Un deuxième «moment Sanders» pour les démocrates

Dans les 24 heures qui ont suivi l’annonce officielle de son entrée dans la course à l’investiture, Bernie Sanders a amassé en dons pour sa campagne pas moins de 5,9 millions de dollars.
Photo: Sean Rayford Getty Image / Agence France-Presse Dans les 24 heures qui ont suivi l’annonce officielle de son entrée dans la course à l’investiture, Bernie Sanders a amassé en dons pour sa campagne pas moins de 5,9 millions de dollars.

Si l’argent seul pouvait parler, Bernie Sanders serait, ironiquement pour ce pourfendeur du grand capital, déjà à la tête des démocrates pour affronter Donald Trump lors des élections présidentielles américaines de 2020.

Dans les 24 heures qui ont suivi l’annonce officielle, mardi matin, de son entrée dans la course à l’investiture, le sénateur du Vermont, « démocrate socialiste » autoproclamé qui cultive son caractère indépendant, a amassé en dons pour sa campagne pas moins de 5,9 millions de dollars. Au rythme de 250 000 $ l’heure, c’est quatre fois plus que sa plus proche rivale dans la course Kamala Harris, sénatrice de la Californie, dont le butin s’est élevé à 1,5 million au lendemain de l’annonce de sa candidature, le 21 janvier dernier.

La figure montante du Parti démocrate a d’ailleurs passé la semaine dans l’ombre du politicien de 77 ans, qui, après avoir concédé la victoire à Hillary Clinton à l’approche des élections de 2016, a mis fin aux conjectures des derniers mois sur ces ambitions présidentielles. « Il est temps de finir la révolution, a-t-il indiqué dans un courriel adressé à sa base, et d’enraciner la vision pour laquelle nous nous battons. »

L’homme revient pour finir ce qu’il a commencé et, pour le linguiste Robert Dole, professeur à l’Université du Québec à Chicoutimi et auteur d’un essai percutant à la fin du siècle dernier sur les vestiges du puritanisme dans la mentalité américaine, tout ça tient de la « très bonne nouvelle, laisse-t-il tomber à l’autre bout du fil. Nous sommes devant le premier candidat ouvertement socialiste à la présidence des États-Unis et c’est ce dont les États-Unis ont cruellement besoin. L’appui au socialisme américain devient de plus en plus respectable, chose impensable il y a 50 ans », l’époque où M. Dole a quitté les États-Unis pour s’installer au Québec.

Le deuxième « moment Sanders » a reçu cette semaine des appuis clairs, et ce, dans un écosystème idéologique propice à une nouvelle éclosion, à en croire la plus récente analyse de l’évolution des valeurs chez les démocrates dévoilée mardi par l’institut de sondage Gallup. En substance, on y apprend que les tenants du courant libéral, avec 46 %, y composent désormais une majorité dont l’ascension des dix-huit dernières années accompagne la chute des partisans du courant conservateur (17 %) et des modérés (35 %) au sein du parti. La tendance est plus prononcée chez l’électorat blanc, mais n’est pas affectée par l’âge des répondants, qui, jeunes comme vieux, partagent cette vision plus libérale de la politique.

Chez les démocrates aujourd’hui, l’idée que les entreprises ne sont pas assez taxées est appuyée par 88 % de la frange libérale, qui estime dans une proportion équivalente que l’activité humaine est responsable du réchauffement climatique ou qui appelle à des lois plus strictes sur les armes à feu. Des thématiques que Bernie Sanders met régulièrement en mots, avec un vocabulaire simple et des phrases à l’accès tellement facile qu’elles se complètent d’elles-mêmes pour mieux atteindre le cœur des travailleurs, des exclus, des étudiants et de la classe moyenne américaine, à qui il promet depuis des années de donner une voix.

Cette vague libérale n’étonne pas la spécialiste de la politique américaine Karine Prémont, professeure à l’Université de Sherbrooke, qui y voit un « contrecoup » à la pensée de droite de Donald Trump et au conservatisme des républicains. « Pour se démarquer davantage, les démocrates vont de plus en plus se déplacer vers la gauche », dit-elle en rappelant que la défaite d’Hillary Clinton en 2016 a été liée, entre autres, à son discours un peu trop centriste. « Le parti doit arriver désormais avec des idées qui ne sont même pas proches de celles des républicains. »

Il doit aussi renouer au passage avec la longue tradition socialiste qui s’est ancrée aux États-Unis au XIXe siècle et qu’un demi-siècle d’individualisme, de capitalisme sauvage et de déréglementations — portés de Reagan à Bill Clinton, en passant par les Bush — a fini par faire oublier, estime l’historien Julien Mauduit, professeur à l’Université McMaster en Ontario. « Les États-Unis ont déjà été le pays le plus socialiste des pays de l’Atlantique, résume-t-il, et le retour de cette idéologie politique n’est donc pas contre nature. »

Selon lui, Bernie Sanders, tout comme d’autres candidats démocrates autour de lui, vient catalyser la contestation populaire et la grogne par rapport au partage inéquitable de la richesse qui se sont matérialisées dans la foulée de la crise financière de 2007-2008 et à laquelle la réponse politique adéquate n’aurait pas encore été apportée. Malgré plusieurs belles promesses, comprenant celles de l’actuel occupant de la Maison-Blanche. Une lecture du présent partagée par le sondeur républicain Ed Goeas qui, mercredi à l’émission What America’s Thinking de la chaîne Hill.tv, a évoqué l’incapacité du gouvernement fédéral à résoudre les problèmes quotidiens des Américains depuis 20 ans comme source principale des frustrations de l’électorat. « Nous ne répondons pas à ces problèmes, a-t-il dit. Bien souvent, nous arrivons avec des solutions qui finissent par devenir le cœur d’un nouveau problème », en évitant les racines du mal, « et c’est ce qui frustre les Américains ».

Le socialisme à l’américaine, « moins radical qu’ailleurs dans le monde », précise Mme Prémont, trouve donc un terrain propice pour s’épanouir. Kamala Harris, dont les premiers pas vers la Maison-Blanche ont été particulièrement remarqués, ou Elizabeth Warren, candidate à la présidentielle qui incarne un populisme de gauche frondeur à l’endroit de l’élite financière américaine, en témoignent en penchant toutes les deux, comme Bernie Sanders, à gauche.

« Le fait que Donald Trump ait dénoncé les socialistes dans son discours sur l’état de l’Union au début du mois a très certainement galvanisé la gauche démocrate, qui va tenter de s’approprier le terme », dit Karine Prémont.

Socialiste : cela risque d’être le mot-clé pendant la campagne à l’investiture. Un mot-clé que Kamala Harris a toutefois repoussé du revers de la main au début de la semaine lors d’une mêlée de presse au New Hampshire, en affirmant qu’elle, elle n’était pas une « démocrate socialiste », a rapporté le Concord Monitor, histoire de se distancer d’un adversaire redoutable qui, malgré son entrée en force dans la course, n’est pas encore assuré d’une victoire. « Cela va être plus difficile pour [Bernie Sanders], assure Karine Prémont, parce qu’il n’a plus le monopole de la gauche et des idées progressistes », et ce, dans une investiture qui a encore bien le temps d’évoluer à moins d’un an des premières primaires.