Washington quitte le traité nucléaire avec Moscou

Les nouveaux missiles de longue portée de la Russie violent le traité selon les Américains.
Photo: Pavel Golovkin Associated Press Les nouveaux missiles de longue portée de la Russie violent le traité selon les Américains.

Les États-Unis ont mis vendredi à exécution leur menace de se retirer d’un traité de désarmement nucléaire crucial avec la Russie, accusée de violer ce texte signé lors de la guerre froide, au risque d’une nouvelle course aux armements.

« Demain [samedi], les États-Unis vont suspendre leurs obligations dans le cadre du traité INF » sur les armes nucléaires de portée intermédiaire, « et lancer le processus de retrait », a annoncé Donald Trump dans un communiqué. Le retrait sera effectif « dans six mois, à moins que la Russie respecte ses obligations en détruisant tous ses missiles, lanceurs et équipements qui violent le texte », a ajouté le président.

Moscou, qui rejette des accusations « sans fondement », a aussitôt dénoncé la « stratégie des États-Unis », qui consiste à ses yeux à « s’affranchir de leurs obligations juridiques internationales ».

Les premières accusations de violations russes avaient été lancées sous la présidence de Barack Obama, en 2014, et l’actuel locataire de la Maison-Blanche avait dès octobre évoqué une sortie de ce traité signé en 1987 par l’URSS et Washington pour abolir les missiles terrestres d’une portée de 500 à 5500 km.

Début décembre, depuis Bruxelles et avec le soutien de l’OTAN, le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo, avait donné à la Russie 60 jours, jusqu’au 2 février, pour démanteler ses nouveaux missiles de longue portée violant le traité selon les Américains et l’Alliance atlantique. Faute de quoi, il avait menacé de lancer la procédure de retrait. Les nombreuses discussions des deux derniers mois n’ont permis aucun progrès. Et peu d’observateurs envisagent une percée d’ici le retrait définitif des Américains, début août.

Mise en garde

« La Russie a mis en danger la sécurité » de « millions d’Européens et d’Américains », « et nous ne pouvons plus être entravés par un traité pendant que la Russie le viole éhontément », a lancé vendredi Mike Pompeo, estimant que cela plaçait l’armée américaine en position défavorable.

Les autorités russes ont accusé vendredi les États-Unis de chercher « l’épuisement économique » de la Russie à travers « une nouvelle course aux armements ».

La présidente démocrate de la Chambre des représentants américaine, Nancy Pelosi, a aussi mis en garde contre une décision qui plongerait « les États-Unis dans une dangereuse course aux armements ». « Les violations éhontées de ce traité par la Russie sont très inquiétantes, mais renoncer à un pilier essentiel de notre cadre de non-prolifération crée des risques inacceptables », a-t-elle estimé, appelant le gouvernement américain à tout faire pour éviter une telle issue.

« S’il y a une course aux armements, c’est la Russie qui l’a lancée », a répondu un haut responsable américain, soulignant aussi que le traité ne concernait même pas les missiles chinois ou iraniens.

L’OTAN a appuyé « pleinement » la « démarche » américaine. « La France appelle la Russie à utiliser la période des six mois » pour « revenir pleinement en conformité » du traité, a renchéri le ministère français des Affaires étrangères dans un communiqué, défendant un « dialogue approfondi » avec Moscou.

La Russie a mis en danger la sécurité des États-Unis et nous ne pouvons plus être entravés par un traité.

Mike Pompeo a assuré que Washington était « prêt » à continuer de discuter avec la Russie « au sujet du désarmement pour des négociations qui renforcent la sécurité des États-Unis et de leurs alliés », à condition que les résultats puissent être « mis en oeuvre et vérifiés ».

« C’est leur dernière chance », a tranché un haut responsable américain.

Promesses

Selon la porte-parole de la diplomatie russe, Maria Zakharova, la Russie est « toujours d’accord pour mener un dialogue sur le traité INF ». Mais elle a annoncé une « riposte » en cas de retrait définitif des Américains. Le président russe, Vladimir Poutine, a d’ores et déjà promis de développer, dans un tel cas de figure, de nouveaux missiles balistiques de portée intermédiaire.

Eugene Rumer, ancien du renseignement américain, souligne que « ni le gouvernement Trump ni le gouvernement russe ne semblent être intéressés par la sauvegarde » de ce traité signé à la fin de la guerre froide par le dernier dirigeant soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, et le président américain de l’époque, Ronald Reagan.

« Chacun a ses raisons », ajoute cet expert au cercle de réflexion Carnegie : Donald Trump « n’aime pas les traités qu’il n’a pas négociés » et s’est déjà retiré de plusieurs accords internationaux ; quant aux Russes, « l’effondrement de l’Union soviétique et l’élargissement de l’OTAN ont fondamentalement changé la géographie de leur perception de la menace ».

Les experts « feraient mieux de renoncer à leurs appels en faveur du traité INF et de regarder ce qui a changé », affirme Eugene Rumer, pour bâtir un nouveau cadre de désarmement moins « obsolète » et plus adapté au XXIe siècle.