Bob Woodward et l’art du journalisme avec son petit doigt

Bob Woodward était à Montréal à l’invitation de CFA Montréal, grappe sectorielle du Québec. La star du journalisme a en même temps multiplié les entrevues avec les médias, puis donné en début de soirée une conférence intitulée «The Age of the American Presidency».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Bob Woodward était à Montréal à l’invitation de CFA Montréal, grappe sectorielle du Québec. La star du journalisme a en même temps multiplié les entrevues avec les médias, puis donné en début de soirée une conférence intitulée «The Age of the American Presidency».

C’est en se pinçant le petit doigt que Bob Woodward, légende vivante du journalisme, a réalisé le plus formidable scoop du XXe siècle, avec l’enquête sur le scandale du Watergate, puis écrit dix-neuf livres, dont le dernier, Fear, sur le chaos régnant autour des hommes du président Trump.

« Quand je parle directement [à un interviewé] je pince mon petit doigt avec l’ongle de cette façon, a raconté M. Woodward, faisant le geste en rencontre de presse, jeudi après-midi, à Montréal. C’est un moyen mnémotechnique pour me rappeler de me la fermer. »

La formule utilisée en anglais par le très noble monsieur de 76 ans avait beaucoup plus de punch : « To shut the f[blip] up ! » Elle est à combiner avec l’idée de toujours favoriser les entrevues en face à face plutôt qu’au téléphone, par Skype, ou par quelque autre moyen de substitution. Ce qui donne donc au bout du compte comme règle cardinale du métier « Show up and shut up », soit quelque chose comme « Montre-toi et ferme-là ».

Et pourquoi ? M. Woodward a expliqué qu’un agent de la CIA lui a expliqué « il y a bien longtemps » que pour mettre les gens en confiance, il faut les écouter « et laisser le silence faire germer la vérité ». L’enquête du Watergate lui a appris que les rencontres en personne permettent aussi de mettre les sources en confiance, même les plus récalcitrantes.

Le maître journaliste a raconté que pour son quatrième livre, sur le président George W. Bush et la guerre, il y a plus de dix ans, il voulait interviewer un général qui refusait de répondre à ses nombreuses demandes. « J’ai trouvé où il habitait dans la région de Washington et décidé de me pointer chez lui, sans rendez-vous. Quand allez-vous voir un général quatre étoiles sans rendez-vous ? Le mardi à 20 h 15. »

Et pourquoi à cette heure précise ? « Il est à la maison. Il a mangé. Il a peut-être pris un verre. Je me suis présenté. J’ai cogné à la porte. Il m’a regardé et il m’a demandé si je brassais toujours de la merde. […] Il m’a tout de même laissé entrer et il a répondu à mes questions pendant deux heures. Au départ, c’était non, non, non. En me montrant, j’ai montré de l’intérêt et le non est devenu un oui. »

La règle du silence attentif a été appliquée pour le dernier récit Peur. Trump à la Maison-Blanche, écoulé à 1,1 million d’exemplaires en version originale en une semaine, selon l’éditeur Simon Schuster. La transcription des multiples entrevues avec une seule des multiples sources tient en 810 pages.

Une légende

Bob Woodward est rédacteur en chef adjoint du Washington Post, où il travaille depuis 1971. L’enquête magistrale conduite avec Carl Bernstein, qui a mené à la démission du président Richard Nixon en 1974, est devenue le livre best-seller All the President’s Men, puis un film du même nom. Le comédien Robert Redford jouait Robert Woodward dans ce film d’Alan Pakula de 1976. En nomination pour huit Oscar, le docudrame en a remporté quatre, dont celui du meilleur scénario adapté. La petite histoire raconte qu’il s’agit du premier film que le président Carter a tenu à visionner une fois élu président.

M. Woodward était à Montréal à l’invitation de CFA Montréal, grappe sectorielle du Québec. La star du journalisme a en même temps multiplié les entrevues avec les médias, puis donné en début de soirée une conférence intitulée « The Age of the American Presidency ».

Ces deux axes (Trump et le journalisme) ont généré le plus de réflexions. Voici d’autres éléments forts des échanges.

Trump Fear raconte que le président critiquait sans cesse les coûts de la présence militaire américaine en Corée jusqu’à ce que le secrétaire à la Défense, le général Jim Mattis, lui rétorque : « Nous faisons cela pour éviter la Troisième Guerre mondiale. » Bob Woodward avoue avoir été choqué par cet échange. « Pour moi, c’est la première responsabilité du président d’éviter cette catastrophe. […] C’est alarmant. Trump ne sait pas gouverner. Les tweets, les exagérations, les mensonges, le harcèlement ne sont que des paravents, selon moi. Ils cachent le fait qu’il est un amuseur public [showman], pas un leader capable de comprendre et réaliser son travail. »

Mueller Selon le résumé du procureur général William Barr paru le week-end dernier, le rapport du procureur spécial Robert Mueller conclut à l’absence de collusion entre l’équipe du candidat Donald Trump et la Russie. Bob Woodward juge que ce rapport est « probablement » la plus importante nouvelle du mandat de Trump jusqu’à maintenant. « Si la conclusion est qu’il n’y a pas eu de crime, comment peut-on entamer des poursuites judiciaires ? […] Le noeud de la conclusion, à savoir qu’il n’y avait pas de collusion avec la Russie, est très significatif. Je l’ai répété moi-même : je n’ai pas vu de preuve. En écrivant ce livre [Fear], j’ai bien cherché des preuves et je n’en ai pas trouvé. Ça ne veut pas dire qu’elles n’existent pas. […] Mais l’équipe de Mueller a interviewé 500 personnes. Pas moi. »

L’impatience et la vitesse, voilà les maladies de la culture du Web dans laquelle nous vivons. On veut tout, tout de suite, en résumé. Tout est résumé, mais rien n’est compris. Le journalisme doit être plus empirique et prendre son temps. C’est pourquoi j’écris des livres, maintenant. 

 

Destitution « L’enquête du Watergate a placé la barre tellement haut quand il s’agit de décider si un président doit quitter le pouvoir. Ce standard n’est pas venu de notre enquête à Bernstein et moi, mais du processus qui a mené aux enquêtes des procureurs et du Congrès, jusqu’à la découverte des bandes audio enregistrées par Nixon, des milliers d’heures d’enregistrements réalisés en secret. Ce n’était pas ambigu. Je me dis toujours que si Mueller avait des enregistrements, on aurait peut-être une autre conclusion que celle qu’il n’y a pas eu de collusion. Apparemment, il n’y a pas de bande. »

Mandat Trump sera-t-il réélu ? « Ce n’est pas encore fait. Nous avons eu des élections de mi-mandat l’an dernier et les démocrates ont pris la Chambre des représentants. Ça pourrait être un avant-goût de ce qui se produira en 2020. Beaucoup de gens ne sont pas du tout contents de la manière Trump. En même temps, il a une base de partisans passionnée. Ce sera donc une lutte spectaculaire à suivre l’an prochain. »

Web « L’impatience et la vitesse, voilà les maladies de la culture du Web dans laquelle nous vivons. On veut tout, tout de suite, en résumé. Tout est résumé, mais rien n’est compris. Le journalisme doit être plus empirique et prendre son temps. C’est pourquoi j’écris des livres, maintenant. »

Journalisme « Si un Martien passait un an sur Terre et retournait sur Mars et qu’on lui demandait qui occupe le meilleur emploi là-bas, il répondrait “le journaliste” ! C’est vrai. Le journaliste entre dans la vie des gens au moment où ils sont intéressants et en sort quand ils cessent de l’être. Un médecin ou un avocat ne peut pas dire la même chose. Ses clients ont tous le même problème. En 48 ans au Washington Post, je n’ai jamais croisé un rédacteur qui cherchait une nouvelle ennuyante à publier. On se demande toujours ce qui se passe, ce que ça signifie, ce qui est caché. »