L’enquête contre Trump trouve un nouveau souffle

La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, annonce la clôture du vote sur une résolution officialisant l’enquête contre le président Donald Trump.
Photo: Win McNamee Pool Agence France-Presse La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, annonce la clôture du vote sur une résolution officialisant l’enquête contre le président Donald Trump.

« La plus grande chasse aux sorcières dans l’histoire des États-Unis. » La ligne est connue et c’est celle qu’a brandie une nouvelle fois Donald Trump sur le réseau Twitter dans les trois minutes à peine qui ont suivi l’adoption jeudi par la Chambre des représentants d’une résolution visant à légitimer la procédure pour le destituer.

À 232 voix contre 196, les élus américains, dans une chambre à majorité démocrate, ont donné un nouveau souffle à cette démarche en posant un cadre formel autour de l’enquête en destitution. Ils ouvrent aussi grand la porte à la tenue d’audiences publiques en vue de cette destitution, et ce, après cinq semaines de témoignages reçus à huis clos par les membres du Congrès.

Ce premier vote formel place désormais ce processus, amorcé le 24 septembre dernier, dans le même cadre législatif que celui imposé en 1998 par les républicains dans l’enquête en vue de destituer Bill Clinton.

« Les démocrates viennent de donner un cadre au processus, mais leur projet reste encore et toujours une bataille d’opinion publique », fait remarquer Vincent Raynauld, professeur au Département de communication de l’Emerson College de Boston et spécialiste de la politique américaine.

« Depuis le début des procédures, on sent un léger glissement de l’opinion par rapport au président, mais il n’est pas majeur et les appuis de Donald Trump sont encore très forts dans les rangs républicains. »

Dimanche, dans le stade de baseball des Nationals de Washington qui affrontaient les Astros de Houston dans le cadre des séries mondiales, Donald Trump a pourtant été accueilli par les huées de la foule réclamant en choeur et en chantant son « emprisonnement » et sa « destitution ». Une scène inédite depuis le début de sa présidence.

« Le District de Columbia est fortement démocrate. Il n’y a rien d’étonnant à ça, fait toutefois remarquer l’universitaire. À l’inverse, au Texas et en Louisiane, où il s’est rendu dans les derniers jours, Donald Trump est toujours reçu en héros. »

Résolution adoptée

Sans surprise, les démocrates à la Chambre ont massivement adopté la résolution jeudi, alors que les républicains l’ont dans l’ensemble rejetée. Seuls deux démocrates, un du Minnesota et un du New Jersey, n’ont pas suivi la ligne de leur parti.

Plus tôt dans la journée, l’ex-républicain Justin Amash, du Michigan, qui siège comme indépendant, avait pourtant enjoint à ses anciens compagnons de prendre en compte le poids historique de leur vote. Lui a voté pour.

« Ce président est au pouvoir pour une courte période de temps, alors que la complaisance à l’égard de son mauvais comportement va ternir vos noms durablement », a-t-il écrit sur le réseau Twitter en appelant ses « collègues républicains » à sortir de leur « bulle sociale et médiatique » et à ne plus se tenir derrière les « défenses hypocrites, superficielles et fausses de cet homme ».

Témoignages

Rappelons que la mise en accusation du président, l’« impeachment », a été lancée par les démocrates après des révélations sur la teneur d’une conversation téléphonique entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky qui s’est tenue cet été. Dans celle-ci, le président américain demande à son homologue ukrainien de « se pencher » sur son rival politique Joe Biden et sur les affaires de son fils Hunter en Ukraine.

Depuis, une dizaine de diplomates et anciens conseillers de la Maison-Blanche ont, par leurs témoignages devant le Congrès, confirmé ce que les démocrates qualifient d’abus de pouvoir du président, d’intimidation et de non-respect de la séparation des pouvoirs au sein d’une démocratie.

Selon eux, durant plusieurs mois, Donald Trump a grenouillé en marge des canaux diplomatiques habituels, avec la complicité de son avocat personnel Rudy Giuliani, pour obtenir des informations compromettantes sur son opposant politique.

Une importante aide militaire américaine de 391 millions de dollars a également été placée dans la balance lors de cette transaction comparée à un vulgaire « deal de drogue » par l’ex-conseiller à la sécurité de la Maison-Blanche John Bolton, qui devrait être entendu sous peu par les enquêteurs chargés d’instruire la procédure en destitution.

Par la voix de son attachée de presse, Stephanie Grisham, Donald Trump a conspué les démarches des démocrates, démarches qu’il qualifie de « coup d’État ».

« L’obsession sans limites de Nancy Pelosi [cheffe démocrate à la Chambre] et des démocrates à l’endroit de cette mise en accusation illégitime ne font pas mal au président américain, a-t-elle dit. Elle fait mal au peuple américain. »

« Nous avons dépassé l’ère des faits observables pour entrer dans celle de l’émotion et de la croyance, dit Vincent Raynauld. Avec des tweets percutants et des formules simples, Donald Trump arrive encore à convaincre sa base de son innocence. Et il va être intéressant de voir comment les démocrates vont chercher à reprendre le contrôle de la narration pour faire comprendre aux Américains qu’il ne s’agit pas d’une attaque contre les républicains, mais contre les problèmes d’éthique et de gouvernance du président. »


Et après ?

Des témoignages publics : ce premier vote ouvre la voie à des audiences publiques et télévisées qui pourraient débuter au plus tôt le 12 novembre. Les démocrates comptent là-dessus pour faire taire les critiques du camp républicain qui dénoncent le manque de transparence des procédures en cours, mais aussi pour trouver des appuis à cette destitution dans le rang des électeurs indépendants et républicains. Actuellement, entre 43 et 48 % des Américains soutiennent cette démarche. En 1974, les audiences publiques ont fait grimper de 10 points dans les sondages l’opinion favorable à la destitution de Richard Nixon et fait tourner le vent qui a ultimement forcé sa démission.

Un deuxième vote : les démocrates espèrent pouvoir rédiger les chefs d’accusation contre le président d’ici le congé de Thanksgiving et tenir le vote à la Chambre des représentants sur ces accusations avant la fin de l’année.

Un procès en destitution : une fois la mise en accusation adoptée par la Chambre, le Sénat américain va ouvrir un procès en destitution, présidé par le juge en chef de la Cour suprême, sans doute au début de 2020. Les deux tiers du Sénat, à majorité républicaine, doivent approuver au moins un chef d’accusation pour faire tomber le président. Mathématiquement, cela veut dire que 20 sénateurs républicains doivent s’inscrire contre Donald Trump, ce qui est loin d’être acquis, aucun n’ayant jusqu’à maintenant, et malgré les faits exposés, osé publiquement opérer un tel revirement.