Quelle stratégie pour les démocrates en prévision du prochain rendez-vous électoral?

Même si les résultats de l’élection sénatoriale ne sont pas encore finaux en Arizona, la performance de la démocrate Kyrsten Sinema est encourageante pour son parti.
Photo: Christian Petersen Getty Images Même si les résultats de l’élection sénatoriale ne sont pas encore finaux en Arizona, la performance de la démocrate Kyrsten Sinema est encourageante pour son parti.

Quand c’est fini, ça recommence. Les résultats des élections de mi-mandat étaient encore incomplets dans la nuit de mardi à mercredi de cette semaine quand le compte du mouvement des Indivisibles a publié son premier gazouillis d’encouragement à poursuivre la lutte.

« Ce soir est la preuve que notre modèle fonctionne », dit le texte de @indivisibleTeam, en référence à la majorité acquise à la Chambre des représentants. « Nous l’avons prouvé. Faites confiance et investissez dans le leadership local. Ne dites pas aux gens quoi faire, donnez-leur le pouvoir de se diriger eux-mêmes. Organiser, organiser, organiser. »

Les Indivisibles n’ont fait que ça depuis deux ans. Le mouvement veut « sauver la démocratie américaine » en développant une politique sociale-démocrate opposée à la réputée oligarchie prévaricatrice au pouvoir. L’alliance multiforme dit fédérer près de 6000 groupes de résistance à travers le pays, ce qui en donnerait 120 par État en moyenne, du minuscule Dakota à la gigantesque Californie.

Un autre message du soir des élections faisait leur bilan. Ces milliers de groupes ont organisé 2220 rassemblements électoraux dans 45 États pendant 25 semaines consécutives. Les militants ont entamé plus de 11 millions de démarches concrètes auprès des électeurs, notamment des visites à domicile.

Cette armée semble maintenant prête à continuer le combat pour prendre le Sénat et faire élire un président démocrate qui pourrait travailler de concert avec la nouvelle Chambre basse restée bleue. Évidemment, oui, bien sûr, qui ne le souhaiterait pas pour son camp ? Alors comment ?

Viser le centre

Christophe Cloutier-Roy, chercheur en résidence de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM, tire des leçons du passé récent pour le proche avenir. Il propose deux leçons pour ainsi dire géographiques pour commencer :

Midwest. « Cette région apparaît de plus en plus comme la zone névralgique pour le contrôle de la politique américaine, dit-il. C’est dans cette région que Trump a assuré ses victoires décisives pour arriver à la Maison-Blanche. Les démocrates ont maintenant pris beaucoup de sièges dans les États de la région. Sauf en Indiana, leurs sénateurs ont été réélus. Ils ont arraché des postes de gouverneur. Il y a donc intérêt à comprendre encore plus les besoins et les demandes de cette région qui a été beaucoup touchée par la désindustrialisation. Ce serait donc peut-être un bon plan d’adopter des mesures de populisme économique, de progressisme économique, puisque les syndicats y sont encore relativement forts, surtout en Ohio. Par contre, c’est peut-être une région où les idées plus radicales de la gauche culturelle passent moins bien. »

Sud-Ouest. « Cette autre région semble aussi prometteuse. Au Texas par exemple, la forte poussée démocrate ne s’est pas soldée par une victoire au Sénat de Beto O’Rourke, mais sa performance est franchement encourageante. Ce résultat pourrait donner envie aux démocrates d’investir dans des courses sénatoriales, au poste de gouverneur, voire pour la présidence. Les résultats de l’élection sénatoriale ne sont pas encore finaux en Arizona, mais là encore, la performance de la démocrate Kyrsten Sinema est encourageante pour son parti. Dans cette région, on mise plus sur la montée de la diversité ethnique, la force croissante du vote hispanique, notamment.

Le Parti démocrate devra aussi miser davantage sur les banlieues de certaines grandes villes où des populations de femmes éduquées et professionnelles se rebellent contre la présidence Trump. Sans négliger bien sûr le nord-est et la côte ouest, deux fiefs progressistes. »

« En fait, la conclusion de base, c’est que les démocrates ont plus de succès quand ils présentent des candidats qui cadrent bien dans leur région, ajoute le spécialiste. Les démocrates montrent, depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, qu’ils performent bien, même en territoires républicains, quand ils choisissent des candidats plus en fonction des aspirations de la population locale et moins en fonction des considérations idéologiques. La diversification des candidats sera donc une stratégie assez gagnante dans la perspective de 2020. »

Viser la gauche

Ce dilemme va tarauder le parti dans les deux prochaines années et il faudra bien trancher quand viendra le temps de choisir un « ticket » pour la présidentielle. Faudra-t-il opter pour un militant de la gauche comme l’était le sénateur Bernie Sanders ? Faudra-t-il plutôt une candidate centriste de l’establishment à la Barack Obama ou à la Hillary Clinton ? En fait, ce dilemme insoluble déchire le Parti démocrate au moins depuis les années 1940.

« Les démocrates ont encore décidé de tirer profit du choc de 2016 et de l’impopularité de Donald Trump en se positionnant au centre plutôt que sur un programme idéologiquement très campé à gauche. Je crois que c’est une bonne option qui réussit à ménager l’ensemble des groupes de la coalition. Mais certains diront que c’est une mauvaise stratégie pour 2020 puisqu’elle a déjà échoué avec Mme Clinton. En plus, il reste l’impression que les dernières primaires présidentielles avaient été un peu manipulées par l’establishment pour favoriser Mme Clinton. »

La dégelée de 2016 liée aux politiques trumpiennes a stimulé la naissance de mouvements de la base allant jusqu’aux plus radicaux à l’échelle états-unienne, dont Alexandria Ocasio-Cortez élue dans un district de New York, maintenant la plus jeune représentante au Congrès à 29 ans. Le Parti démocrate va devoir composer avec cette frange de gauche et la satisfaire en partie pour ne pas entraîner une désillusion et une désaffection de cette faction, moins fidèle que les conservateurs aux républicains.

« On a vu un ressac dans les années 1960, explique M. Cloutier-Roy. Beaucoup de groupes issus de la nouvelle gauche des campus ont alors été abandonnés par le Parti démocrate sur la question de la guerre au Vietnam par exemple. La démobilisation qui a suivi a contribué à l’essor du conservatisme à la fin des années 1970 et 1980. »

Aspirants présidents

La prochaine lutte politique épique va se faire pour la fonction suprême américaine. Quel « ticket » choisiront les démocrates pour monter au front contre Donald Trump et son vice-président Mike Pence ?

Des candidatures fortes et quasi obligées se profilent, dont celle de l’ancien vice-président Joe Biden. Le Sénat, pouponnière de candidats à la présidence, fournit encore des noms très probables : Elizabeth Warren du Massachusetts, Kirsten Gillibrand de New York, Kamala Harris de Californie, Cory Booker du New Jersey ou Bernie Sanders du Vermont.

« Le problème [entre guillemets], c’est que ces candidats potentiels viennent de territoires acquis aux démocrates, dit le chercheur Christophe Cloutier-Roy, de l’UQAM. On voudra peut-être plus privilégier une candidature du Midwest ou du Sud-Ouest. Ce qui favoriserait une modérée comme Amy Klobuchar du Minnesota ou Beto O’Rourke du Texas, même si ce dernier a perdu contre Ted Cruz. Il a beaucoup de charisme et de notoriété. »

Les gouverneurs donnent aussi des aspirants de qualité : Gavin Newsom, nouvel élu de la Californie, Andrew Cuomo de New York ou le modéré John Hickenlooper, qui dirigeait le Colorado jusqu’à mardi.

On pourrait aussi voir des milliardaires se lancer dans la course, dont le philanthrope et environnementaliste Tom Steyer, ou l’ancien maire de New York Michael Bloomberg, 11e fortune mondiale.

La liste des candidats potentiels comprend aussi la vedette Oprah Winfrey et le maire de La Nouvelle-Orléans Mitch Landrieu. Même l’avocat anti-Trump Michael Avenatti, procureur de la star porno Stormy Daniels, songe à se lancer dans la course.

« Je ne serais pas surpris qu’on ait une quinzaine de candidats démocrates », annonce le spécialiste.