Les États-Unis frappés par le «terrorisme intérieur»

Une famille déposait des fleurs, dimanche, près du Walmart d’El Paso où a eu lieu la fusillade.
Photo: Mark Ralston Agence France-Presse Une famille déposait des fleurs, dimanche, près du Walmart d’El Paso où a eu lieu la fusillade.

Fin de semaine d’horreur aux États-Unis : deux fusillades, au Texas et en Ohio, ont fait au moins 29 morts et des dizaines de blessés. Si les motivations de l’auteur du second drame demeurent indéterminées, celles du présumé tueur d’El Paso seraient alimentées par l’idéologie du suprémacisme blanc. L’affaire est d’ailleurs considérée par les autorités comme un acte de terrorisme intérieur, et des accusations de meurtre ont été déposées dimanche.

La plus récente tragédie, à Dayton, en Ohio, est survenue au petit matin, dimanche, quand un homme de 24 ans a ouvert le feu dans une rue fréquentée pour ses bars et ses restaurants. Sous ses balles mouraient neuf personnes, dont sa propre soeur, avant que le tireur soit abattu par les forces de l’ordre moins d’une minute après le début de la fusillade. Sans une intervention aussi rapide de la police, « des centaines de personnes auraient pu mourir », a souligné en conférence de presse la mairesse de la ville, Nan Whaley.

Dans une première apparition télévisée après les tueries, Donald Trump a assuré dimanche après-midi que la « haine » n’avait pas sa place aux États-Unis. Il a appelé à mettre un terme aux tueries de grande ampleur qui affligent régulièrement son pays. « On a déjà fait beaucoup, mais peut-être qu’on doit faire davantage », a-t-il dit. Le président s’est toutefois gardé de parler de suprémacisme blanc, renvoyant l’explication des deux drames à de graves cas de « maladie mentale ».

À l’autre bout du pays, l’enquête se poursuivait dimanche pour brosser le contexte de la fusillade de samedi, au cours de laquelle un homme blanc de 21 ans a ouvert le feu dans un magasin Walmart à El Paso — une ville où la majorité des résidents sont d’ascendance latino-américaine.

La police soupçonne une motivation raciste à cet attentat et l’affaire est traitée comme un cas de « terrorisme intérieur », a annoncé la justice fédérale. Les procureurs ont indiqué qu’ils allaient explorer l’option de demander la peine capitale. Dimanche, la police fédérale a aussi confirmé que le manifeste anti-immigration publié en ligne peu de temps avant la tragédie était bien l’oeuvre du suspect, identifié comme Patrick Crusius. Ce dernier réside en banlieue de Dallas, à une dizaine d’heures de route du lieu de l’attentat.

Son manifeste électronique, consulté par de nombreux médias, dénonce notamment « une invasion hispanique du Texas » et reprend des idées de la théorie complotiste d’extrême droite du « grand remplacement » selon laquelle les élites occidentales travaillent à la substitution de la population blanche par celle de couleur. Il a été publié quelques minutes avant l’attaque sur la plateforme 8chan, où le manifeste de l’auteur de la tuerie de Christchurch, qui a fait 51 morts en mars, avait également été déposé. L’attaque néo-zélandaise est d’ailleurs citée en modèle dans la lettre de 2300 mots.

Il est fort probable que l’accusé d’El Paso se soit radicalisé en ligne, pense Francis Langlois, professeur d’histoire au cégep de Trois-Rivières et membre associé à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand. « C’est ce qu’on a vu avec [le groupe armé] État islamique, et maintenant avec les terroristes de l’extrême droite. Grâce à ces outils, les loups solitaires sont moins seuls qu’on le pense. »

Au sein de groupes isolés sur Internet, la haine raciste se concentre, mais son déferlement dans le monde réel dépend beaucoup des limites de l’acceptable dans le discours ambiant. Or, un président des États-Unis qui n’hésite jamais à parler d’une « invasion » de migrants à la frontière sud et qui a refusé de condamner les manifestations violentes de l’extrême droite à Charlottesville en 2017 « amène de l’eau au moulin » aux suprémacistes blancs, souligne M. Langlois.

La responsabilité de Trump

Même si le présumé tueur d’El Paso spécifie dans son manifeste que ses opinions sur l’immigration « précèdent Trump et sa campagne présidentielle », les prétendants à l’investiture démocrate ont été nombreux à tisser des liens entre l’attentat d’El Paso et Donald Trump, dimanche, en plus de critiquer l’inaction du président en matière de contrôle des armes à feu.

Le candidat Beto O’Rourke, natif de la ville du drame, a déclaré que M. Trump « avait beaucoup à faire avec ce qui est arrivé à El Paso » et qu’il « alimente le racisme dans ce pays ». Pete Buttigieg a quant à lui déclaré que les États-Unis ont un président qui « a fait sa carrière politique en démonisant les Mexicains ». « Maintenant, on apprend que le tireur avait le but de tuer autant de Mexicains que possible. Pas besoin de beaucoup d’imagination pour relier les points », a-t-il dit.

« Il faut appeler le suprémacisme blanc pour ce qu’il est — du terrorisme intérieur. C’est une menace pour les États-Unis, et on a vu ses répercussions cette fin de semaine. Il faut dénoncer le président lui-même pour sa promotion du racisme et de la suprématie blanche », a écrit sur Twitter la sénatrice Elizabeth Warren, l’une des favorites de la primaire démocrate.

Selon le centre d’analyse New America, les violences d’extrême droite ont fait plus de victimes aux États-Unis en 2017 et 2018 que les attaques djihadistes. Les autorités, qui avaient mis l’accent sur le terrorisme international après le 11 Septembre, ont toutefois tardé à s’ajuster à cette nouvelle réalité. « Même sous le gouvernement du démocrate Barack Obama, les services de renseignements ont souvent ignoré les menaces d’extrême droite pour des raisons politiques », écrivait en mars Robert McKenzie, un analyste de New America.

La fusillade d’El Paso est la huitième plus meurtrière aux États-Unis depuis 1949.

Avec l’Agence France-Presse

7 commentaires
  • Serge Ménard - Abonné 5 août 2019 07 h 22

    Nationaliste, socialiste progressiste, et blanc

    Ce texte de l'AFP est très incomplet !

    Il militait pour un revenu universel et des soins de santé gratuits pour tous. De cela, l'AFP a préféré ne retenir que « nationaliste blanc », et escamoter le reste.

    La tuerie de masse d’El Paso vient d’être classée en attentat terroriste. Commis par un homme de gauche : Patrick Crusius a tué 20 personnes ce samedi dans un Walmart d’El Paso, au Texas. Crusius avait publié un manifeste explicite, avant sa fusillade, que plusieurs médias ont demandé au public de ne pas lire et de ne pas croire !

    D’après les propres paroles du tueur, il ressort clairement que c’est un nationaliste blanc socialiste. Mais qui était nationaliste blanc et socialiste avant lui ? Bingo : les nazis.

    Je ne serais pas surpris si on apprenait qu'il est enregistré comme électeur démocrate ! Mais si tel était le cas, les médias n'en parleront pas !

  • Nicole Delisle - Abonné 5 août 2019 07 h 25

    « Quand les hommes vivront d’amour, il n’y aura plus de misère...... »

    À voir les tueries se succéder aux États-Unis, les paroles de ce grand classique de Raymond Lévesque nous reviennent en tête plus que jamais. Que devient ce pays? Les suprématistes blancs, les conflits raciaux, auxquels s’ajoutent la rhétorique gouvernementale républicaine niant les raisons de cette évolution destructrice, sans oublier les paroles d’un président qui attisent la haine, il n’en faut pas plus pour assister
    à cette escalade de violence et de folie. On ne veut surtout pas remettre en question la prolifération des armes et la facilité de s’en procurer, sans aucune vérification d’usage. N’importe qui y a accès avec une facilité déconcertante pour tout être humain qui se respecte. Mais pas au pays de l’oncle Sam! Cette attachement maladif au deuxième amendement de leur constitution sans aucunement le remettre en question
    soulève des questionnements. Avec toutes ces morts depuis de nombreuses années, n’y aurait-il pas lieu de
    provoquer le débat? Est-il toujours d’actualité et conforme à la réalité d’aujourd’hui? Le lobby des armes à feu représenté par la NRA est-elle devenue trop puissante et influente sur la politique? On a parlé de santé mentale, c’est un fait à ne pas négliger bien sûr, puisque les américains ont un système de santé moins accessible que bien des pays. Mais cela n’explique qu’en partie cette aggravation de tueries. Tant que les parlementaires ne s’attaqueront pas au problème et à ses causes, la situation ne s’améliorera pas. Pour cela,
    il faut une volonté réelle de changement des mœurs appuyé par une population qui force le gouvernement à entreprendre cette remise en question fondamentale pour assurer la sécurité des individus. Mais les américains sont-ils prêts à franchir cette étape cruciale? Sont-ils prêts à renoncer à ce deuxième amendement, à mettre en place des lois restrictives sévères pour s’assurer une sécurité accrue? On ne peut que douter à preuve du contraire...

    • Serge Lamarche - Abonné 5 août 2019 15 h 17

      Il y a plein de débats aux États-Unis au sujet des armes.

  • Françoise Labelle - Abonnée 5 août 2019 08 h 33

    Participons à la grandeur américaine!

    S'il n'en tenait qu'au député conservateur Hus de Charlesbourg, chantre du lobby de l'armement, on partagerait cet amour de certains américains pour les semi-automatiques qu'on distribue même aux malades mentaux.

    Ces armes (pistolets et fusils), qu'affectionne le député, sont utilisées dans la très grande majorité des tueries de masse aux États-Unis. Holmes, le joker tueur d'Aurora, était suivi par trois psychiatres quand il est passé à l'acte, bien armé. Et un suprémaciste est profondément malade. À Québec, un étudiant universitaire armé (!!) l'a bien montré. Il était passé à l'acte après le ban de pays musulmans par Trump.

  • Marc Therrien - Abonné 5 août 2019 09 h 29

    Dans le "top ten list" des fusillades les plus meurtrières


    Il se pourrait bien que cette société étatsunienne foncièrement divisée en elle-même parce que déchirée entre son idéal puritain et son goût prononcé pour la démesure ne soit plus capable de contenir ses passions à mesure qu’elle se dérègle dans son progrès vers la décadence. Nous assistons alors à des immenses retours du refoulé témoignant d’une tension devenue insoutenable. Comme disait le psychanalyste Jacques Lacan : «Ça parle là ou Ça souffre». Et parmi les passions que la société étatsunienne ne semble pas vouloir contenir, il y a celle de la chasse aux records. Je ne serais pas surpris d'apprendre que le «Livre des records Guinness» fait partie des lectures favorites d'un grand nombre d'étatsuniens. La chasse aux records de la tuerie de masse la plus meurtrière fait donc malheureusement partie du champ des possibles des «Top ten lists» des citoyens de cette nation grandiose qui ont été exclus de la «rat race».

    Marc Therrien

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 5 août 2019 09 h 45

    Bref !

    « Il faut appeler le suprémacisme blanc pour ce qu’il est — du terrorisme intérieur. C’est une menace pour les États-Unis, et on a vu ses répercussions cette fin de semaine. Il faut dénoncer le président lui-même pour sa promotion du racisme et de la suprématie blanche » (Elizabeth Warren, Sénatrice, Démocrate)

    Possible, mais le ou les tireurs, de volonté libre et orienté, demeurent les seuls responsables de ce genre de « terrorisme intérieur » que vivent les USA !

    En effet, qu’ils se nourrissent, ou non ?!?, de propos dits haineux et suprémacistes, des propos-activités d’origines diverses (autorités publiques, livres, réseaux sociaux … .), il est fort peu probable de penser que ces auteurs aient été ou soient à la solde, notamment de la présidence américaine qui a signé une résolution sur et contre le suprémacisme blanc (A) : improbable !

    Bref ! - 5 août 2019 -

    A : https://www.liberation.fr/planete/2017/09/15/trump-signe-une-resolution-condamnant-les-supremacistes-blancs_1596502 .