetown, Bill, son mari, est venu nourrir les conjectures en répondant avant elle à une question plutôt champ gauche du public sur l’appui du couple à l’équipe de baseball des Nationals de Washington, actuellement dans les séries mondiales. « Je crois que je devrais répondre en premier, a dit l’ancien président américain, puisque je suis le seul qui ne se présente pour rien. Elle, elle peut se présenter ou pas pour quelque chose. Moi, légalement, je ne peux plus me présenter à la présidence. »

Reviendra ? Reviendra pas ? « Étant donné le personnage, ce n’est pas un scénario à exclure totalement, résume à l’autre bout du fil le politicologue Pierre Martin, directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines de l’Université de Montréal, même si cela paraît très lointain et peu probable pour 2020. Pour rester visible, pour la bonne marche de ses activités de conférencière et de responsable d’une fondation, pour vendre des livres, elle a un intérêt personnel à entretenir les doutes sur ses intentions, à garder cette porte ouverte, de manière mystérieuse, sans en parler ouvertement. »

Et elle ne serait d’ailleurs pas la seule à en tirer des avantages. « Ce sont les républicains et la droite américaine qui font circuler ce genre de rumeurs pour amplifier le malaise actuel qu’il y a du côté démocrate », estime Jean-François Drolet, professeur à l’École de politiques et de relations internationales de la Queen Mary University de Londres, au Royaume-Uni. Malaise parfois angoissant face à une course à plusieurs pas très enlevante, précise-t-il, pour se choisir un candidat à opposer à Donald Trump.

Après avoir dévoilé la semaine dernière un sondage plaçant Elizabeth Warren en tête des primaires de l’Iowa, qui doivent se jouer le 3 février prochain — avec Joe Biden relégué à la quatrième place —, The New York Times a exposé lundi une autre mesure d’opinion qui montre qu’un Joe Biden, un Bernie Sanders ou une Elizabeth Warren n’arriveraient pas à déloger Donald Trump facilement dans des États clés comme le Michigan, l’Arizona, la Floride ou la Caroline du Nord. Malgré les « affaires » qui lui collent à la peau.

« L’ascension de la gauche au sein des démocrates est alarmante pour plusieurs membres modérés de ce parti, dit Jean-François Drolet. Ils estiment que, sur papier, Trump devrait être facile à battre, mais que pour cela, il leur faut un candidat capable de faire le pont entre la gauche et la droite à l’intérieur du parti, ce qu’Hillary Clinton peut incarner, en tout cas, mieux qu’Elizabeth Warren. »

« Il y a toujours des inquiétudes dans les investitures », ajoute M. Martin, qui rappelle que le candidat qui va sortir des primaires démocrates va le faire avec une stature et des appuis qui ne peuvent, un an avant le scrutin, prédire sérieusement le résultat du vote. « Hillary Clinton a démontré en 2016 qu’une candidature forte et claire n’est pas le gage d’une victoire assurée. À l’inverse, beaucoup de doutes ont été exprimés sur la candidature de Bill Clinton en 1992, face à un George Bush qui a été battu. »

Tout n’est donc que suppositions et jeux de coulisses abordés avec opportunisme par la droite américaine. « Hillary Clinton prépare quelque chose, écrivait en juillet dernier le chroniqueur conservateur Michael Goodwin dans le New York Post. Cinq fois, rien que dans le dernier mois, elle a envoyé des courriels pour vanter le travail de son comité électoral dans sa campagne contre Donald Trump. »

Alors que dans la garde rapprochée de la principale intéressée, c’est le pragmatisme qui règne. Cette rumeur, « c’est une création de Bannon », a décrit Philippe Reines, conseiller en communication de Mme Clinton depuis des lunes, dans les pages du quotidien politique The Hill, le 23 octobre dernier. Le ratio entre sa conviction profonde et sa volonté de semer la pagaille est difficile à établir. Mais de toute évidence, il n’a aucune source. »

Et pas de sources fiables au sein du Parti démocrate, où « les forces qui résisteraient à une candidature de Mme Clinton sont encore très fortes, dit M. Martin. Les conditions de sa défaite en 2016 n’ont pas disparu. Sans compter que l’électorat américain ne serait pas enchanté par cette même proposition », conclut-il.

Clinton et les autres

Le malaise perceptible dans le camp démocrate en vue du scrutin de 2020 ne fait pas que faire remonter à la surface le nom d’Hillary Clinton, comme arme potentiellement plus dangereuse que celles qui se battent dans l’actuelle primaire démocrate, pour s’assurer de déloger Donald Trump de la Maison-Blanche.

Il y a quelques jours, le New York Times relatait en effet une rencontre de grands donateurs du parti où la question de ce « quelqu’un d’autre » capable de faire tourner la joute à venir au profit des démocrates a été évoquée. D’autres noms ?

Michelle Obama.La femme de l’ex-président jouit d’une popularité redoutable et d’un charisme évident, qui pourraient venir changer la tonalité de la course et galvaniser les foules, avec une entrée tardive dans ces primaires, selon eux.

Michael Bloomberg. Tout comme Hillary Clinton, l’ancien maire de New York aurait dit en privé dans les dernières semaines que, si ses chances de remporter les primaires démocrates devenaient bonnes, il évaluerait alors la possibilité de faire son entrée dans la course.

Un commentaire toutefois assez ambigu pour garder une porte ouverte tout en laissant le soin à d’autres de la fermer.

John Kerry. L’ancien secrétaire d’État a longtemps hésité avant de se lancer dans la course et aurait été déçu par les faux pas de Joe Biden dans cette investiture en marche. Il aurait été aussi pressenti par des ténors du parti pour une candidature tardive. Mais il reste persuadé, selon ses proches, que l’ex-vice-président est toujours le bon candidat pour redonner le pouvoir aux démocrates.