Politique du repentir: jouer l’excuse pour alléger son passé

Les élues américaines Tulsi Gabbard et Kamala Harris ont toutes deux eu à faire amende honorable récemment.
Photo: Alex Wong / Getty Images / AFP Les élues américaines Tulsi Gabbard et Kamala Harris ont toutes deux eu à faire amende honorable récemment.

Des excuses, encore des excuses, toujours des excuses…. Aux États-Unis, les candidats en lice pour les prochaines primaires démocrates se mettent en file depuis quelques jours pour s’excuser publiquement d’avoir appuyé des politiques passées qui les exposent aujourd’hui à la critique ou pour des gestes qui désormais les éloignent de la partie de l’électorat convoitée pour espérer le sommet.

Au Québec, la nouvelle députée libérale Marwah Rizqy s’est avancée sur ce même terrain la semaine dernière, en invitant ses collègues à s’excuser pour les années de rigueur budgétaire imposées par le gouvernement de Philippe Couillard et leur conséquence sur le citoyen ordinaire. La proposition a toutefois été rejetée par le caucus.

Ici, comme ailleurs, le repenti idéologique du politicien semble devenir une action à la hausse sur le marché de la communication publique. Et le phénomène risque même de s’accentuer à une époque où l’électorat cherche non plus à être inspiré par ses élus, mais plus à se reconnaître en eux. Dans leur authenticité autant que dans leur faiblesse.

« Il y a quelque chose de très contemporain dans le fait d’admettre ses erreurs », explique au téléphone Olivier Turbide, professeur au Département de communication sociale et politique de l’UQAM. « On n’aurait jamais vu un Jacques Parizeau, un Lucien Bouchard, un Robert Bourassa s’excuser de décisions politiques ou de déclarations. Or, aujourd’hui, l’exemplarité d’un politicien ne passe plus seulement par sa grandeur, par son pouvoir, mais aussi par sa capacité à reconnaître des erreurs. Cela témoigne d’une faiblesse, oui, mais cela le ramène aussi au niveau des gens qui ont subi les conséquences d’une politique, ça fait de lui une personnalité moins forte, mais plus humaine dans laquelle le citoyen peut plus facilement se reconnaître. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Au Québec, la libérale Marwah Rizqy a voulu que son parti présente des excuses pour la rigueur imposée aux Québécois sous la gouverne de Philippe Couillard.

La stratégie de séduction n’est pas nouvelle. Ce qui l’est un peu plus, c’est qu’elle est mise en application en choeur en ce début d’année, ici comme ailleurs, par une candidate éventuelle à la chefferie du Parti libéral et par les aspirants démocrates à la présidentielle de 2020 aux États-Unis. En grand nombre, ils ont placé le début de leur campagne sur cette tonalité du repentir.

La sénatrice de New York, Kirsten Gillibrand, vient de s’excuser pour avoir appuyé le lobby pro-armes et pour des propos « insensibles » sur l’immigration tenus quand elle militait dans la frange plus conservatrice de son parti. Elle dit aujourd’hui être plus progressiste.

La représentante d’Hawaï à la Chambre, Tulsi Gabbard, entrée dans la course démocrate, a fait amende honorable au au sujet de son passé : elle a tenu des propos offensants envers les homosexuels, mais aussi occupé un emploi à l’Alliance for Traditional Marriage, organisme dirigé par son père pour combattre le droit des gais et militer contre le mariage entre personnes de même sexe. Elle dit avoir évolué et être aujourd’hui plus tolérante.

Joe Biden, ex-vice-président, qui devrait se lancer dans la course, a dit regretter sa contribution à l’écriture en 1994 d’une loi sévère sur la criminalité et la drogue qui a entraîné des incarcérations massives au sein de la communauté afro-américaine pendant plusieurs décennies. Bernie Sanders, autre candidat pressenti dans la course, s’est pour sa part excusé auprès de victimes de harcèlement sexuel et de discrimination salariale au sein du personnel de sa campagne de 2016 contre Hillary Clinton pour atteindre le bureau ovale.

Kamala Harris, sénatrice californienne, a admis des erreurs alors qu’elle était procureure de Californie, un État où la population carcérale a augmenté de manière importante durant son mandat. Elle cherche aujourd’hui à se porter à la défense des citoyens discriminés par le système de justice. Enfin, Elizabeth Warren a regretté son test d’ADN commandé pour démontrer une ascendance amérindienne lointaine. De 6 à 10 générations, selon le document rendu public en octobre dernier. Cette revendication identitaire faite en 2012 lui a valu le surnom de « Pocahontas » par Donald Trump et ulcéré plusieurs chefs des Premières Nations qui ont vu dans le geste une tentative de s’approprier une culture de dominés pour s’éloigner des dominants, tout en donnant de la crédibilité aux théories sur la race déterminée par le sang.

« L’influence du puritanisme peut expliquer cette vague d’excuses, dit Nelson Michaud, spécialiste du discours politique à l’École nationale d’administration publique (ENAP). Au Canada, nous n’avons pas ces racines qui portent à l’excuse publique », mais « par mimétisme, nous sommes peut-être en train de nous en approcher ». Le tout dans une mécanique sociale que la communication en réseau et la surveillance ou l’archivage qu’elle sous-tend viendraient désormais exacerber. « Cela augmente le nombre de situations où une personne peut-être mise en contradiction avec les valeurs du jour », dit-il.

« Les médias sociaux font en sorte que tout le monde est sous la loupe, et les politiciens n’y échappent pas », estime Olivier Turbide tout en se montrant critique face à cette sensibilité devant ces nouveaux tribunaux populaires qui incitent à l’excuse pour désamorcer les crises éventuelles et gérer les tensions. « Il y a une surestimation des commentaires parfois violents et souvent extrêmes qui circulent à ces endroits et qui ne représentent l’opinion que d’une faible part de la population. »

Dans ce contexte, l’excuse sert donc à trouver l’approbation des indignés, des colériques, mais aussi à aider l’homo connecticus à s’identifier à ses représentants, non sans risque puisque l’excuse publique demeure au bout du compte « un couteau à double tranchant », poursuit-il. « Ça permet de rétablir une confiance, de recréer une solidarité autour d’un groupe moral, de redéfinir l’idéologie d’une formation politique par ce qui est admissible et ce qui ne l’est plus. Mais cela peut aussi alimenter le cynisme lorsque l’on prend conscience du caractère intéressé ou opportuniste de l’excuse » qui vise surtout à retrouver l’écoute d’un électorat que la dureté d’un propos passé nous avait aliéné.

« La tentation de désacraliser la fonction politique pour surmonter la crise de représentation politique actuelle est forte, dit M. Michaud. Mais il faut que les politiciens gardent une certaine hauteur, puisqu’ils représentent l’ensemble de leurs commettants. On est en politique pour faire des choix, et ces choix sont jugés à chaque élection. Si un politicien s’excuse à la moindre pression, il va s’excuser tout le temps » et, qui sait, un jour, finir par s’excuser de trop s’excuser.