Racisme et cynisme, le cocktail électoral de Trump

Compte tenu de la façon dont il mène sa présidence, attisant sans cesse les clivages, Donald Trump semble n’avoir qu’un seul espoir d’être réélu: une mobilisation massive de ses partisans couplée à une participation plus modeste en faveur de son adversaire démocrate.
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse Compte tenu de la façon dont il mène sa présidence, attisant sans cesse les clivages, Donald Trump semble n’avoir qu’un seul espoir d’être réélu: une mobilisation massive de ses partisans couplée à une participation plus modeste en faveur de son adversaire démocrate.

En conseillant à plusieurs élues démocrates non blanches de « retourner » dans leur pays, le président américain revient aux recettes qui ont permis son élection en 2016 et tente de remettre l’immigration au centre du débat pour 2020.

Jamais un président américain n’était allé aussi loin. Mais n’est-ce pas, après tout, la marque de fabrique de Donald Trump ? Dimanche, sur Twitter, le locataire de la Maison-Blanche a conseillé à quatre élues démocrates à la Chambre, issues de minorités, de « retourner » dans leur pays d’origine — « ces endroits totalement défaillants et infestés par la criminalité ». Figures de proue de l’opposition à Trump et à son gouvernement, élues lors des élections de mi-mandat de l’an dernier, les quatre femmes visées — Alexandria Ocasio-Cortez (représentante de New York), Ilhan Omar (Minnesota), Ayanna Pressley (Massachusetts) et Rashida Tlaib (Michigan) — sont toutes citoyennes américaines. Trois sont nées aux États-Unis. Dans le camp démocrate, la sortie ouvertement raciste du président a suscité une pluie de réactions outrées. Pas de quoi faire fléchir pour autant le milliardaire qui, lundi et mardi, a enfoncé le clou, se défendant de tout racisme et accusant les nouvelles égéries de la gauche progressiste de « détester » l’Amérique et Israël. Loin d’être improvisées ou accidentelles, ces attaques s’inscrivent dans une stratégie électorale réfléchie. Et laissent augurer une campagne électorale délétère, à seize mois de la présidentielle de 2020.

L’obsession blanche de Trump

Avec ses propos, Donald Trump piétine une fois de plus le sceau officiel des États-Unis et la devise qui l’accompagne — « E pluribus unum » (« de plusieurs, un »). Imprimée sur chaque passeport, chaque dollar, cette maxime, qui faisait initialement référence à l’union des 13 colonies britanniques pour former les États-Unis d’Amérique, symbolise le pluralisme de la société américaine.

Photo: J. Scott Applewhite Associated Press Élues lors des élections de mi-mandat de l’an dernier, Rashida Tlaib, Ilhan Omar, Alexandria Ocasio-Cortez et Ayanna Pressley, qui ont été visées par les propos de Donald Trump, sont toutes citoyennes américaines.

En suggérant à quatre représentantes du pouvoir législatif de « retourner […] d’où elles viennent » et en les accusant, car elles critiquent la Maison-Blanche, de « détester » leur pays, Trump sous-entend que leur place est ailleurs. Et que leur citoyenneté ne vaut pas autant que la sienne. Les tweets de Trump contiennent « deux éléments communs » de la rhétorique raciste, souligne Jonathan Greenblatt, directeur de l’organisation de lutte contre l’antisémitisme Anti-Defamation League (ADL). « Le premier est la notion que les immigrés, en particulier de couleur, sont en quelque sorte moins dignes d’être Américains. La seconde est l’idée que les personnes de couleur nées aux États-Unis ne seraient pas aussi américaines que les Blancs nés ici. »

Entré dans la politique en promouvant les théories complotistes sur les origines de Barack Obama et dans la campagne en 2016 en taxant de « violeurs » et de « criminels » les sans-papiers mexicains, Donald Trump n’a eu de cesse, depuis son élection, de défendre une ligne nativiste et identitaire blanche, autant par conviction personnelle que par calcul politique. Ses récents propos n’en sont que l’expression la plus flagrante. Sans grande surprise, les suprémacistes blancs se sont d’ailleurs réjouis de cette escalade rhétorique. « Trump dit littéralement aux Noirs américains de retourner en Afrique […]. C’est le genre de nationalisme blanc pour lequel on l’a élu », a écrit Andrew Anglin, éditeur du site néonazi The Daily Stormer.

Un avant-goût de la campagne

Les démocrates ont beau tenter de se rassurer en soulignant que les sondages nationaux donnent les principaux prétendants de leur parti vainqueurs d’un hypothétique face-à-face avec Trump (+8,5 pour Joe Biden, +5 pour Bernie Sanders, +2,5 pour Elizabeth Warren et +2 pour Kamala Harris selon le site RealClearPolitics), ils savent pertinemment que c’est grâce au collège électoral que le magnat de l’immobilier s’est imposé face à Hillary Clinton, qui a pourtant largement remporté le vote populaire.

Pour le battre l’an prochain, il faudra donc faire basculer plusieurs États conquis par Trump, en particulier dans la « Rust Belt ». Le président, lui, ambitionne de dupliquer la carte électorale de 2016 : remporter les principaux « swing states » (Ohio, Floride, Caroline du Nord) et conserver au moins deux des trois États du Nord-Est industriel chipés aux démocrates, dont la Pennsylvanie.

Compte tenu de la façon dont il mène sa présidence, attisant sans cesse les clivages, Donald Trump semble n’avoir qu’un seul espoir d’être réélu : une mobilisation massive de ses partisans couplée à une participation plus modeste en faveur de son adversaire démocrate. Pour y parvenir, il semble déterminé à activer simultanément deux leviers. Le premier consiste à « mobiliser par tous les moyens sa base conservatrice [qui] se délecte de ses attaques contre ses opposants et partage sa vision pour un pays plus homogène racialement et idéologiquement », résume le journaliste politique Peter Nicholas dans The Atlantic. Le second vise à agiter l’épouvantail du « socialisme » qui menacerait les États-Unis en cas de victoire démocrate. « Nous ne serons jamais un pays socialiste ou communiste. Si vous n’êtes pas heureux ici, vous pouvez partir ! » a écrit sur Twitter lundi le président. L’objectif est clair : susciter la peur de la « gauche radicale » chez les centristes, les indépendants et les républicains modérés qui pourraient être tentés par un vote anti-Trump.

Des tweets… et des actes

Pour cajoler sa base, Donald Trump ne se contente pas de mots. Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, son gouvernement s’est ainsi attelé, avec une rare discipline, à transformer le système judiciaire des États-Unis en nommant des dizaines de juges très ancrés à droite. À ce jour, près de 130 magistrats ont été confirmés par le Sénat républicain, dont deux nommés à vie à la Cour suprême.

Orchestrée en coulisse et à un rythme inédit par de puissants lobbys ultraconservateurs, cette transformation restera sans doute comme le principal et plus durable accomplissement de Trump. Surtout, cela lui assure une fidélité absolue de l’électorat blanc évangélique, qui se réjouit de voir les tribunaux remplis de juges traditionalistes, dans la perspective de futures décisions sur l’avortement, la santé ou le port d’armes.

Sur l’immigration, pilier de son ADN politique et préoccupation majeure de l’autre frange clé de son électorat (les Blancs peu ou pas diplômés), Donald Trump semble également déterminé à agir. Ou du moins à donner l’impression d’agir. L’annonce des coups de filet antimigrants, lancés sans grand succès dimanche, s’inscrit dans cette logique. Tout comme celle, lundi, de nouvelles restrictions au droit d’asile visant à compliquer davantage la tâche des ressortissants d’Amérique centrale.

Contrôle du Parti républicain

Si quelqu’un en doutait encore, le silence étourdissant des républicains aux propos racistes de Trump le prouve définitivement : l’ancien magnat de l’immobilier a totalement pris le contrôle du parti et peut dire absolument ce qu’il veut sans craindre la moindre remontrance venue de son propre camp. À de très rares exceptions, les élus républicains de la Chambre et du Sénat n’ont pas pris la peine de dénoncer les tweets du président. L’explication est simple : à l’exception de George W. Bush juste après les attentats du 11 septembre 2001, aucun président républicain n’a jamais été aussi populaire dans son camp. D’après le dernier baromètre Gallup, référence en la matière, 90 % des républicains sont satisfaits de Trump.

Donald Trump cherche à rendre les personnes ciblées plus visibles, à pousser les démocrates à les défendre et à en faire des emblèmes du parti tout entier. C’est un calcul froid et cynique.

 

De quoi dissuader ceux qui seraient tentés de le critiquer. Les rares à s’y être risqués depuis 2016 ne sont plus en poste, rappelle d’ailleurs Dave Wasserman, du site Cook Political Report. « Où sont les républicains du Congrès susceptibles de s’élever contre les propos du président ? Ils ont perdu contre des démocrates, pris leur retraite ou ont été chassés du parti. Qui reste-t-il ? Un mélange de fervents soutiens de Trump et d’élus qui savent que se dresser contre lui en public équivaut à une condamnation à mort politique lors de leur prochaine primaire. »

Dans le livre American Carnage, publié lundi, le journaliste de Politico Tim Alberta analyse la façon dont Donald Trump a conquis et dompté le Parti républicain. « Être membre du Parti républicain moderne aujourd’hui revient à prêter une allégeance indéfectible à Donald Trump », a-t-il déclaré lundi sur CBS, décrivant des élus parfois critiques en privé mais prisonniers d’une « cage de peur » vis-à-vis du volcanique locataire de la Maison-Blanche.

Un défi pour les démocrates

Pour David Axelrod, l’ancien stratège de Barack Obama, les attaques présidentielles contre les quatre jeunes élues démocrates visent clairement à attiser les divisions au sein de l’opposition. « Avec cette sortie délibérément raciste, Donald Trump cherche à rendre les personnes ciblées plus visibles, à pousser les démocrates à les défendre et à en faire des emblèmes du parti tout entier. C’est un calcul froid et cynique », a-t-il souligné lundi sur Twitter.

Ces dernières semaines, sur fond de désaccord sur le vote d’une enveloppe financière pour répondre à la crise à la frontière mexicaine, de vives tensions ont émergé entre la présidente démocrate de la Chambre, Nancy Pelosi, et certains élus de la gauche du parti, dont les quatre femmes surnommées « The Squad » (« la brigade »).

Pour l’heure, les tweets du président américain semblent avoir rétabli un semblant d’unité au sein du bloc démocrate. Mais idéologiquement, la bataille continue et le parti va devoir proposer, au-delà du rejet du chef de l’État, un projet politique alternatif pour 2020. Entre centristes et progressistes, la primaire démocrate doit permettre de trancher. Avec, pour le futur adversaire de Donald Trump, une équation épineuse à résoudre : comment séduire à la fois la jeunesse marquée à gauche, les minorités et l’électorat blanc populaire de la Rust Belt, qui a succombé en 2016 aux sirènes de Trump.