Les dommages collatéraux de la guerre technologique Chine-É.-U.

Pour la Coalition des associations de consommateurs du Québec, il s’avère que les fournisseurs de téléphonie mobile canadiens, qui vendent les appareils Huawei, ne pourront se délester des tuiles qui s’abattent sur le fabricant chinois. Guerre commerciale ou pas.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Pour la Coalition des associations de consommateurs du Québec, il s’avère que les fournisseurs de téléphonie mobile canadiens, qui vendent les appareils Huawei, ne pourront se délester des tuiles qui s’abattent sur le fabricant chinois. Guerre commerciale ou pas.

Séduits comme plusieurs par les caméras hyperperformantes du numéro deux mondial du téléphone intelligent, les propriétaires d’appareils Huawei pourraient regretter ce surplus de pixels au cours des prochains mois, selon des spécialistes interrogés par Le Devoir sur l’impact possible des sanctions assenées par le gouvernement Trump au groupe Huawei.

Même si le président milliardaire a accordé lundi un sursis de 90 jours avant que ne s’abatte le couperet sur Huawei, ce n’est qu’une question de temps avant que les consommateurs qui ont en poche un appareil du fabricant asiatique ne se retrouvent pris avec un outil aux fonctionnalités réduites.

Depuis que Google a annoncé dimanche son intention de se conformer aux sanctions américaines, le colosse des télécoms chinois se retrouve privé de la suite Android pour équiper ses futurs appareils, notamment des applications qui l’accompagnent, dont Gmail (messagerie), Google Maps (cartographie), Waze (trafic routier) et YouTube, devenues pour le commun des mortels des incontournables du quotidien.

Même si le géant chinois de la téléphonie mobile a affirmé lundi vouloir « continuer d’offrir des mises à jour de sécurité et le service après-vente » sur tous ses mobiles, plusieurs observateurs estiment que rien n’est moins sûr pour les détenteurs actuels d’appareils, promis à l’obsolescence à court terme.

« Le téléphone va devenir un outil pour accéder à Internet, mais sera privé de la mise à jour des autres applications. C’est clair que la valeur d’un téléphone Huawei vient de chuter et devient [un outil] beaucoup moins intéressant pour les consommateurs », estime Jean-François Ouellet, professeur au Département d’entrepreneuriat et innovation à HEC Montréal.

Pour la Coalition des associations de consommateurs du Québec, dans le contexte légal actuel, il s’avère que les fournisseurs de téléphonie mobile canadiens, qui vendent les appareils Huawei, ne pourront se délester des tuiles qui s’abattent sur le fabricant chinois. Guerre commerciale ou pas.

« On peut s’attendre à ce que des fournisseurs comme Vidéotron et Rogers poussent des cris d’orfraie. Mais ils ont l’obligation légale de fournir les services qu’ils se sont engagés à fournir », estime Jacques St-Amant, analyste-conseil pour cet organisme.

La Loi pour la protection du consommateur (LPC) du Québec prévoit en effet qu’un « bien doit pouvoir servir à l’usage pour lequel il est destiné ». Même une fois le contrat de services conclu, le fournisseur « a une obligation de résultat ». On imagine mal, ajoute ce dernier, comment les opérateurs de téléphonie cellulaire pourraient prétendre s’acquitter du service vendu avec un téléphone à moitié fonctionnel.

À défaut d’une volte-face américaine, les fournisseurs n’auront d’autre choix que de remplacer les téléphones de leurs clients ou de les dédommager, croit M. St-Amant. « Ces compagnies connaissaient les risques qui planent sur Huawei depuis des semaines. En parlent-elles aux consommateurs qui achètent un téléphone ? Or, la loi prévoit qu’un fournisseur ou un fabricant qui connaît les risques associés à un produit doit le divulguer », ajoute cet analyste.

En cas de refus de dédommagement, « il risque aussi d’y avoir des actions qui dépassent l’échelle des frontières nationales, prévoit-il. Il serait plus simple pour eux d’offrir des règlements rapides plutôt que de risquer des actions longues et coûteuses. »

Le professeur Jean-François Ouellet croit aussi que ce sont les consommateurs qui détiennent le « gros bout du bâton » dans le marché actuel hyperconcurrentiel de la téléphonie mobile. « Les compagnies tentent de s’arracher les clients et, d’après moi, elles vont tenter d’offrir des prix d’ami sur d’autres appareils. »

Contactée mardi, l’entreprise de télécommunications Vidéotron a fait savoir par courriel qu’elle était « en contact avec Huawei et Google pour obtenir tous les détails ». « Nous tenons à rassurer les clients de Vidéotron : notre priorité reste de les accompagner dans cette situation et d’en minimiser les impacts potentiels pour eux. »

Horizons troubles

Si l’avenir semble trouble pour Huawei, victime du pugilat sino-américain lancé sur fond de sécurité nationale, il n’est pas dit que le géant chinois pliera si vite l’échine, estime le professeur Ouellet.

Au deuxième rang mondial des fabricants de téléphones intelligents, devant Apple et derrière Samsung (1er rang), Huawei carbure surtout en Asie, en Europe (20 % du marché) ainsi qu’en Amérique latine (12 %) et en Afrique (11 %). En Amérique du Nord, sa faible part de marché limitera l’impact des sanctions sur le géant chinois, ajoute Jean-François Ouellet.

À long terme, la compagnie honnie par le président Trump pourrait même sortir gagnante de cette partie de bras de fer si elle développe rapidement ses propres processeurs et systèmes d’opération (aujourd’hui 100 % américains), pour devenir un concurrent de Google. « Huawei se positionne pour devenir indépendante des compagnies américaines. D’ici deux ou trois ans, elle pourrait donc prendre une place accrue à l’échelle mondiale. Google, par contre, sera privée d’accès à une compagnie promise à une forte croissance et perd surtout l’accès à la montagne de données que lui conférait l’usage de son système Android par Huawei. »

En tentant de paralyser le leader chinois, les États-Unis espèrent aussi faire échec aux ambitions de Huawei de devenir le leader de la 5 G, la prochaine génération ultrarapide de la téléphonie mobile, qui dominera l’Internet des objets. Ce faisant, le gouvernement Trump inflige toutefois des pertes importantes aux fabricants américains de composantes, notamment de puces électroniques, pour qui les ventes en Chine rapportent aujourd’hui quelque 11 milliards par année.

1 commentaire
  • Paul Drapeau - Abonné 22 mai 2019 07 h 38

    Développer une alternative à Android, un épineux défi

    Hier paraissait une dépêche bizarre que je n'ai pas comprise : Développer une alternative à Android, un épineux défi : https://www.ledevoir.com/societe/science/554803/plan-b-de-huawei-developper-une-alternative-a-android-l-epineux-defi

    On y disait que Huawei songe à développer une alternative à Android. Or Android est un logiciel libre,basé sur Linux, et selon la licence, Google a l’obligation de rendre accessible son code source. Le plus simple pour Huawei serait de compiler ce code source et de faire évoluer une version Huawei d’Android, en parallèle à celle de Google. La Maison blanche ne peut empêcher Huawei de compiler le code source d’Android. Avec la disponibilité d’Android, développer quelque chose à partir de rien serait une mauvaise décision.

    Ce qui est propriétaire, ce sont les applications comme Google Maps ou Youtube, mais ses services sont souvent disponibles dans un navigateur web.

    Pour le marché, ce serait une bonne chose d’avoir une compétition à l’oligarche Google.