Quand une image vaut... 140 caractères et de multiples interprétations

Cette image racontait une histoire incomplète.
Photo: Capture d’écran/YouTube Cette image racontait une histoire incomplète.

Dans un univers de plus en plus polarisé, une simple image peut faire exploser les réseaux sociaux. Chacun déchire sa chemise, sans connaître le fond de l’histoire et sans égard aux nuances et autres zones grises qui s’imposent. Biais de perception, biais de confirmation, binarisation émotionnelle, autant de termes utilisés par les spécialistes pour décrire un phénomène de plus en plus courant : les gens voient ce qu’ils veulent bien voir pour se conforter dans leurs idéologies.

Un étudiant blanc, dans une manifestation anti-avortement, portant une casquette « Make America Great Again », qui toise un vieil Autochtone jouant du tambour. Derrière, un groupe de jeunes qui rient. L’image parlait d’elle-même. Du moins le croyait-on. Elle est devenue virale et le jeune homme a été lapidé sur la place publique, en moins de 140 caractères.

Puis, d’autres images ont commencé à sortir, offrant un peu de contexte et changeant la trame narrative. Dans ces vidéos, on pouvait désormais voir que contrairement à ce qui avait d’abord circulé, ce n’était pas les jeunes étudiants du lycée catholique qui avaient entouré l’Autochtone, mais bien celui-ci qui s’était avancé vers eux.

Quand on arrive avec une pensée complexe, c’est rapidement éliminé dans le brouhaha des réseaux sociaux

La situation se complique encore alors que l’on comprend, à travers d’autres segments relayés sur les réseaux sociaux, que les étudiants pro-Trump étaient la cible d’insultes venant d’un autre groupe, les Hébreux noirs.

Or, tant dans les médias traditionnels que sur les réseaux sociaux, les partisans des uns et des autres se sont servis de cette histoire pour attaquer le camp inverse. D’un côté pour discréditer les partisans de Trump, de l’autre pour attaquer les premiers, criant aux « fake news ».

Biais de confirmation

Cette photo et son utilisation partisane illustrent la polarisation des débats aux États-Unis comme sur les réseaux sociaux, explique le vulgarisateur scientifique Vincent Jase, qui vient de publier sur son blogue un article sur la polarisation de l’information à l’ère d’Internet.

« La première vidéo qui a circulé était très courte, elle laissait place à l’interprétation. Le cerveau vient alors relier les points manquants pour tracer l’image que l’on veut bien voir. C’est ce qu’on appelle le biais de confirmation. Les gens voient ce qu’ils veulent voir. Et selon qu’ils sont disposés ou non à aimer ces gens-là, ça va teinter beaucoup ce qu’ils vont voir. »

Le biais de confirmation va aussi influencer notre façon de traiter l’information, ajoute-t-il. « Quand on voit quelque chose qui va dans le sens de nos a priori, on va moins s’interroger, on est prêt à accepter des choses sans trop vérifier. »

Il rappelle que ce ne sont pas les médias, mais bien les réseaux sociaux qui ont d’abord diffusé ces vidéos. « Twitter, c’est très propice [à ce type de dérapage], parce qu’il n’y a aucune place pour le contexte. Et comme le but sur Twitter est de réagir de la façon la plus polarisée qui soit, on a assisté à une course à celui qui va déchirer sa chemise le plus fort. C’est une chambre à écho. »

Chacun son clan

Martin Geoffroy, sociologue et directeur du Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (CEFIR) du cégep Édouard-Montpetit, estime lui aussi que la société réclame des « discours préformatés, clippés et polarisés » qui ne laissent plus de place pour les nuances.

« Quand on arrive avec une pensée complexe, c’est rapidement éliminé dans le brouhaha des réseaux sociaux. Le réseau appelle lui-même à la polarisation : comment voulez-vous être nuancé en 140 caractères ? »

Il évoque une société dans laquelle il n’est plus possible d’avoir une discussion sans tomber dans ce qu’il appelle la binarisation émotionnelle.

« Les camps opposés vont chercher à amener les gens qui sont plus pragmatiques dans un discours binaire émotionnel : soit tu es dans notre camp, soit tu es dans l’autre camp. Et on va t’insulter personnellement quand on voit que tu n’adhères pas au camp », explique-t-il.

Il parle d’un « biais de perception » qui change en fonction de l’angle de caméra et du moment que l’on choisit de montrer. « Le biais de perception vient également avec des expériences antérieures, et les gens sont habitués à voir des Blancs rabaisser des Autochtones… »

Sylvain Raymond, consultant en communication et marketing, évoque pour sa part d’une époque de « post-vérité ». « Oui, il y a une polarisation, affirme-t-il, mais ce que je vois surtout, c’est que les images, qui étaient la preuve par excellence pour donner des faits clairs, ne sont désormais plus un gage de faits ou de vérité. Avant, on disait “une image vaut mille mots”. Aujourd’hui, elle est réduite à 140 caractères. »

9 commentaires
  • Charles-Étienne Gill - Abonné 24 janvier 2019 08 h 05

    Dans une bulle

    C'est discuté dans les médias depuis lundi. Les Tweets les plus délirants, dont les tweets de journalistes, sont sur les réseaux depuis samedi. Dès lundi ou mardi une pléthore (Styx, Paul Joseph Watson, Vincent James pour n'en nommer que quelques-un) de vlogueur connus y allaient de leur propre exposition de l'innocence des élèves en question, alors que les médias traditionnels s'enlisaient dans une couverture partiale et potentiellement illégale (il s'agit de mineurs). Même Fox avait du contenu exposant le caractère délibérément trompeur de la couverture qu'une carence déontologique évidente explique.

    L'article du Devoir dévie complètement des problèmes journalistiques évidents. On comprend l'existence d'un biais de confirmation pour un utilisateur lambda de Twitter, le problème de fond, c'est le traitement de CNN ou NBC qui ont tout de suite structuré l'événement comme raciste et inventé par exemple que les jeunes auraient crié «build the wall».

    Le contenu circulait déjà qui permettait de vérifier la chose et des vlogueurs indépendants ont pu exposer que la fabrication complètement farfelue et arbitraire de l'affaire, donc le traitement ici est aussi problématique. Les «Black israélite», selon Wikipedia sont un groupe assez radical : « [Ils] sont un ensemble de groupes Afro-Américains considérant que les Israélites de l'Ancien Testament étaient en fait des Noirs, et que les Noirs actuels sont leurs descendants.»

    Il aurait donc été pertinent, avant une interprétation (plus qu'une analyse) par le Devoir des causes de l'affaire qu'une couverture honnête soit diffusée. Par exemple les «Hébreux noirs ont, exprimé des commentaires carrément racistes à l'endroit des deux groupes. On ne sait même pas quand a eu lieu l'incident (la dite manifestation). En faisant un article décalé, le Devoir dénature complètement le contexte, la vraie nouvelle c'est l'absence de vérification et la preuve d'un double standard dans les médias traditionnels.

    • Alexis Richard - Abonné 24 janvier 2019 09 h 57

      Il se peut que vous vous mépreniez quant à l'objet de l'article. Sur le sujet qui vous intéresse, Mme Nadeau semble considérer (avec raison, à mon avis) qu'il n'y a pas de nouvelle à couvrir. L'intérêt de ce "pas de nouvelle", dès lors, est de nous donner l'occasion d'examiner les maux qui affligent présentement nos débats publics.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 24 janvier 2019 13 h 20


      Si l'exemple est Américain et que tout le monde est au courant, aux États-Unis, traiter du biais de confirmation est un non-sens pour un public québécois qui ignore l'affaire, laquelle ne doit pas être dénaturée pour autant. Le mal qui afflige nos débats, dans cette affaire précise n'est pas le biais de confirmation, c'est un problème déontologique majeur ou du moins une confirmation des thèses de Chomsky. La différence, c'est qu'aujourd'hui, contrairement à il y a 15 ans, il existe un contrepouvoir qui montre à quel point les médias font un travail ignoble.

      Le Devoir a besoin d'une «étincelle» pour justifier une réflexion? OK, mais elle doit aussi être rapportée fidèlement, autrement qu'est-ce qui justifie le recours à des «experts». Si on veut les faire parler, on peut faire un texte dans «Perspective». Là on a un texte prétendument objectif parce qu'on «rapporte» des propos.

      Mais à la base de la polarisation, il y a du très mauvais journalisme aux États-Unis. Ils ne sont toujours pas revenus de l'élection de Trump et on embarque ici dans la thèse farfelue des conspirations russes et ils passent leur temps à faire de la casquette rouge MAGA un symbole de suprématisme blanc. Ça devient performatif, mais les partisans de Trump n'ont pas à cautionner cette interprétation.

    • David Cormier - Abonné 24 janvier 2019 14 h 01

      Vous avez entièrement raison, Monsieur Gill. Le problème de fond dans cette histoire, c'est en effet CNN, NBC et les autres médias américains comme vous le soulignez. Mais le pire quant à moi c'est que nos médias ici se sont aussi empressé de colporter cette fausse nouvelle (La Presse et Radio-Canada, j'en suis certain; Le Devoir, je ne sais pas). C'était aussi surréaliste que d'entendre les bulletins de nouvelles de Radio-Canada de la fin de semaine dernière ouvrir avec une "nouvelle" avec pour seule source... deux sources anonymes citées par BuzzFeed(!!!). Le Devoir a fait sa une avec cette même information, dans un article dont je n'ai encore pas digéré le manque d'éthique journalitique.

  • Guy Boucher - Abonné 24 janvier 2019 11 h 22

    Fake News 101

    Un bel exemple (parmi plusieurs) de fake news des medias de masse américain...

  • Jacques Gagnon - Inscrit 24 janvier 2019 11 h 34

    Pire

    Les gens ne lisent pas les textes, ou prétendent les lire mais ne les comprennent pas. En fait, on semble être incapable d'approfondir et de réfléchir, c'est de réagir qui importe. Slav et Kanata en sont des exemples. On se réfugit derrière une minorité, qu'on invente souvent, afin de ne pas avoir à êre responsable d'une opinion.

  • Simon Vanasse - Inscrit 24 janvier 2019 13 h 25

    On va tous se calmer!

    Mme Nadeau, j'aime l'article que vous avez écrit! C'est aussi un sujet qui mériterait un article avec plus de débats, plus d'analyses et c'est difficile dans un médium comme le journal papier. Peut-être une "Le Devoir - Live" en webdiffusion!? Qui sait!

    -Simon Vanasse

  • Gaston Bourdages - Abonné 24 janvier 2019 13 h 47

    Je suis tombé « dans le panneau...

    ...après en avoir moi-même « levé la trappel. Merci madame Nadeau de m'avoir offert cette prise de conscience. Oui, j'ai bien vu ce que je voulais voir m'abstenant de questionnements.Sur la photo coiffant votre article j'y lis « Capture d'écran - YouTube » Qui est-ce qui l'a inscrit sur ce véhicule d'informations ? Et si l'esprit du sujet que vous développez en était un démontrant aussi un manque de rigueur intellectuelle ? « On coupe court presque partout....pas l'temps d'approfondir....«Time is money »...«Fake news », c'est payant $, le superficiel se vend... etc. »
    Je crois alors comprendre pourquoi le vide existentiel semble affliger de plus en plus de gens.
    Gaston Bourdages