Diviser un pays le long de ses lignes de fracture

Des électeurs le jour de l’élection de Donald Trump, le 8 novembre 2016. Une organisation basée à Saint-Pétersbourg a mis en place différentes stratégies afin d’abaisser le taux de participation chez les Afro-Américains et d’autres groupes susceptibles de voter pour Hillary Clinton, montrent des rapports.
Photo: Seth Wening Associated Press Des électeurs le jour de l’élection de Donald Trump, le 8 novembre 2016. Une organisation basée à Saint-Pétersbourg a mis en place différentes stratégies afin d’abaisser le taux de participation chez les Afro-Américains et d’autres groupes susceptibles de voter pour Hillary Clinton, montrent des rapports.

On a beau avoir une mine de données, encore faut-il en extraire l’essence. C’est ce qu’ont fait des chercheurs spécialisés en cybersécurité, dont les rapports sur l’ingérence russe dans les élections américaines de 2016, destinés à un comité du Sénat américain, ont été rendus publics lundi. Alimentés par les millions de publications suspectes livrées aux autorités par les mastodontes du Web l’hiver dernier, les deux documents d’analyse confirment de précédentes impressions, en plus de noter que les propagandistes ont particulièrement ciblé les Afro-Américains.

Et si les actes de désinformation se sont intensifiés lors de certaines périodes propices à la déstabilisation de la vie politique américaine, il serait faux de penser qu’elles ont cessé après les élections présidentielles de 2016. « La menace persiste », lit-on dans le rapport préparé par l’entreprise New Knowledge, qui précise que des « opérations sont encore en cours ».

Les éléments de désinformation sous la loupe des experts étaient liés à la Internet Research Agency (IRA), une organisation basée à Saint-Pétersbourg et dirigée par Evgueni Prigogine, un proche de Vladimir Poutine. Les deux rapports ont été commandés par un comité permanent du Sénat chargé de surveiller l’appareil de renseignement américain. Cette initiative est complètement indépendante de l’enquête du procureur général Robert Mueller.

Photo: Misha Japaridze Associated Press Evgueni Prigogine avec Vladimir Poutine, à Moscou en 2011

On y apprend que l’IRA a créé sur mesure ses messages pour profiter des lignes de fracture de la société américaine, avec pour objectif de faire pencher les primaires républicaines, puis les élections présidentielles, du côté de Donald Trump. En particulier, les Afro-Américains ont été la cible de nombreux messages manipulateurs, car ils représentaient le « talon d’Achille dans la coalition démocrate », explique Alexis Rapin, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand à l’UQAM. « Il y avait déjà un fort désenchantement, une amertume dans l’air, avec les jeunes Afro-Américains abattus par la police et le mouvement Black Lives Matter, soulève-t-il. La désinformation sur les réseaux sociaux est plus efficace quand il y a une colère à exploiter. »

Parmi les 81 pages Facebook reliées à l’IRA, 30 ciblaient spécialement les Afro-Américains. La droite politique (25 pages) ou la gauche (7 pages) étaient visées par moins de pages dédiées.

L’IRA a mis en place différentes stratégies afin d’abaisser le taux de participation chez les Afro-Américains et d’autres groupes susceptibles de voter pour Hillary Clinton, détaillent les rapports. Des messages invitant à voter par texto, des messages incitant à opter pour un troisième parti et d’autres visant à décourager les gens de se présenter aux urnes ont été relayés abondamment sur Facebook, Twitter, YouTube et Instagram.

En 2016, le taux de vote chez les Afro-Américains a diminué pour la première fois en 20 ans, glissant à 59,6 %, contre 65,3 % pour les Blancs, selon un sondage du Pew Research Center. Évidemment, il est impossible de relier formellement la propagande Internet à cette baisse.

Sur la période de trois ans, débutant en 2014 et se terminant en 2017, que recouvrent les données transmises au Sénat, plus de 30 millions d’internautes américains ont participé au contenu produit par l’IRA en y attribuant une mention « j’aime », en partageant une publication ou en la commentant, selon les auteurs, rattachés à l’universit Oxford, du second rapport. Ce faisant, les membres de leurs propres réseaux virtuels étaient eux aussi mis en contact avec les messages de propagande.

La plupart des publications, souvent sous la forme d’images accompagnées de sous-titres (mèmes), étaient partagées par les utilisateurs eux-mêmes. Le niveau de participation sur Instagram — une plate-forme appartenant à Facebook et uniquement consacrée aux images — a été particulièrement élevé, relèvent les deux rapports.

Pour modifier l’opinion ou le comportement du plus grand nombre de personnes possible, les propagandistes commencent habituellement par réunir un groupe d’abonnés autour d’intérêts communs en relayant des messages consensuels. Ensuite, ils affichent du contenu de plus en plus chargé politiquement, tout en demeurant dans le champ d’intérêt du groupe.

Évidemment, ce travail de longue haleine nécessite d’importantes ressources. Selon les inculpations déposées par le département de la Justice américain en février dernier, l’IRA disposait d’un budget mensuel de 1,25 million de dollars américains pour manipuler l’opinion politique aux États-Unis à l’automne 2016.

Combattre la désinformation

Même si l’époque où l’IRA propageait de la désinformation en sous-marin est maintenant bien terminée, les difficultés techniques pour arrêter sa cyberinfluence demeurent. Pour les grands réseaux sociaux, il est difficile de détecter la création de nouvelles pages avant qu’elles se mettent à publier du contenu politiquement chargé. Dans cette lutte, « il y a un avantage à l’attaque », résume Alexis Rapin. L’hydre dispose de plusieurs têtes, et s’assure de toujours en faire pousser de nouvelles.

En plus, en Russie, les raisons pour déstabiliser le rival américain ne manquent pas. L’opinion publique, bien qu’elle ne soit pas nécessairement favorable à l’ingérence dans les affaires étrangères, est tout de même permissive, explique M. Rapin. « Les Russes savent que des opérations ont lieu, et ils en tirent un certain orgueil. Leur pays, qu’on disait à genoux, est arrivé à frapper un très grand coup aux États-Unis », rapporte-t-il. En s’immisçant dans le processus démocratique américain, Vladimir Poutine arrose la fierté nationale et en récolte les fruits, croit le chercheur.

En conséquence, la manipulation politique se poursuit. D’autant plus que, malgré le tapage médiatique autour des ratés de Facebook, de Google et de Twitter qui n’ont pas réagi à temps pour contrer les opérations russes, le terreau reste toujours fertile pour la désinformation.

D’ailleurs, après les élections de 2016, les pirates russes sabotant la démocratie américaine sont devenus l’un des thèmes de prédilection des pages propagandistes de l’IRA, soulève l’un des rapports.

Des chiffres

Les données fournies par Facebook, Twitter et Google au Sénat américain :

10,4 millions de gazouillis produits par 3841 comptes Twitter;

1100 vidéos publiées sur 17 chaînes YouTube;

116 000 photos publiées sur Instagram par l’entremise de 133 comptes;

61 500 publications originales faites sur Facebook par 81 pages;

77 millions d’actions sur Facebook;

187 millions d’actions sur Instagram;

73 millions d’actions sur Twitter.