Donald Trump a-t-il donné un coup de fil de trop?

La scène était particulière dans les circonstances: Donald Trump (à droite) ayant une rencontre bilatérale à l’ONU avec le président ukrainien au moment où une procédure de destitution est lancée contre le président américain en raison des pressions qu’il aurait exercées sur Volodymyr Zelensky (à gauche) pour qu’il enquête sur Joe Biden et son fils.
Photo: Evan Vucci Associated Press La scène était particulière dans les circonstances: Donald Trump (à droite) ayant une rencontre bilatérale à l’ONU avec le président ukrainien au moment où une procédure de destitution est lancée contre le président américain en raison des pressions qu’il aurait exercées sur Volodymyr Zelensky (à gauche) pour qu’il enquête sur Joe Biden et son fils.

Donald Trump a eu beau la qualifier de « rien », sa conversation téléphonique avec le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, témoigne bel et bien d’une tentative d’ingérence du président américain dans les affaires de la justice, et ce, pour s’attaquer directement à un opposant politique, révèle la transcription de l’échange dévoilée mercredi.

Cette atteinte au principe de séparation du pouvoir exécutif avec le pouvoir judiciaire, au fondement des États de droit, mais également socle des régimes démocratiques, a d’ailleurs apporté toute la journée de l’eau au moulin des élus démocrates qui, en début de semaine, ont lancé une procédure en destitution du milliardaire américain.

« Les républicains qui ont tenté de minimiser la portée de cette conversation se retrouvent désormais dans une posture difficile, résume à l’autre bout du fil le politicologue Alexandre Blanchet, chercheur à l’École nationale d’administration publique (ENAP). Cette transcription mêle politique et judiciaire au coeur d’une relation internationale. Pour comprendre qu’il y a un problème, il faut comprendre que ce n’est pas normal que le président américain demande à un autre pays de l’aider à faire quelque chose contre un opposant politique ».

Et pourtant, dans son échange téléphonique avec le président ukrainien, le 25 juillet dernier, c’est bien ce que Donald Trump a fait, en demandant à son homologue, comme « faveur », d’enquêter sur son rival politique Joe Biden, candidat à l’investiture démocrate en vue des élections de 2020, et sur son fils, Hunter.

Ce dernier a été employé par une compagnie gazière ukrainienne en 2014, entreprise que le procureur général ukrainien de l’époque, Viktor Shokin, avait mise sous enquête. Le premier cité, vice-président des États-Unis sous Obama ces années-là, aurait fait des pressions sur l’Ukraine pour faire limoger le magistrat, et ce afin de protéger les intérêts économiques de son fils, prétend Donald Trump. Vu de l’Ouest, M. Shokin était toutefois perçu comme un procureur corrompu et néfaste à la lutte contre la corruption dans ce pays.

« On parle beaucoup du fils de Biden et du fait que Biden ait arrêté l’enquête et beaucoup de gens veulent en savoir plus sur le sujet, donc cela serait formidable si vous pouviez vous pencher dessus », demande Donald Trump à Volodymyr Zelensky, selon la transcription de l’échange réalisée sur la base de notes prise lors de cette conversation par des employés de la Maison-Blanche.

Faire taire les critiques

Le document devait rester confidentiel jusqu’en 2044. Donald Trump a autorisé sa déclassification dans l’espoir de faire taire les accusations d’inconduites véhiculées par ses opposants depuis la semaine dernière et la mise au jour par une source anonyme proche du monde du renseignement de cette conversation qui a fait l’objet d’un signalement auprès des autorités judiciaires. Le fonctionnaire qui en est à l’origine avait détecté un problème et une menace à l’intégrité des États-Unis.

Ce n’est pas normal que le président américain demande à un autre pays de l’aider à faire quelque chose contre un opposant politique

Donald Trump pourrait lui donner raison. En effet, à deux reprises, il précise que son avocat personnel, Rudy Giuliani, ainsi que le procureur général américain, Bill Barr, vont entrer en contact avec Zelensky dans les jours suivants, « pour aller au fond des choses ». « Rudy est bien au fait de ce qui se passe », dit Donald Trump, selon la transcription. « Si vous pouviez lui parler, ce serait formidable ». Une proposition qui pourrait relever de l’intrusion du président dans l’administration de la justice. Les affaires criminelles entre deux États se déroulent normalement entre les pouvoirs judiciaires des pays, de manière indépendante de l’exécutif.

Par ailleurs, la loi électorale américaine interdit à un citoyen américain, et encore plus au président, de solliciter pour sa campagne une contribution, une donation ou un élément de valeur à un ressortissant étranger. Les élus américains pourraient avoir à juger si une demande d’informations pour utilisation lors de la joute politique à venir en 2020 peut être considérée comme une violation à cette loi.

« Donald Trump est le président le plus corrompu de l’histoire moderne des États-Unis », a commenté Bernie Sanders sur Twitter dans les minutes qui ont suivi le dévoilement de l’échange. « Le président des États-Unis a trahi notre pays. Ce n’est pas une déclaration politique, c’est la triste réalité et nous devons agir », a ajouté Hillary Clinton, en donnant son appui à la procédure de destitution mise en marche mardi par le camp démocrate. Il est sans l’ombre d’un doute une menace à ce qui nous rend fort et libre ».

Même si globalement, les républicains sont restés mercredi en rang uni derrière le président, le modéré Mitt Romney a qualifié de « profondément préoccupant » l’échange téléphonique entre les deux hommes.

Un enjeu important

Pour Alexandre Blanchet, cette conversation vient mettre en lumière « un comportement dont tout le monde se doute » chez le président américain. « Cela inquiète à juste titre les défenseurs de la démocratie, mais aussi les personnes qui craignent l’affaissement de nos démocraties, érodées progressivement par ce genre de choses qui entrent sournoisement dans une certaine normalité. L’enjeu [derrière cette conversation] est donc très important. »

De passage à New York, Volodymyr Zelensky, qui a rencontré Donald Trump en marge de son allocution au siège de l’ONU, a dit ne pas vouloir « être impliqué dans les élections américaines », mais a défendu l’occupant de la Maison-Blanche. « Personne n’a fait de pression sur moi », a-t-il dit pour commenter sa conversation avec Trump, désormais connue du vaste monde.

Une interprétation que ne fait pas Adam Schiff, président démocrate de la Commission du renseignement de la chambre des représentants, qui, à deux reprises mercredi, a expliqué que la conversation dans son ensemble répondait finalement au schème exploité par les truands et les parrains de la mafia pour arriver à leurs fins : « Nous faisons beaucoup pour l’Ukraine. Il n’y a pas beaucoup de réciprocité. J’ai une faveur à vous demander. Enquêter sur mon adversaire. Mes gens vont entrer en contact avec vous », a-t-il résumé.

L’étrange référence à une théorie du complot

Surprise. Dans sa conversation de 30 minutes avec le président ukrainien, Donald Trump fait référence à la compagnie Crowdstrike, spécialiste en cybersécurité installée en Californie, en mentionnant même l’existence d’un « serveur » sur lequel il demande à son homologue d’enquêter. « Ils disent qu’il est en Ukraine », dit le président en ajoutant : « Trouvez ce qui se passe avec tout ça ? »

 

Tout ça ? La compagnie Crowdstrike a été embauchée en 2016 par le Comité national démocrate pour faire la lumière sur le piratage de ses serveurs qui ont permis la divulgation d’informations utilisées contre Hillary Clinton lors de la dernière campagne électorale. Cette enquête a permis d’établir l’implication des Russes dans ce vol de données.

 

Or, en ligne, des complotistes avancent que le FBI et Crowdstrike cacheraient un serveur du Comité démocrate contenant des informations importantes sur ce piratage. Ce « serveur manquant » est toutefois un événement totalement inventé par Donald Trump à l’époque de l’affaire des courriels d’Hillary Clinton, et repose, selon Wired, sur sa méconnaissance des procédures d’enquête.

 

Ces enquêtes en piratage se font en effet sur des copies des systèmes compromis et non pas sur le déménagement physique de serveurs infectés, cachés par la suite dans un endroit secret. Aux États-Unis ou en Ukraine, résume la publication spécialisée.



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