Donald Trump a-t-il commis un crime fédéral?

Sur Twitter, Donald Trump a une fois de plus tenté de décrédibiliser son ancien homme de confiance en rappelant qu’il a été condamné pour parjure et fraude.
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse Sur Twitter, Donald Trump a une fois de plus tenté de décrédibiliser son ancien homme de confiance en rappelant qu’il a été condamné pour parjure et fraude.

Les tuiles tombent en se suivant sur le président américain, mais la dernière en date pourrait avoir des conséquences plus sérieuses que les autres. Le Parti démocrate a réclamé jeudi soir une enquête afin de vérifier les révélations voulant que Donald Trump ait incité son ex-avocat Michael Cohen à mentir devant le Congrès sur ses projets de développement immobiliers en Russie alors qu’il était simultanément en chemin vers la Maison-Blanche. Des accusations graves d’incitation au parjure et d’obstruction à la justice qui, vendredi, ont relancé les appels à la destitution et à la démission du controversé chef d’État.

« Les allégations sur le président des États-Unis qui aurait incité au parjure devant une de nos commissions dans une volonté d’écourter une enquête et de dissimuler ses affaires avec la Russie sont parmi les plus sérieuses à ce jour », a indiqué sur son compte Twitter l’élu démocrate de la Californie Adam Schiff et président de la Commission sur le renseignement de la Chambre des représentants. « Nous allons tout faire pour que la vérité sorte. »

Selon deux agents fédéraux de la paix cités anonymement dans un reportage de BuzzFeed mis en ligne jeudi, Michael Cohen, ex-avocat et homme de confiance de Donald Trump, aurait reconnu devant des enquêteurs du bureau du procureur spécial Robert Mueller avoir reçu l’instruction directe de Donald Trump de mentir devant le Congrès, en 2017, sur les discussions entre le milliardaire et la Russie à propos d’un projet immobilier envisagé à Moscou. Mueller enquête actuellement sur les ingérences russes lors de la dernière campagne présidentielle aux États-Unis.

Photo: Timothy A. Clary Agence France-Presse Michael Cohen

Michael Cohen a été condamné en novembre dernier pour avoir menti devant le Congrès sur cette transaction et sa temporalité. Les pourparlers entre le candidat à la présidence et la Russie ne se seraient pas terminés en janvier 2016 avant les caucus et élections primaires pour l’investiture républicaine, mais auraient été poursuivis jusqu’en juin, alors que Trump était assuré d’être le candidat républicain aux élections.

« Si le reportage de BuzzFeed est exact, le président Trump doit démissionner ou être destitué », a lancé le démocrate du Texas Joaquim Castro, membre de la Commission sur le renseignement. D’ordinaire rapide à confirmer ou à infirmer les informations le concernant, Michael Cohen est resté silencieux sur ces nouvelles révélations. Par voie de communiqué, son avocat, Lanny Davis, a indiqué qu’il ne répondrait à aucune question sur le sujet.

Le bureau du procureur Robert Mueller a toutefois indiqué vendredi soir que les allégations de BuzzFeed News étaient « inexactes ».

« La description par Buzzfeed de certaines déclarations auprès du bureau du procureur spécial, et la caractérisation de documents et de témoignages obtenus par ce bureau, concernant le témoignage de Michael Cohen devant le Congrès sont inexactes », a indiqué le porte-parole de M. Mueller, qui ne communique qu’extrêmement rarement.

Michael Cohen doit témoigner une nouvelle fois le 7 février prochain devant le Congrès. S’il devait alors confirmer les accusations relayées par BuzzFedd News, cela pourrait être extrêmement dommageable pour Donald Trump.

« Il faut toujours être prudent lorsqu’on évoque l’hypothèse d’une destitution, a indiqué vendredi au Devoir Philippe Fournier, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales (CERIUM) et spécialiste de la politique américaine. Mais nous sommes ici devant un développement potentiellement très important sur le chemin qui y mène. » Aux États-Unis, la procédure de destitution d’un président a besoin de la majorité simple de la Chambre des représentants, actuellement dominée par les démocrates, et de l’appui des deux tiers du Sénat, toujours sous influence républicaine.

Selon M. Fournier, si les informations de BuzzFeed s’avèrent exactes, elles viendraient établir pour la première fois une « intention criminelle de la part du président ».

Rappelons que mardi, William Barr, candidat désigné par Donald Trump au poste de ministre de la Justice, a indiqué qu’une « incitation au parjure » constituait bel et bien un crime fédéral, lors de son audience de confirmation devant le Commission des affaires judiciaires de la Chambre. L’homme, que plusieurs soupçonnaient de partialité quant aux affaires du président, a par ailleurs assuré qu’il ne croyait pas que Robert Mueller était investi dans une « chasse aux sorcières », comme aime l’affirmer le président, et qu’il allait « protéger » le processus d’enquête en cours sur l’ingérence russe dans les dernières élections américaines.

Sur Twitter, Donald Trump a une fois de plus tenté de décrédibiliser son ancien homme de confiance en rappelant qu’il a été condamné pour parjure et fraude. « Il ment pour réduire sa peine d’emprisonnement », a-t-il indiqué.

« Michael Cohen n’a pas d’intérêt à mentir, estime toutefois Philippe Fournier, puisqu’il a été condamné et sait qu’il va faire trois ans de prison. » L’homme est repentant depuis sa condamnation et s’excuse régulièrement depuis pour la « loyauté aveugle » qu’il a accordée « à une personne qui ne la méritait pas ».

« Nous savions que des témoins importants comme Michael Cohen ou Paul Manafort, ancien directeur de campagne de Donald Trump, allaient nous en dire beaucoup », et c’est ce qui est en train de se produire, dit M. Fournier pour expliquer ce nouveau déballage que la majorité démocrate au Congrès devrait permettre d’explorer désormais plus en profondeur.

Michael Cohen n’a pas d’intérêt à mentir, puisqu’il a été condamné et sait qu’il va faire trois ans de prison

 

Cette nouvelle fronde de Michael Cohen à l’endroit de son ancien patron intervient moins de 24 heures après que l’avocat a confirmé avoir payé, sur ordre de Donald Trump, la compagnie RedFinch Solutions pour influencer les résultats d’enquêtes d’opinion sur l’aspirant président des États-Unis en 2015. Le milliardaire était alors en cinquième place des candidats les mieux placés dans l’investiture républicaine. Cohen a réclamé également, au nom de Trump, la manipulation d’un sondage pour la chaîne CNBC sur les hommes d’affaires américains les plus influents. Donald Trump n’apparaissait pas dans la première version du palmarès des 100 dirigeants d’entreprises les plus importants.

Avec cette accusation d’incitation au parjure, si elle était confirmée, Donald Trump « va avoir de moins en moins de marge de manoeuvre », estime Philippe Fournier. « Le soutien de sa base, surtout auprès des élus républicains, va s’effriter s’il est démontré que le président a commis un crime. »


Avec l’Agence France Presse

Q&R

« Il y a maintenant 77 murs majeurs ou importants construits dans le monde, avec 45 pays qui planifient ou construisent des murs […] Ils ont tous été reconnus comme obtenant près de 100 % de succès », a écrit sur Twitter le président Donald Trump cette semaine, citant un chiffre d’une recherche menée par Élisabeth Vallet de la Chaire Raoul Dandurand de l’UQAM. Le problème, c’est que la chercheuse concluait pour sa part que les murs frontaliers n’étaient aucunement efficaces pour régler les « problèmes migratoires ». Le Devoir s’est entretenu avec Mme Vallet pour faire le point. Propos recueillis par Annabelle Caillou.

Comment vos résultats de recherche ont-ils bien pu se retrouver dans un tweet du président américain ?
J’ai fait une entrevue il y a quelques années au USA Today où j’indiquais que, selon notre recensement, il existait 77 murs dans le monde, construits ou en voie de l’être, une nuance que Donald Trump n’a pas précisée. Le chiffre a diminué depuis, certains murs ont été abandonnés. On en compte 70 construits et 4 sur le point de l’être.

La recherche universitaire est faite pour être discutée, mais quand j’ai vu que le président citait ce chiffre en affirmant que les murs étaient efficaces, ça m’a dérangée. C’est une perversion de notre recherche à des fins politiques. Il a utilisé ce chiffre pour pousser son projet de murs frontaliers, alors que les murs ne règlent pas les problèmes dont il parle : la drogue, les migrants et l’insécurité aux frontières.

Pourquoi les murs ne sont-ils pas une solution efficace, selon vous ?
Déjà, il n’y a pas de crise sécuritaire à la frontière américaine. Les villes frontalières d’El Paso et de McAllen, au Texas, sont parmi les plus sécuritaires du pays.

Et les drogues, elles n’entrent pas par les espaces ouverts, mais par les portes d’entrée habituelles.

Quant au problème des migrants, il commence à des milliers de kilomètres de la frontière. Il est lié à l’instabilité politique en Amérique centrale. Et un mur n’arrêtera pas les gens : ils passeront au-dessus, en dessous, à côté, comme le font d’autres migrants ailleurs dans le monde.

Comment le gouvernement devrait-il gérer la situation ?
L’ultime problème auquel on va devoir faire face, ce sont les changements climatiques, qui vont générer migrations et tensions. Il faut régler ça collectivement avec des politiques globales de stabilisation. Les États-Unis pourraient plutôt investir dans des politiques d’aide au développement, de soutien à l’équilibre et d’adaptation aux changements climatiques en Amérique centrale. Ce serait bien plus efficace.
 

Une version précédente de cet article mentionnait que William Barr était soupçonné d'«impartialité quant aux affaires du président» Trump. Il fallait plutôt lire «partialité». Nos excuses.

15 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 19 janvier 2019 02 h 32

    une délinquence digne du pire des truants

    un président a-t-il tout les droits même celui de mentir et d'inciter au parjure ce pourrait il que pour un président l'éthique n'existe pas, comme me le faisait reconnaitre un ami ce serait bien le boute du boute ,une délinquence digne du pire des truants , est ce ce que le monde a de besoin,

    • Brigitte Garneau - Abonnée 19 janvier 2019 09 h 15

      La cupidité n'a pas de limites! L'argent permet un pouvoir incommensurable...et la bêtise est infinie.

  • Jacques Morissette - Inscrit 19 janvier 2019 03 h 06

    Imaginons Donald Trump destituer, je ne serais pas surpris qu'il en soit fier finalement. L'entendre dire aussi entre les lignes qu'il l'est.

    S'adressant à ceux qui croient apparemment en lui, il dira peut-être: Vous avez bien vu maintenant comment fonctionne le gouvernement. Je le vois comme un individualiste : qui a passé entre les mailles du système américain, sans les apparats.

  • Françoise Labelle - Abonnée 19 janvier 2019 07 h 23

    Une autre tuile ou camouflage (?): le nombre de familles séparées

    La comptabilité des séparations d'enfants, politique trumpienne pour décourager l'immigration provenant d'Amérique centrale touchée par la criminalité et la pauvreté endémique, a commencé avant 2017 soit avant que les cours n'ordonnent une comptabilité des séparations. Aux 3,000 familles séparées, selon le New-York Times, il faut ajouter au moins 700 familles séparées avant l'ordre de dénombrement des cours.
    Avant Trump, les enfants étaient séparés des adultes qui n'étaient ni parents ni tuteurs légaux.

    • Michaël Lessard - Abonné 19 janvier 2019 11 h 03

      En effet, il y avait déjà des dérapages avant Trump : ce dernier a trouvé le tour d'empirer le non-respect des droits, dont des droits des enfants, de manière quand même très significative.

      Même au *Canada*, il y a à peine deux ans (2017), un tiers des familles immigrantes détenues étaient carrément en prison; littéralement en milieu carcéral. Parmi, les 162 enfants détenus, certains ont donc été séparés, car les enfants ne peuvent pas être dans les secteurs adultes en milieu carcéral. Pour les xénophobes, rappelons que nous parlons de gens n'ayant commis *aucun* crime ni délit. Elles ont souvent juste un manque de papiers et des bisbiles bureaucratiques. Des psychiatres dénonçaient la souffrance et le traumatisme que cela causait à de jeunes enfants emprisonnés, en plus dans un univers inconnu. Des gens rappelaient au gouvernement que ces emprisonnements étaient dse violations patentes des droits humains.

      Le temps en détention ou en prison varie beaucoup, mais le hic est que le Canada n'avait toujours pas établi de durée maximale! (laissant place parfois à de rares cas extrêmes)

      Au-delà des prisons en soi, qui sont utilisées faute de place ou d'imagination plutôt, plusieurs centres de détention ressemblent drôlement à des prisons.

      En bref, le parlement canadien s'est prononcé en faveur d'agir pour régler cette grave situation (violations des droits humains et des droits des enfants), mais ce ne sont que des paroles jusqu'à preuve du contraire.

      La situation à la frontière des États-Unis est bien pire, en nombre et en traitement. Même sous Obama, des mères de famille se retrouvaient détenues/emprisonnées pendant plus de six mois (ce système n'ayant aucune compassion pour les familles/enfants) avant d'être déportées. Il y a même un cas récent de personnes décédées faute de service médical lors de sa détention, et ce après que cette personne transgenre fut carrément battue par des agents! Le dérapage est quasi total.

    • Michaël Lessard - Abonné 19 janvier 2019 11 h 05

      Pour mon commentaire/analyse, j'ai oublié d'inclure une des sources principales :
      https://www.globaldetentionproject.org/countries/americas/canada

      Le gouvernement et le parlement canadien ont reconnu la situation, mais je ne sais pas si les choses ont réellement changées.

  • Yvon Pesant - Abonné 19 janvier 2019 07 h 29

    Le comique pas comique

    Avec Donald Trump comme président, les États-Unis d’Amérique sont devenus la risée du monde entier sans qu’il y ait là de quoi rire pour personne.

    « A beau mentir qui vient de loin. », fait valoir la Maxime. Me semble que la Russie c’est pas mal loin des USA. Mais il aura toujours beau jeu de nous parler de l’Alaska.

  • René Plouffe - Inscrit 19 janvier 2019 11 h 03

    Le ''faiseur'' de ''Fake News''

    Jamais un président des EUA aura été aussi disgratieux, intolérant, effronté, menteur, et déloyal, devant son électorat. C'est presque pire qu'un président d'un pays dictatorial. Comme un enfant roi, qui dégage une antipathie aussi violente. Je pense que ''bébé doc Duvalier'' aurait fait mieux.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 19 janvier 2019 22 h 50

      Je préfère un clown, Bush père et fils étaient «respectables», mais les deux ont causé une guerre à partir de deux mensonges : l'affaire des incubateurs qui a servi de cause morale pour la première Guerre d'Irak et les WMD pour la deuxième. On en paie encore le prix.

      Je comprends qu'on accuse Trump d'être philistin, j'entends mais au contraire il souhaite satisfaire ses électeurs, lui. Régler le problème avec la frontière, en finir avec le libre échange et revoir des «deals» pour qu'ils soient à l'avantage des États-Unis.

      Autrement, qu'a-t-il fait? On est toujours dans la réaction, à la réaction, à la réaction de son élection...

      Le néo-maccarthysme est pénible et si les médias avaient accepté la victoire de Trump au lieu d'être les premiers à rechercher l'empechement, on n'en serait pas là. Ce qui signifie qu'ils auraient aussi accepté la construction du mur (ou de la barrière).