Quand le rêve américain devient de plus en plus canadien

Selon les données obtenues, près du tiers des immigrants de nationalité américaine qui arrivent au Canada entrent dans la catégorie des immigrants dits «économiques».
Photo: Andrew Vaughan La Presse canadienne Selon les données obtenues, près du tiers des immigrants de nationalité américaine qui arrivent au Canada entrent dans la catégorie des immigrants dits «économiques».

Le Canada, nouvelle terre de liberté et d’avenir pour les Américains ? Depuis 2015, le nombre de ressortissants des États-Unis qui ont déposé une demande de résidence permanente au Canada a bondi de 30 % environ, indiquent des données obtenues par Le Devoir. Et cette tendance haussière touche également la naturalisation d’Américains souhaitant poursuivre leur vie sur le continent en tant que Canadiens : leurs demandes pour obtenir la citoyenneté canadienne ont connu en effet une croissance significative de plus de 60 % depuis l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis.

« Il est difficile de ne pas faire des liens », commente en souriant à l’autre bout du fil l’anthropologue Bob White, qui dirige le Laboratoire de recherche en relations interculturelles de l’Université de Montréal. Américain de naissance, il vit au Québec depuis le début des années 1990.

« Il y a au Canada et au Québec un climat politique et social beaucoup moins tendu qu’aux États-Unis, et cela explique sans doute en partie le fait qu’un nombre croissant d’Américains, un peu plus progressistes que d’autres, veuillent venir vivre ici. »

Entre 2015 et 2018, le nombre de ressortissants américains qui ont réclamé le statut de résident permanent au Canada est passé en effet de 6800 à 8800, selon les chiffres obtenus du ministère de l’Immigration et de la Citoyenneté du Canada. Les demandes de citoyenneté canadienne par des Américains ont atteint également un niveau élevé de 5800 en 2018 contre 3500 trois ans plus tôt.

Pire, l’an dernier, 2800 Américains de plus qu’en 2016 ont déposé une demande de naturalisation, soit une croissance spectaculaire de… 92 %.

 


« Je connais une famille de New York qui cherche à venir s’installer au Canada », résume Glen Rubestein, Québécois d’origine américaine qui vit ici depuis 15 ans. Il oeuvre dans le domaine de la lutte contre le décrochage scolaire. « Et ce n’est pas nouveau. La situation politique n’est pas alléchante aux États-Unis, et ce, peu importe le personnage présidentiel qui est en poste. Le malaise est généralisé face à un système politique verrouillé qui a des visées moins sociales et des idées beaucoup moins respectueuses des droits de la personne. »

« Mais si beaucoup d’Américains parlent de venir s’installer au Canada, ceux qui concrétisent toutefois ce projet restent malgré tout un peu dans la marge. »

Climat politique

Au Canada, l’immigration en provenance des États-Unis fluctue d’une année à une autre. En baisse depuis 2010, soit au début des années Obama, après une croissance au début du siècle, sous l’ère Bush fils, elle amorce un nouveau cycle d’augmentation depuis quatre ans.

Notons toutefois que même si les États-Unis ont été le cinquième pays d’origine des immigrants au Canada en 2017, derrière la Syrie, la Chine, les Philippines et l’Inde, ces Américains à la recherche d’une Amérique plus canadienne ne représentent toutefois qu’environ 3 % du volume total des nouveaux arrivants au pays annuellement.

L’an dernier, un demandeur de résidence permanente sur cinq d’origine américaine visait par ailleurs une installation au Québec et a fait une demande de Certificat d’acceptation — un document requis pour immigrer dans la province — allant dans ce sens, selon des données obtenues cette semaine auprès du ministère québécois de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion.

Les États-Unis sont toutefois au 14e rang des pays fournisseurs d’immigrants au Québec, loin derrière la Chine, la France, l’Inde, la Syrie et l’Algérie, qui forment le peloton de tête en la matière.


« Le climat social et politique des États-Unis influence certainement ce mouvement », dit Stephan Reichhold, directeur général de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), qui se demande toutefois si l’afflux d’immigrants en provenance des États-Unis ne serait pas aussi responsable de cette tendance.

La situation politique n’est pas alléchante aux États-Unis, et ce, peu importe le personnage présidentiel qui est en poste

« Un enfant de migrants né aux États-Unis obtient la nationalité américaine et l’amène ici quand sa famille cherche à s’installer au Canada. »

Selon les données obtenues, près du tiers des immigrants de nationalité américaine qui arrivent au Canada entrent dans la catégorie des immigrants dits « économiques », alors que les autres viennent pour des raisons familiales, seuls ou en groupe. Cela comprend les rapprochements entre époux pour les couples canado-américains et les réunifications familiales qui peuvent en résulter.

Les réfugiés ou les immigrants de nationalité américaine cherchant refuge au Canada pour des motifs humanitaires ou autres ne représentaient toutefois en 2018 qu’environ 5 % des demandes de résidence permanente déposées.

« Il y a aussi beaucoup d’étudiants américains qui viennent ici et qui, après leurs études, décident de rester », dit-il, ajoutant que ce type de néo-Canadien provenant des États-Unis reste toutefois très difficile à détecter puisqu’il n’a pas besoin d’une aide particulière à l’intégration et se fond facilement dans la masse canadienne.

Lors de l’année scolaire 2015-2016, le Canada a accueilli 8800 étudiants américains sur son territoire. Soit huit fois moins que les étudiants arrivant de la Chine.

Immigration particulière

Pour Bob White, il existe une longue histoire d’Américains qui immigrent au Canada, et ce, depuis la guerre d’indépendance des États-Unis, qui en a fait venir des milliers au pays, les loyalistes, refusant de combattre la Couronne britannique. L’Ontario leur a dédié une route commémorative d’ailleurs.

Entre 1955 et 1975, les objecteurs de conscience quant à la guerre du Vietnam ont également formé une tranche de cette immigration de voisinage.

« C’est une immigration particulière qui a des convictions politiques, dit l’anthropologue. Tout comme ici, il y a aux États-Unis des gens qui refusent ce capitalisme sauvage laissant de côté la notion de redistribution des ressources, d’entraide et de service public. Au Canada, cette part d’entraide est acquise et a un impact sur le bonheur des populations. Cela peut avoir un caractère attirant pour quelques Américains. »

Une attirance qui se chiffre même : depuis 15 ans, plus de 70 000 Américains sont devenus des citoyens canadiens, soit l’équivalent de la population d’une ville comme Granby.