Veille de votes sur le «shutdown»

Environ 500 personnes ont occupé mercredi un bâtiment annexe du Congrès.
Photo: Win McNamee Agence France-Presse Environ 500 personnes ont occupé mercredi un bâtiment annexe du Congrès.

Plusieurs centaines d’employés fédéraux non payés depuis la fermeture partielle des administrations américaines ont manifesté mercredi à Washington, alors que le bras de fer continue entre le président Donald Trump et l’opposition démocrate après plus d’un mois de shutdown — et à la veille de l’examen par le Sénat de deux projets de loi censés dénouer l’impasse.

Environ 500 personnes ont occupé pacifiquement pendant plusieurs heures un bâtiment annexe du Congrès à l’appel de plusieurs syndicats et organisations représentant les fonctionnaires et salariés d’entreprises sous-traitantes. Ils ont protesté en silence pendant 32 minutes, symbole de la durée de cette paralysie (entrée dans son 33e jour).

 Jusqu’ici, nous avons puisé dans nos économies, mais ce mois-ci va être très difficile

Il est cependant peu probable que le Sénat, qui examinera aujourd’hui deux projets de loi concurrents visant à rouvrir les administrations fédérales, arrive à s’entendre et à satisfaire les demandes des manifestants. La proposition républicaine, qui assure un financement du gouvernement jusqu’en septembre, inclut l’enveloppe pour le mur ainsi qu’une concession accordée samedi par M. Trump : un sursis de trois ans pour un million d’immigrants directement menacés d’expulsion. Le texte démocrate n’évoque pas le budget pour le mur et propose la réouverture des administrations jusqu’au 8 février, pour relancer le débat sur la sécurité aux frontières.

Quelle facture payer en premier ?

« Le shutdown touche le pays entier », dit à l’AFP Francis Nichols, responsable local du syndicat des fonctionnaires AFGE.

« J’entends beaucoup de gens se demander quelle facture ils doivent payer en priorité, explique-t-il. D’autres doivent choisir entre payer leurs factures et faire le plein de leur voiture pour venir travailler. »

Si les employés fédéraux sont assurés d’être payés rétroactivement, leurs homologues du secteur privé doivent faire une croix sur leur salaire.

« Cela fait cinq semaines maintenant que je n’ai pas travaillé, à part un ou deux jours », témoigne à l’AFP Claudia Martinez, employée d’une société sous-traitante à la cafétéria de la Chambre des représentants, la Chambre basse du Congrès.

Destination banques alimentaires

Sans salaire depuis huit semaines, plusieurs employés fédéraux sans le sou ont commencé à se tourner vers les banques alimentaires. Mardi, à Brooklyn, l’équivalent de 1000 repas a été distribué aux fonctionnaires dans le besoin. Autant que lors de certaines crises majeures, a indiqué la New York Food Bank. Interruptions de services, menaces d’éviction pour loyers impayés, incapacité à payer l’essence pour leurs déplacements : les impacts sont nombreux pour les fonctionnaires qui peinent à payer leurs comptes. Certains arrondissent leurs fins de mois grâce à de petits boulots parallèles, offrent leurs services à Uber. Devant l’absence de dénouement prévisible, d’autres ont réclamé des prestations de chômage, ou carrément choisi de quitter la fonction publique. En guise de solidarité, plusieurs entreprises organisent des collectes et offrent depuis janvier repas et nuits d’hôtel gratuites.

Isabelle Paré

Elle a un second emploi dans une société touristique. « Mais ils ne m’appellent pas, le mois de janvier est toujours très faible », dit-elle.

« Jusqu’ici, nous avons puisé dans nos économies, mais ce mois-ci va être très difficile », poursuit cette mère de famille de 43 ans, qui doit rembourser chaque mois les 400 $ du prêt étudiant d’un de ses enfants.

Discours sur l’état de l’Union

Dans les sphères politiques, le bras de fer autour du shutdown a tourné mercredi à une guerre des nerfs teintée de vaudeville entre le président américain, Donald Trump, et la chef de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, avec, en jeu, le traditionnel discours sur l’état de l’Union.

Dans une lettre chargée d’ironie, le républicain a d’abord insisté sur le fait qu’il prononcera ce discours comme prévu le 29 janvier au Congrès à Washington, pour présenter son programme annuel.

Aéroports sous tension

La crise s’enlise dans les aéroports, où le taux d’absence des 50 000 employés chargés de la sécurité aux postes de contrôle monte en flèche. Pas moins d’un employé sur dix a fait faux bond le week-end dernier et 7,5 % lundi, paralysant passablement les activités d’aéroports majeurs, notamment ceux d’Atlanta, de Baltimore et de Houston, et celui de Miami, où un terminal a dû être fermé. Des employés sont transférés d’un aéroport à l’autre pour combler les manques. L’Administration de la sécurité dans les transports (TSA) assure que la sécurité des voyageurs n’est pas compromise, mais les ralentissements causent des maux de tête aux voyageurs et aux touristes. Les pertes pour les lignes aériennes s’élèveraient à quelque 100 millions $US par mois. Plusieurs des 10 000 contrôleurs aériens, forcés de travailler sans rémunération, ont reçu l’appui moral de leurs vis-à-vis canadiens, sous la forme de dizaines de pizzas livrées à leurs bureaux.

Isabelle Paré

Par courrier interposé, la démocrate lui a rapidement répondu qu’elle maintenait son report, déjà annoncé, tant qu’une partie des administrations fédérales resterait enfoncée dans l’impasse budgétaire la plus longue de l’histoire américaine.

Dans sa lettre, M. Trump assure que les inquiétudes concernant la sécurité mises en avant par cette dernière pour suggérer un report du discours ne sont pas fondées.

« Le Secret Service m’a expliqué » qu’il n’y aurait « absolument aucun problème concernant la sécurité », écrit-il. « Par conséquent, je répondrai à votre invitation et remplirai mon devoir constitutionnel. »

« Je suis impatient de vous voir le soir du 29 janvier à la Chambre des représentants. Il serait vraiment trop triste pour notre pays que le discours sur l’état de l’Union ne puisse être prononcé à l’heure et à la date prévues, et, plus important encore, dans le lieu prévu ! » conclut-il.

La nature en berne

La décision du gouvernement Trump de maintenir ouverts les parcs, les monuments et les sites fédéraux malgré le chômage technique imposé à 21 000 employés a entraîné moult déboires dans plusieurs parcs emblématiques. Poubelles qui débordent, vandalisme, vols d’artefacts et sécurité des visiteurs mise à mal : seuls 3300 gardiens sont en poste pour veiller au grain. Des ours ont été tués par des braconniers dans un parc des Rocky Mountains, des arbres ont été coupés dans le célèbre Joshua Tree Park et des rochers ont été barbouillés de graffitis. Les sols désertiques fragiles de parcs comme celui de Death Valley ont été investis par des véhicules tout-terrain, causant des torts qui se feront sentir « pour des décennies », selon certains biologistes. Qualifié « d’incrayonnablement insensé » par l’ex-secrétaire du département de l’Intérieur, le maintien de l’accès public à ces sites est fortement contesté. Privé de fonds, le Service des parcs aurait perdu plus de 6 millions $US depuis le début du shutdown et utilise tous les fonds tirés des droits d’entrée pour payer ses employés.

Isabelle Paré

Dans une courte lettre, Nancy Pelosi a répondu que la Chambre des représentants « n’autoriserait pas » ce discours tant que les administrations n’auraient pas repris un fonctionnement normal.

« Comme je l’ai déjà dit, j’ai hâte de vous recevoir à la Chambre pour ce discours à une date qui nous convienne à tous les deux lorsque le gouvernement fonctionnera de nouveau », écrit Mme Pelosi, troisième personnage de l’État.

Interrogé devant les caméras sur cette réponse, M. Trump a affirmé qu’il n’était « pas surpris ». « C’est vraiment une honte, ce qui arrive aux démocrates, a-t-il lancé. Ils se sont radicalisés. »

Soif d’art et Maison-Blanche

Touchés par la saignée des fonds fédéraux, plusieurs grands musées ont fermé leurs portes et remballé des expositions temporaires, alors que de grandes venues sont en sursis. Des artistes sont aussi victimes de cette tempête politique, notamment le Montréalais d’origine mexicaine Rafael Lozano-Hemmer, dont l’exposition au célèbre musée Hirschorn du Smithsonian de Washington a été suspendue. L’ouverture de l’exposition vedette du printemps à la National Gallery of Art, sur le Tintoretto, serait menacée. Même la Maison-Blanche fait les frais de la médecine de son impétueux locataire en chef. Avec plus que 21 employés sur 79 au service de la résidence officielle, le roulement normal du quotidien présidentiel est lui aussi affecté. Ce qui a forcé Donald Trump à payer de sa poche une énorme commande de fast-food pour recevoir les membres d’une équipe de football en visite lundi. Même le conseiller économique du président se présente au travail sans salaire.

Isabelle Paré