Les États-Unis du racisme

Le président Donald Trump et son épouse, Melania, à leur descente d’avion à El Paso.
Photo: Saul Loeb Agence France-Presse Le président Donald Trump et son épouse, Melania, à leur descente d’avion à El Paso.

Accusé d’attiser la haine raciale, Trump s’est rendu mercredi à El Paso et à Dayton, théâtres de tueries ce week-end. Selon le démographe Hervé Le Bras, le racisme reste ancré dans la culture américaine.

« Notre nation doit condamner d’une seule voix le racisme, le sectarisme et le suprémacisme blanc », a déclaré lundi Donald Trump. Deux jours plus tôt, un homme de 21 ans tuait 22 personnes dans un centre commercial d’El Paso, ville à la frontière mexicaine. Avant de passer à l’acte, il avait publié sur le forum 8Chan un manifeste dans lequel il dénonçait l’« invasion » hispanique du Texas et embrassait la théorie du « grand remplacement » de l’extrémiste Renaud Camus.

Après les attaques à Charleston (2015), Pittsburgh (2018) et San Diego (avril), les États-Unis sont donc de nouveau confrontés aux violences d’extrême droite. Selon le centre d’analyse New America, ces dernières ont fait plus de victimes en 2017 et 2018 aux États-Unis que les attaques djihadistes. Pour Hervé Le Bras, chercheur émérite à l’Institut national d’études démographiques (Ined), le racisme, que Trump est accusé d’alimenter, reste profondément ancré dans la société américaine.

Comment expliquer que la théorie du « grand remplacement » se propage aux États-Unis ?

Là-bas, cette idée ne date pas d’aujourd’hui. Au XIXe siècle, les mouvements nativistes étaient organisés à la faveur du rejet de l’immigration, en particulier des Irlandais, des Italiens puis des populations d’Europe centrale.

 

Quelles sont les caractéristiques des mouvements adeptes de cette théorie ?

Ceux-ci refusent le mélange et le métissage. Il s’agit de la forme la plus pure du racisme. Dans son Essai sur l’inégalité des races humaines (1855), Arthur de Gobineau, l’un des grands théoriciens du racisme, s’opposait déjà à ce que les Aryens se mélangent. Or, l’histoire a montré que le métissage est de plus en plus répandu, y compris aux États-Unis, où toutes les unions mixtes sont en progression. Entre 1980 et 2008, la part des jeunes mariés avec un époux ou une épouse de « race » ou « ethnie » différente est passée de 6,7 % à 14,6 %.

La peur du mélange peut-elle s’expliquer par le fait que les sociétés sont de plus en plus métissées ?

Peut-être. Mais si on prend le cas de Gobineau, cette peur du métissage était abstraite. Il s’agissait de quelque chose de plus profond qui repose sur l’idée qu’on ne devait pas mélanger son sang, plus qu’un refus d’un métissage qui progresserait. En 2012, le New York Times publiait par exemple un article intitulé « Les Blancs représentent moins de la moitié des naissances aux États-Unis ». En réalité, c’est beaucoup plus compliqué que cela…

 

C’est-à-dire ?

Avec le passé de l’esclavage [1619-1865], le pays a pris l’habitude de mesurer les « races », de caractériser les personnes selon ce critère. Les Américains ont le sentiment que ces races sont séparées et que celle dite « blanche » est menacée. Mais quand on regarde en détail leurs statistiques, on voit que la notion de « Blanc » est très restrictive. Lors du recensement, les Hispaniques, mais aussi les personnes ayant indiqué plusieurs entrées à la question raciale [depuis 2001, plusieurs cases peuvent être cochées : Blanc, Noir, Amérindien, Asiatique, autres] ne sont pas considérés comme des Blancs. Or près de 95 % des Latino-Américains se déclarent Blancs et plus de 6 % des femmes cochent plusieurs cases à la naissance de leur enfant. Donc, certes, les Blancs représentaient moins de la moitié des nouveau-nés aux États-Unis il y a sept ans, mais avec cette définition très restrictive de ce qu’est une personne blanche. Dans l’acception la plus large, où l’on compte toutes les naissances pour lesquelles au moins un des parents a indiqué une race blanche, cela concerne près de 80 % d’entre elles.

Peut-on donc dire que l’Amérique est raciste ?

Oui, absolument. Les statistiques excluent le métissage et les origines latines. Il s’agit clairement de l’un des critères les plus forts du racisme. On assiste au retour d’une vieille règle américaine du temps de l’esclavage et de la ségrégation appelée « One Drop Rule » [«la règle de l’unique goutte de sang »], quand on comptait comme « Noir » tout individu ayant au moins un ascendant noir.

Donald Trump contribue-t-il à nourrir la peur de l’immigration ?

Bien sûr. Mais ce qui est plus grave, c’est que ses déclarations, jusqu’à présent centrées sur la question de l’immigration, ont même viré au racisme. C’est de cela qu’il est accusé après avoir invité quatre élues démocrates issues de minorités à « retourner d’où elles venaient ». Ce climat peut pousser des gens à commettre des attaques en pensant qu’ils agissent pour la bonne cause.