Regard sur la «révolution mondiale» de Steve Bannon

«Le génie politique attribué à Steve Bannon, ancien directeur de la campagne de Donald Trump, n’existe que si on le considère comme tel», ajoutait un critique du «New Yorker», Richard Brody.
Photo: Susan Walsh Associated Press «Le génie politique attribué à Steve Bannon, ancien directeur de la campagne de Donald Trump, n’existe que si on le considère comme tel», ajoutait un critique du «New Yorker», Richard Brody.

Il y a un paradoxe autour du documentaire The Brink, qui porte sur l’éminence grise de la droite radicale américaine, Steve Bannon : le simple fait d’en parler alimente l’aura d’un personnage qui prépare une « révolution mondiale ».

C’est le constat que posait récemment un critique du New Yorker, Richard Brody. « En écrivant à propos de ce film, je risque de commettre la même erreur fondamentale qu’a faite la réalisatrice Alison Klayman avec son documentaire : nourrir la bête », qui serait ici autant l’homme que son projet.

Le génie politique attribué à Bannon — ancien directeur de la campagne de Donald Trump, puis conseiller stratégique tout-puissant du président jusqu’à son renvoi brutal de la Maison-Blanche — n’existe que si on le considère comme tel, ajoutait Brody. En fin de compte, tout reportage sur lui alimente sa légende.

Plus vous obsédez les médias, plus ils deviennent votre meilleur allié

 

Le magazine américain s’était d’ailleurs lui-même posé en 2018 des questions similaires à celles soulevées par Brody. Une invitation lancée à Steve Bannon pour participer au Festival du New Yorker avait alors provoqué une vive polémique, jusqu’à ce que l’éditeur retire son nom de l’affiche. En trame de fond : faut-il donner une tribune à Steve Bannon, même si c’est pour contester sa pensée ? Le jeu en vaut-il la chandelle ? N’occupe-t-il pas déjà suffisamment d’espace médiatique ?

Le communiqué accompagnant The Brink précise que ni la réalisatrice ni la productrice « n’ont de sympathie pour les opinions politiques de Bannon, et qu’elles ont choisi de laisser ses actions parler d’elles-mêmes ».

Or, c’est une approche qui convient parfaitement à Bannon. Il se réjouit par exemple, dans le film, de chaque entrevue « difficile » qu’il accorde… parce qu’il sait qu’elles le servent néanmoins. « Plus vous obsédez les médias, plus ils deviennent votre meilleur allié », dit-il avec satisfaction.

Coulisses

Le documentaire propose une incursion au plus près du controversé personnage — mais en restant en périphérie de sa vie personnelle : à quelques détails près (son embonpoint, son style débraillé), c’est le Bannon politique qui occupe ici tout l’espace.

Pendant un an, de l’automne 2017 jusqu’aux élections de mi-mandat de l’automne dernier, Alison Klayman — qui a auparavant réalisé un documentaire sur l’artiste chinois dissident Ai Weiwei — a ainsi suivi Bannon dans une multitude de déplacements aux États-Unis et en Europe. L’intention n’était visiblement pas d’expliquer le fondement de sa pensée, mais plutôt de révéler ce qu’il manigance en coulisses.

Entre des rassemblements partisans républicains et des rencontres privées ou publiques avec les leaders politiques européens adhérant aux mêmes idées, la caméra de Klayman permet un accès unique à l’ancien banquier devenu une figure de proue de l’alt-right américaine — cela grâce à son travail pour le site de propagande ultraconservateur Breitbart News, vecteur de propos incendiaires aux accents complotistes.

Steve Bannon se définit lui-même comme un « nationaliste ». D’autres diront un suprémaciste blanc, un idéologue fortement opposé à l’immigration (on lui attribue la paternité du décret présidentiel interdisant aux ressortissants de plusieurs pays musulmans l’entrée sur le territoire américain), un sexiste, etc. « La haine motive, la colère aussi », dit-il dans le documentaire. Sulfureux, Bannon. Mais influent.

Mai 2019

Depuis qu’il a été éjecté de la Maison-Blanche (ce qui ne l’a pas empêché de réaliser un film résolument pro-Trump par la suite), Steve Bannon consacre une partie de ses énergies à tenter d’unir les formations de l’extrême droite européenne au sein d’un mouvement populiste prônant notamment la mise à mort de l’Union européenne. Sa connaissance des enjeux nationaux paraît sommaire, mais l’homme n’est pas à s’en formaliser.

L’objectif immédiat ? Les élections européennes de la fin du mois. « Les mouvements de droite populiste et nationaliste vont gagner, prédisait Bannon dans un article publié en août dernier. Ils vont gouverner. Vous allez avoir des États-nations avec chacun leur identité et leurs frontières. »

Le mouvement pour forger une alliance entre partis nationalistes européens n’est pas l’apanage de Steve Bannon. Mais en ouvrant les portes des rencontres qu’il a eues avec des figures de la droite radicale françaises, italiennes, anglaises, belges, suédoises, hongroises ou polonaises, The Brink vient rappeler que les conditions qui ont porté Trump au pouvoir en 2016 existent aussi ailleurs.

« C’est une révolution mondiale », promet Bannon.

The Brink

Documentaire d'Alison Klayman. Présenté au Cinéma du Parc à compter de vendredi.