La maison Trump en plein chaos après le départ de James Mattis

James Mattis avait été choisi autant pour son surnom «Mad Dog Mattis», le chien fou, qu’en raison de son commandement charismatique de l’offensive de Falloujah, en Irak (en 2004), et sa réputation de maturité.
Photo: Chip Somodevilla Getty Images Agence France-Presse James Mattis avait été choisi autant pour son surnom «Mad Dog Mattis», le chien fou, qu’en raison de son commandement charismatique de l’offensive de Falloujah, en Irak (en 2004), et sa réputation de maturité.

Il était un roc de raison et de stabilité dans le tourbillon dément du gouvernement américain, voué plus que jamais depuis les élections de mi-mandat aux lubies anxiogènes de son président. Le départ de James Mattis, secrétaire à la Défense depuis deux ans, annoncé par Donald Trump jeudi après-midi comme une retraite bien méritée à l’âge de 68 ans, est en fait une démission cinglante, et un désaveu furieux d’une politique internationale et de valeurs de moins en moins compatibles avec le rôle primordial des États-Unis.

Cette nouvelle défection du gouvernement Trump, quelques semaines après la démission d’un autre général, John Kelly, chief of staff (chef de cabinet) épuisé de la Maison-Blanche, et au terme de quelque 30 départs au gouvernement en deux ans, augure d’un chaos sans précédent à Washington et dans une alliance occidentale déboussolée par la vacuité américaine.

Moins de vingt-quatre heures après l’annonce par Donald Trump du retrait des 2000 soldats américains de Syrie, et le jour même du départ prochain de 7000 des 14 000 GI positionnés en Afghanistan, James Mattis est arrivé à la Maison-Blanche, de son bureau du Pentagone, porteur d’une lettre de démission digne de l’anthologie politique : « Mes points de vue sur le respect dû à nos alliés et sur la nécessité d’être lucide devant des acteurs néfastes et des concurrents stratégiques proviennent de quarante ans d’immersion dans ces problématiques. »

Mes points de vue sur le respect dû à nos alliés et sur la nécessité d’être lucide devant des acteurs néfastes et des concurrents stratégiques proviennent de quarante ans d’immersion dans ces problématiques

S’adressant ensuite, dans le même texte, à Trump sans le moindre hommage ou remerciement d’usage, le secrétaire à la Défense ajoute : « Puisque vous avez le droit d’avoir un secrétaire à la Défense dont les vues sont plus en phase avec les vôtres sur ces sujets comme sur d’autres, je crois qu’il convient que je renonce à ma fonction. »

Les « vues » de ce général des marines, décrit comme le dernier adulte du gouvernement américain à annoncer son départ, sont clairement mentionnées dans sa lettre. Et se lisent autant comme un clair rejet des positions internationales de Trump que comme une mise en garde publique contre la dérive des valeurs incarnées par les États Unis : Mattis rappelle son soutien à l’Alliance atlantique, constamment décriée par le président, loue le combat de la coalition anti-Daesh en Syrie, ébranlée par le prochain retrait des troupes américaines, et s’insurge contre les concurrents stratégiques comme la Russie et la Chine, « en quête d’un monde plus proche de leurs modèles autoritaires ». Un refus clair de la mansuétude accordée par Trump à Vladimir Poutine et à Kim Jong-un, ainsi que de son silence quant à l’expansion stratégique de la Chine de Xi Jinping.

Le texte, distribué en cinquante exemplaires au personnel du Pentagone, répond comme une image en négatif de la doctrine internationale de Trump et, plus qu’une protestation, offre une feuille de route posthume aux acteurs « raisonnables » de Washington, en particulier les membres du Congrès, derniers gardiens crédibles des valeurs américaines.

Donald Trump, en bon émule du show-business, avait pourtant trouvé son bonheur dans ce général, choisi autant pour son surnom « Mad Dog Mattis », le chien fou, qu’en raison de son commandement charismatique de l’offensive de Falloujah, en Irak (en 2004), et sa réputation de maturité. Embauché comme la caution professionnelle, et même morale, d’un président novice, toujours limité, même dans le Bureau ovale à ses thèmes de campagne démagogique.

Good cop, bad cop

Sa seule présence réduisait l’effet des annonces de Trump et garantissait le maintien des fondamentaux historiques de la politique étrangère américaine, qu’il s’agisse d’aller rassurer les Coréens du Sud après la menace par Trump d’une rupture de l’alliance économique avec cet allié précieux, de le dissuader d’expédier un missile sur Assad en Syrie, d’enterrer le projet trumpien d’une branche spatiale en plus de l’US Airforce, ou de rassurer les Européens après chaque attaque du président contre l’OTAN.

Si leur duo de good cop, bad cop semblait plausible, la tension a augmenté entre eux à l’approche des élections de mi-mandat. En octobre, Trump suggérait la disgrâce de son général en le décrivant comme plutôt démocrate lors d’une interview sur Fox News, avant de lui accoler le surnom de « Moderate Dog Mattis » au « Mad Dog » originel.

La démission du secrétaire à la Défense s’inscrit dans la reprise en main chaotique d’un président ulcéré par la défaite républicaine à la Chambre des représentants le 6 novembre et obsédé par l’échéance de la présidentielle de 2020. Surtout, le départ — qui doit intervenir en février — de Mattis sème avant tout la consternation et l’anxiété dans les rangs républicains du Congrès, au moment où le président, furieux de ne pas recueillir les votes suffisants pour financer son mur anti-immigrants à la frontière mexicaine, s’apprête à suspendre le financement du gouvernement et à contraindre l’administration à fermer.

Dans ce chaos, des voix s’élèvent, comme celle du sénateur républicain Marco Rubio. Il met en garde contre une « série de mauvaises décisions qui pourraient mettre en danger le pays, endommager nos alliances et renforcer nos ennemis ». Déjà irrité par l’annonce du retrait des troupes de Syrie, une mesure applaudie par Poutine, Mitch McConnell, président républicain du Sénat, demande une « claire compréhension de qui sont nos amis et nos ennemis, sachant que la Russie appartient à cette dernière catégorie ». Le départ de James Mattis aura peut-être contribué à cela : réveiller les consciences à Washington.