Le pari risqué des démocrates

Donald Trump a autorisé la divulgation de cette transcription, réalisée sur la base de note, dans l’espoir de faire taire ses détracteurs.
Photo: Carolyn Kaster Associated Press Donald Trump a autorisé la divulgation de cette transcription, réalisée sur la base de note, dans l’espoir de faire taire ses détracteurs.

S’il ne fallait se fier qu’au bruit que fait l’argent, malgré la tempête qui a frappé la scène politique américaine cette semaine, tout semble aller encore pour le mieux pour le président américain, Donald Trump.

Mercredi, le responsable de sa campagne, en vue de sa réélection en 2020, Brad Parscale, a en effet clamé sur le réseau social Twitter que la collecte de fonds s’était emballée dans les 24 heures précédentes, pour atteindre le chiffre mirobolant de 5 millions de dollars.

Mieux, dans les trois heures à peine qui ont suivi l’annonce du déclenchement de l’enquête en destitution de l’occupant de la Maison-Blanche, sur le gril depuis plusieurs jours en raison de sa conversation téléphonique avec le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, un million est tombé d’un coup dans les coffres de son organisation électorale et du Comité national républicain. Une aubaine. Pour partir un peu plus riche à la guerre.

« Il était évident que Donald Trump allait se servir de cette histoire comme l’illustration d’un système qui est contre lui, et ce, pour toucher une base électorale séduite par ce discours anti-élite, résume au téléphone le politicologue Alexandre Blanchet, chercheur à l’École nationale d’administration publique (ENAP). Mais est-ce que cela va fonctionner une fois encore ? C’est une autre histoire, tant les enjeux soulevés par l’affaire en cours sont sérieux. »

Rappel des faits : la déclassification cette semaine du résumé de la conversation téléphonique entre Trump et son homologue ukrainien, le 25 juillet dernier, a mis en lumière la tentative du président américain de faire intervenir un pays étranger dans la campagne électorale à venir aux États-Unis. Elle a également confirmé l’intrusion évidente de l’exécutif américain dans les affaires de la justice afin de faire enquête sur son opposant démocrate éventuel, Joe Biden. Il est toutefois talonné de très près par Elizabeth Warren, selon les derniers sondages.

C’est cette transgression du principe de séparation des pouvoirs, socle de nos démocraties et fondement des États de droit, qui a d’ailleurs éveillé les soupçons d’un membre des services secrets. Le lanceur d’alerte a ainsi déposé une plainte auprès de son administration dans les dernières semaines, permettant ainsi d’attirer les regards sur l’échange problématique. Échange dont la mécanique a été comparée au schème d’intimidation exploité par les parrains de la mafia pour obtenir des faveurs, par Adam Schiff, président de la Commission du renseignement à la Chambre des représentants.

Paradoxalement, Donald Trump a autorisé la divulgation de cette transcription, réalisée sur la base de note, dans l’espoir de faire taire ses détracteurs. Elle pourrait se retourner contre lui. Mais pas totalement.

Un pari risqué

« La destitution est une stratégie risquée, particulièrement à l’approche d’une campagne électorale, explique le spécialiste de la politique américaine, Jean-François Drolet, professeur à l’École de politiques et de relations internationales de la Queen Mary University de Londres, au Royaume-Uni. Surtout que la procédure amorcée par les démocrates cette semaine n’a que très peu de chance d’aboutir. »

C’est une question arithmétique, en effet. Pour mener au limogeage du président américain, une mise en accusation (impeachment) doit d’abord récolter une majorité d’appuis à la Chambre des représentants. Cette première étape pourrait être facile. Au dernier décompte réalisé par CNN, 219 élus appuient désormais la démarche. C’est un de plus que la majorité de 218 nécessaire pour mettre en marche le processus de destitution. C’est aussi un revirement de situation depuis le début de la semaine, où 153 députés à peine allaient dans ce sens.

Problème toutefois, la suite des choses doit se jouer devant le Sénat, détenu à majorité par les républicains, et dont les deux tiers doivent voter pour la destitution. Les 45 démocrates vont devoir convaincre 22 de leurs collègues républicains ou indépendants (il y a en 2) de la chambre haute de les suivre dans ce projet.

« Même si l’on n’apprend rien de nouveau sur le comportement de Donald Trump, cette conversation téléphonique nous place une fois de plus face à quelque chose d’extraordinaire », dit M. Drolet en parlant d’un régime qui n’a pas peur de dépasser les limites de la Constitution et de le faire à mots même plus voilés. « Nous ne sommes plus devant des suppositions, mais bien des faits. Donald Trump joue avec la sécurité nationale et encourage l’interférence étrangère dans une campagne électorale. Ce sont des sujets qui pourraient lui causer beaucoup de dommages. Et c’est sans doute ce qui encourage les démocrates dans leur démarche. »

Rappelons que Nancy Pelosi était encore, la semaine dernière, fortement opposée à une procédure visant la destitution du président, lui préférant la sanction des urnes en 2020. « Si elle a changé d’avis, c’est qu’elle doit savoir que des choses encore plus dommageables s’en viennent dans les prochaines semaines », poursuit l’universitaire.

 

Un vent qui tourne

L’élue démocrate ne semble d’ailleurs pas être la seule à avoir changé d’avis sur la question. Dans la population, l’appui à la destitution a grimpé de 7 points cette semaine, indique un sondage Politico / Morning Consult Poll : 43 % des Américains y sont pour, contre 36 % la semaine dernière.

De plus, jeudi, le député du Texas, Will Hurd, est devenu le premier républicain, membre de la Commission sur le renseignement de la Chambre, à réclamer une enquête sur les allégations du lanceur d’alerte, après que le contenu de sa plainte a été présenté aux élus. « Il y a beaucoup de choses préoccupantes dans cette plainte », a-t-il indiqué, tranchant ainsi avec le discours des autres membres de son parti qui toute la semaine ont tenu les rangs serrés derrière le président. Et soutenu, tout comme leur représentant à la Maison-Blanche, l’idée d’une chasse aux sorcières et d’un acharnement de l’opposition sur le président américain.

« Dans les rangs républicains, Donald Trump commence à être remis en question, c’est vrai, dit Alexandre Blanchet, mais à l’approche des élections, il faudrait qu’il devienne extrêmement impopulaire, qu’il représente un boulet pour le parti, pour être lâché. »

« Dans le cas de Nixon [qui à l’époque du Watergate a fait l’objet d’une procédure de destitution], les républicains l’ont soutenu pendant longtemps, ajoute Jean-François Drolet. C’est l’accumulation de faits qui a fini par éroder ses appuis », une accumulation dont le niveau, lorsqu’il est question de Donald Trump, reste forcément plutôt complexe à mesurer, tant l’homme politique a survécu à des dizaines d’accusations très graves de corruption, d’obstruction et de tricheries.

« Il fait partie de cette mouvance populiste qui trouve son carburant dans la transgression des règles et des normes procédurales », poursuit-il. « Ceux qui l’appuient ne sont pas dégoûtés par ce qu’ils voient. »

Et cette configuration de l’opinion publique fait forcément d’une destitution une arme à double tranchant. « Si les démocrates n’arrivent pas à démontrer l’abus de pouvoir, cela va se retourner contre eux », conclut M. Drolet. Ou peut-être pas.

En 1999, Bill Clinton a survécu à une procédure de destitution, induite par les mensonges qu’il avait proférés dans l’affaire Monica Lewinsky. Le processus, mené à fond de train par les républicains, n’avait toutefois pas empêché ce parti d’arriver au pouvoir l’année suivante, avec George W. Bush à sa tête.