Les démocrates lancent la procédure de destitution du président Trump

Les parlementaires démocrates ont initié mardi une procédure de destitution de Donald Trump.
Photo: Mary Altaffer Associated Press Les parlementaires démocrates ont initié mardi une procédure de destitution de Donald Trump.

Il y a comme une nouvelle odeur de Watergate à Washington. Les dés de la destitution d’un président sont à nouveau lancés aux États-Unis et advienne que pourra.

Après des mois de tergiversations, de valse-hésitation et de refus fermes de s’engager dans cette voie ultime, Nancy Pelosi, patronne des démocrates de la Chambre des représentants, a annoncé mardi en fin d’après-midi qu’elle « allait de l’avant avec une procédure officielle de destitution » du président.

Mme Pelosi a justifié la décision en disant que Donald Trump a « trahi son serment d’office, trahi notre sécurité nationale et trahi l’intégrité de nos élections ». Le président américain aurait demandé à son homologue ukrainien d’intervenir à son avantage dans la politique partisane des États-Unis.

La démarche exceptionnelle de révocation présidentielle vise ultimement à renverser le choix des électeurs exprimé en 2016. Les démocrates ont été divisés pendant des mois sur l’opportunité d’employer cette bombe atomique politique.

« Mme Pelosi avait toujours résisté à lancer la démarche parce que, politiquement, ça peut être coûteux pour les démocrates », explique le professeur Frédérick Gagnon, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand, directeur de l’Observatoire sur les États-Unis de l’UQAM. « Les sondages montrent qu’une minorité d’Américains souhaite cette procédure. Mme Pelosi était prudente jusqu’ici. Mais elle disait que si elle disposait d’une raison évidente de se lancer, elle n’hésiterait pas à le faire. »

Donald Trump a utilisé Twitter, sa plateforme de communication privilégiée, pour répliquer immédiatement après l’annonce de la charge adverse. Il a parlé d’une « chasse aux sorcières ordurière ».

Cette démarche dite d’impeachement rappelle celle de 1973 visant le président Richard Nixon. Le scandale liant une affaire d’espionnage des adversaires politiques démocrates et des mensonges publics à répétition avait entraîné la démission du président républicain l’année suivante. Nixon, honni, avait ainsi évité l’inévitable jugé encore pire pour sa réputation à jamais entachée.

 
Photo: Associated Press Avant Donald Trump, seul un petit groupe de trois présidents avaient fait face à une procédure de destitution. Andrew Johnson et Bill Clinton avaient été acquittés après une enquête, tandis que Richard Nixon avait choisi de démissionner dans la foulée du scandale du Watergate.

« Il y a certainement une odeur de Watergate dans l’air », dit le spécialiste des États-Unis Philippe Fournier, chercheur postdoctoral du Centre d’études et de recherches internationales de l’UdeM. « C’est par la formation d’un comité semblable à celui annoncé par Nancy Pelosi qu’a commencé la chute de Nixon. Le comité enquêtait sur un problème particulier et les choses avaient vite dégringolé par la suite. […] Mais connaissant le président Trump, il va lutter jusqu’au bout et férocement. Jusqu’à maintenant, il a été extraordinairement résilient. »

Frédérick Gagnon accepte aussi les parallèles tout en appuyant sur une différence importante d’une époque à l’autre. « Ce qui a changé, c’est la polarisation au sein de cette société, dit-il. Les républicains ne le disent pas ouvertement, mais maintenant ils pensent que, même si le président a mal agi, il faut le défendre et le soutenir dans cette épreuve. À l’époque de Nixon, les républicains avaient fini par se rallier à la destitution. »

Un lanceur d’alerte

La nouvelle décision explosive découle d’une conversation du président avec son homologue ukrainien au cours de laquelle M. Trump aurait fait pression pour obtenir des enquêtes et des informations sur le comportement du fils de Joe Biden, candidat à l’investiture démocrate pour la prochaine présidentielle.

Le président, toujours combatif, a annoncé autoriser la publication mercredi de sa conversation avec Volodymyr Zelensky, nouvellement élu en Ukraine. Les démocrates réclament cette transcription, mais aussi la plainte d’un lanceur d’alerte à l’origine de la fuite.

L’équipe Trump a déjà été visée par des accusations de collusion avec la Russie pour qu’elle interfère dans les élections de 2016. Une vaste enquête menée pendant deux ans par le procureur spécial Robert Mueller n’a pas conclu au complot russe tout en se disant incapable d’exclure la possibilité que Donald Trump se soit rendu coupable d’entrave à la justice. Le rapport en deux volumes, rendu public en avril, a été largement caviardé par le département de la Justice.

Le rapport Mueller a caractérisé la première partie de la 45e présidence. La procédure de destitution pourrait bien marquer la seconde. Et au total, les deux événements monuments portent sur les mêmes reproches de traîtrise et de forfaiture.

« On verra bien l’ampleur de la faute, commente le professeur Gagnon. Et si [mercredi] on voit qu’il n’y a pas grand-chose d’incriminant, on va constater que Trump souhaitait faire perdre la face aux démocrates encore une fois. Je n’exclus pas cette option. En même temps, je me dis que Mme Pelosi doit croire que la faute est plus évidente et plus facile à expliquer aux Américains. Le rapport Mueller était complexe et Trump avait eu beau jeu de le résumer en répétant qu’il n’y avait pas de collusion. »

Deux camps

Chose certaine, cette nouvelle apparence de l’appel à un pays étranger pour s’ingérer dans les élections américaines aura été « la goutte de trop », comme le résume M. Fournier.

Le changement de ton de Mme Pelosi s’explique aussi par les mutations de son caucus. Le parti démocrate est divisé depuis longtemps en deux camps sur la question du déboulonnage ultime, avec un bloc plus modéré ou prudent et un autre plus radical ou intrépide. Plusieurs candidats à l’investiture du parti approuvaient déjà la procédure. Maintenant, même Joe Biden, du clan attentiste, bouge dans l’autre sens, tout comme une majorité de membres de la Chambre des représentants. Le bloc pro-impeachment a gonflé à 160 élus environ. La majorité pour adopter la résolution d’accusation se situe à 218 à la chambre basse.

Reste que la procédure ne va pas nécessairement déboucher. La démarche impliquant éventuellement toute une série d’enquêtes va durer des semaines, voire des mois. La destitution est d’ailleurs moins une procédure légale qu’une démarche politique. Pour l’instant, le blocage central devrait venir du sénat figé jusqu’en 2021, soit après les prochaines élections présidentielles. Les républicains y contrôlent 53 sièges, les démocrates 45 avec deux sénateurs indépendants en alliance.

« Au final, il y a l’obstacle ultime du sénat, conclut Philippe Fournier. Est-ce que le président va être destitué ? D’après moi, non. Avec ce sénat, Mme Pelosi sait que sa démarche n’aboutira probablement pas. Mais les démocrates sentent la soupe chaude et ils se disent qu’ils ne peuvent rester impassibles devant ce qui est en train de se passer. »

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