Donald Trump veut son mur à tout prix

La volonté de Donald Trump de décréter l’«urgence nationale» — une procédure exceptionnelle — ne fait pas l’unanimité.
Photo: Gregory Bull Associated Press La volonté de Donald Trump de décréter l’«urgence nationale» — une procédure exceptionnelle — ne fait pas l’unanimité.

Après avoir longuement tergiversé, Donald Trump entend finalement contourner le Congrès américain et décréter l’état d’urgence pour financer son mur à la frontière mexicaine. Une annonce surprise qui galvanise sa base électorale, mais risque de se transformer en bataille juridique.

La décision du président a d’abord été éventée par Mitch McConnell. Le leader de la majorité républicaine au Sénat a indiqué que M. Trump signerait le compromis budgétaire obtenu entre parlementaires démocrates et républicains pour éviter une nouvelle paralysie budgétaire. « Il déclarera au même moment une situation d’urgence nationale », a-t-il ajouté, tout en lui signifiant son appui.

La Maison-Blanche a finalement confirmé les intentions de son locataire. « Une nouvelle fois, le président tient sa promesse de construire le mur, de protéger la frontière [entre les États-Unis et le Mexique] et d’assurer la sécurité de notre grand pays », a déclaré à la presse sa porte-parole, Sarah Sanders.

C’est un président qui a les yeux rivés sur la présidentielle de 2020

En fin d’après-midi jeudi, le compromis budgétaire a été approuvé à une écrasante majorité au Sénat, où les républicains sont majoritaires. Le texte a ensuite reçu l’aval de la Chambre des représentants, détenue par les démocrates. Au moment où ces lignes étaient écrites, le président américain n’avait pas encore promulgué la loi.

Mais la volonté de Donald Trump de décréter l’« urgence nationale » — une procédure exceptionnelle — ne fait pas l’unanimité, y compris au sein des rangs républicains. « Dans ce cas-ci, ce serait une erreur », s’est insurgée la sénatrice Susan Collins. Mais des fidèles du président, dont le sénateur Lindsey Graham, lui ont signalé leur « ferme » soutien.

« Il veut surtout que sa base reste solide et mobilisée », analyse Élisabeth Vallet, chercheuse à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand. À ses yeux, la décision du magnat de l’immobilier est avant tout une « posture d’image pour montrer qu’il livre la marchandise » au peuple américain. « C’est un président qui a les yeux rivés sur la présidentielle de 2020. »

« C’est extrêmement dangereux pour lui de faire ça », juge pour sa part Philippe Fournier, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). Si la volte-face de Donald Trump risque de plaire à ses fidèles électeurs — auxquels le président a maintes fois promis un mur à la frontière —, ses appuis au sein de la population pourraient fondre davantage. Et c’est sans compter le « ressac très fort » à prévoir du côté des élus démocrates.

Contestation judiciaire

L’indignation s’est rapidement fait sentir chez les démocrates. Les ténors Nancy Pelosi et Chuck Schumer n’ont pas tardé à dénoncer un « grave abus de pouvoir » et une tentative de diversion du président, lui qui a failli à sa promesse de refiler au Mexique la facture du mur. Mme Pelosi avait par ailleurs laissé entendre un peu plus tôt que sa formation pourrait lancer des poursuites judiciaires.

Car tout indique que ce décret d’état d’urgence va prendre le chemin des tribunaux, estime Philippe Fournier. Une bataille juridique qui s’annonce longue, croit-il, et qui pourrait même atterrir devant la plus haute instance du pays. « La Cour suprême est assez conservatrice, en ce moment. J’ai de la difficulté à imaginer qu’on puisse changer un précédent aussi établi que le droit constitutionnel du Congrès de contrôler les cordons de la bourse. »

Décréter l’état d’urgence est aussi une manière pour Donald Trump de faire diversion, en monopolisant le discours politique autour de l’immigration et de la sécurité à la frontière. « Les démocrates ont récemment annoncé une série d’enquêtes sur les finances du président », note Philippe Fournier. Sans oublier, reprend-il, l’enquête du procureur spécial Robert Mueller, chargé d’examiner la collusion présumée entre la Russie et l’équipe de campagne du milliardaire républicain.

J’ai de la difficulté à imaginer qu’on puisse changer un précédent aussi établi que le droit constitutionnel du Congrès de contrôler les cordons de la bourse

Une lecture qui trouve écho chez Élisabeth Vallet. Mais elle y voit surtout une volonté du président de ne pas « perdre la face ». « Le plus important, pour lui, c’est de remettre en avant son discours sur le péril migratoire et de revenir à l’avant-scène du paysage politique américain. »

Un discours, justement, que le locataire de la Maison-Blanche estime très payant pour lui, dit Mme Vallet. « Il veut reprendre le contrôle du programme politique, donc redevenir la personne vers laquelle on se tourne pour voir ce qui va se passer. Alors que de plus en plus, on se tournait vers Nancy Pelosi et Chuck Schumer. »

Une entente qui déplaît

Le compromis budgétaire voté jeudi par les deux entités au Congrès ne comprend qu’une fraction du budget réclamé par Donald Trump pour construire son mur. Alors que le président demandait 5,7 milliards, seulement 1,4 milliard a été consenti. Le mot « mur » est aussi absent du texte, remplacé plutôt par « barrière » ou « clôture ».

Certains commentateurs et élus ultraconservateurs — qui ont l’oreille du président — ont durement critiqué le texte. Et le président avait fait savoir son mécontentement face au contenu de cet accord. Mais il semblait vouloir éviter à tout prix une nouvelle paralysie partielle des administrations fédérales.

Washington risquait vendredi une nouvelle paralysie partielle si un compromis budgétaire n’était pas adopté avant minuit. En décembre, un premier « shutdown » — le plus long de l’histoire américaine — avait envoyé au chômage quelque 800 000 fonctionnaires pendant plus d’un mois. Devant la grogne populaire grandissante et la fin de non-recevoir des démocrates, Donald Trump avait finalement cédé, renonçant temporairement au mur pour dénouer l’impasse et rouvrir les administrations.

Avec l’Agence France-Presse

8 commentaires
  • Nicole Delisle - Abonné 15 février 2019 07 h 58

    Quel président de piètre envergure! Il sera reconnu par l’histoire comme un des pires présidents des USA!

    Il n’a encore rien compris du rôle d’un président. Il devrait travailler pour l’ensemble des américains, mais se contente de ne plaire qu’à sa base, pour être réélu. Les USA ont élu un fanatique des pires solutions pour régler des situations qui le dépassent complètement. Sa compréhension de la géopolitique et des relations internationales est nulle et celle concernant sa politique intérieure est un véritable fiasco. Sa rhétorique du
    mensonge continuel, des fausses nouvelles, des déclarations lancées sans aucune réflexion, des attaques gratuites et inconcevables sur Twitter sont tout à fait indignes d’un président. Mais il s’en moque et se vantent de ses exploits « d’empêcheur de tourner en rond! « Cet homme qui ne rêve que de devenir le premier dictateur de son pays, ne côtoie et admire que ceux qui le sont dans leur pays. Il rabroue de façon non équivoque toute trace de démocratie et s’emploie à la démolir, pan par pan, dans son pays. Qui arrivera à l’arrêter avant que le tort qu’il cause ne soit irrécupérable ou difficilement réparable? Cette grande puissance n’est plus que l’ombre d’elle-même tellement son président actuel en est le liquidateur officiel!
    Les États-Unis ont déjà été un grand pays, mais c’était à une autre époque!

    • Serge Lamarche - Abonné 15 février 2019 14 h 16

      Et son meilleur représentant!

  • Jean-Pierre Aubry - Abonné 15 février 2019 08 h 43

    États d'urgence, menaces à la sécurité et démagogie

    Pour justifier les mesures qu'il met en place, le président Trump utilise constamment des arguments qui ne sont pas basés sur des faits et des analyses de qualité. Son administration repose sur des affirmations démagogiques, sur le beosin de faire peur à la population et et sur le besoin de plaire à sa base électorale.

    Constamment il crie aux loups. Le Canada serait une menace à la sécurité des États-Unis. L'Aléna était un désastre pour l'économie américaine. Sans le mur au sud de la frontière pour stopper l'immigration et le trafic de drogue, ce serait un désastre. Pour protéger l'économie américaine il faut imposer des tarifs et des droits compensatoires sur les produits importés (entre autres sur le bois, l'acier et l'aluminium). Et la toute dernière : On aurait besoin de nouveaux tarifs sur les importations d'automobiles par ce que celles-ci qui seraient «un risque pour la sécurité nationale en affaiblissant l’industrie automobile américaine » .

    En fait, le véritable danger pour la population américaine, sa constitution et sa démocratie c'est Trump lui-même. Il est également un risque pour les pays alliés des États-Unis, dont le Canada.

    En passant, si on accepte les arguments du président sur l'urgence d'avoir un mur à la frontière sud, il aurait dû décréter l'état d'urgence avant le «shutdown » qui a duré 35 jours. Les coûts financiers et humains que cette fermeture partielle a engendrés ont été inutiles et retardés la mise en place d'une mesure jugée par lui essentielle.

    Jean-Pierre Aubry
    Économiste

  • Gilles Bonin - Inscrit 15 février 2019 09 h 19

    On sait

    depuis janvier que ce sont les chroniqueurs d'extrême-droite, particulièrement logés chez Fox News, qui dirigent la présidence de Trump. Et les républicains du Congrès ne sont pas mieux: ils bradent allègrement leur honnêteté intellectuelle et leur éthiqe pour ne pas déplaire à cette mouvance ultra-conservatrice... déjà bien en place au parti républicain avec la frange Tea Party qui rabaisse le parti de Lincoln en marionnettes de grand parlers, petits faiseurs. Notamment, il y a assez de républicains au Sénat critiques de l'intention de Trump d'invoquer l'état d'urgence pour casser ce pouvoir présidentiel utilisé à mauvais esceint sur la question migratoire afin de construire SON mur; il serait étonnant qu'ils fassent suivre leurs grandes déclarations d'opposition à ce recours présidentiel en votes réels. Où sont toutes ces vierges offensées qui déblatéraient contre Obama et ses tentatives d'utiliser ce pouvoir présidentiel - de façon autrement plus pertinente d'ailleurs?

  • Yvon Bureau - Abonné 15 février 2019 09 h 25

    Attirer l'attention ailleurs ...

    pendant que les enquêtes sur lui et ses proches prennent place ...
    Classique comme stratégie.
    Que les démocrates le laissent aller ce non mûr avec son mur qui n'est que murmure !

  • Gilles Tremblay - Inscrit 15 février 2019 09 h 34

    La fièvre républicaine

    Déjà, avec l'impensable George W. Bush et l'innomable Dick Cheney, les USA étaient gravement fiévreux, voilà que le feux sauvage, qui infecte la bouche et les tweets de certains, s'est enfin révélé et risque de s'étendre sur plus de 3000 km. Clairement, en Amérique de Nord, le monde politique et le monde des affaires sont devenus une MTS ( maladie transmissible socialement ) qui affaiblit le tissu social.