Un an après «Harvey», les changements climatiques tabous au Texas

Ce qu’il reste de petit bout de rue principale à Port Lavaca, Texas, donne un air de Champs-Élysées à certaines artères commerciales de villages du Québec, même les plus paumés et maganés de la Montérégie.
Photo: Stéphane Baillargeon Le Devoir Ce qu’il reste de petit bout de rue principale à Port Lavaca, Texas, donne un air de Champs-Élysées à certaines artères commerciales de villages du Québec, même les plus paumés et maganés de la Montérégie.

Ce qu’il reste de petit bout de rue principale à Port Lavaca, Texas, donne un air de Champs-Élysées à certaines artères commerciales de villages du Québec, même les plus paumés et maganés de la Montérégie. La façade simili Art déco du cinéma annonce qu’on y projettera Charlie and the Chocolate Factory pendant sept jours de juin. OK, mais de quelle année ?

Les quelques immeubles voisins sont barricadés, abandonnés ou abritent des commerces de vieux cossins présentés comme des antiquités, tous fermés même s’il est midi, vendredi. En face, un restaurant, l’église baptiste Hope Reformed installée dans un ancien commerce et pas un, mais bien deux salons de coiffure.

Avec son nom et ses vitres miroirs, la devanture du Adore Studio a des allures de salon de massage. La petite porte donne sur une sorte de loft de rez-de-chaussée avec trois fauteuils vides. La gérante Monica Villarreal a le temps de jaser de sa vie pendant et après Harvey, l’ouragan qui a dévasté la région il y a un an.

« Harvey nous a profondément affectés, dit-elle. Le salon a été inondé. Ma famille a passé trois semaines sans électricité. On branchait les téléphones dans l’auto. »

Le Adore Studio Salon est resté fermé pendant deux mois. Il fallait faire 500 km aller-retour pour l’épicerie. La Croix-Rouge, les églises ont logé et nourri les plus mal pris.

Quelques images des inondations causées par Harvey, en banlieue de Houston

 

Finalement, la catastrophe naturelle a accéléré le déclin de ce qui restait de vitalité ici. Comme partout, les rues commerciales meurent des effets combinés de la concurrence des centres commerciaux et du commerce en ligne. Heureusement pour Mme Villarreal et la chapelle voisine, Amazon n’y livre pas encore de coupes, ni de bondieuseries non plus.

« Pour les gens, tout est revenu à la normale ou presque, poursuit la gérante. Des bouts de la cote ont disparu. Le quai des pêcheurs n’existe plus, à Lavaca. Il reste maintenant à recevoir l’argent des compagnies d’assurances, ce qui prend du temps. »

Et les gouvernements ? « Quoi, les gouvernements ? » Vous ont-ils aidé ? Ont-ils parlé de la manière de préparer les communautés, l’État, le pays pour la prochaine fois, qui viendra ?

Franchement, Monica Villarreal avoue se désintéresser maintenant de la chose politique. Elle ne votera pas mardi prochain aux élections de mi-mandat. La dernière fois, elle a donné sa voix à Hillary Clinton. « Trump a été élu avec moins de voix, dit-elle. Le système est brisé. De toute manière, un parti ou l’autre, c’est finalement choisir entre le mauvais et le pire. »

Reconstruire

Harvey, neuvième ouragan de la saison cyclonique 2017 de l’Atlantique Nord, a frappé le Texas fin août. La première frappe a touché terre à quelques kilomètres de Port Lavaca. Harvey, de force 4, est un des plus puissants de l’histoire des États-Unis avec des vents de 215 km/h. L’eau a causé des dégâts estimés entre 100 et 200 milliards de nos dollars. La catastrophe meurtrière a fait 90 morts.

La reconstruction va prendre des années. Les plus démunis, sans assurances, ont le plus de difficulté à s’en remettre, parce qu’ils n’ont pas l’argent pour soit reconstruire et racheter des meubles, soit réparer leurs résidences déjà peu reluisantes.

« Rien n’est revenu à la normale et cette situation va perdurer assez longtemps », dit Marina Badoian-Kriticos, chercheuse du Houston Advanced Research Center (HARC), regroupement universitaire et savant indépendant, qui fournit des recommandations pour la construction verte et le développement durable à la Ville. « L’aide gouvernementale prend des années à se matérialiser. L’ouragan Ike a frappé il y a dix ans et je comprends que les derniers chèques fédéraux d’aide ont été encaissés plus tôt cette année. »

La Ville de Houston a dévoilé en septembre un plan pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre en s’alignant sur les objectifs de l’Accord de Paris. L’administration a adopté de nouvelles règles de construction dans certaines zones.

« On ne pourra jamais empêcher de nouvelles inondations, résume Mme Badoian-Kriticos. Il faut donc mieux se préparer à y faire face, pour vivre avec les inondations, quoi. »

Changer

Il faudrait aussi tout faire pour ne pas les empirer. Deux recherches scientifiques ont établi que le mètre d’eau et plus tombé dans certains coins du Texas à cause d’Harvey correspond à une hausse de 38 % par rapport à l’inondation qui se serait produite dans un monde qui ne se réchauffe pas.

Les changements climatiques n’ont pourtant pas été un enjeu important de la campagne politique en cours dans cet État pétrolier. « Dans certains coins du Texas, vous ne pouvez oser mettre “changement” et “climat” dans la même phrase qu’à vos risques et périls », dit la scientifique de l’HARC.

Le candidat démocrate Beto O’Rourke a répondu à une question à ce sujet mardi soir pendant une rencontre avec des étudiants de l’Université de Houston. Il a dit qu’il fallait participer au mouvement mondial de lutte contre les mutations du climat, tandis que le gouvernement Trump rejette cette option.

La lecture de la plateforme du Parti républicain de l’État pourrait faire mourir de peine un écolo. Elle s’oppose à la taxe du carbone, à l’« environnementalisme ». Les changements climatiques y sont décrits comme « un programme politique fait pour contrôler tous les aspects de notre vie » et il est donc recommandé de fermer l’agence fédérale de protection de l’environnement. Le texte conservateur réclame aussi l’abolition du ministère de l’Éducation.

Persister

Les villes texanes sont développées autour d’autoroutes qui mènent vers les gratte-ciel du centre-ville, où traînent quelques trottinettes et vélos en libre-service, considérés comme l’effort de transport en commun. Houston n’a toujours aucun plan d’urbanisme, seule ville de cette taille aux États-Unis dans ce cas archaïque. On peut donc y construire n’importe quoi, n’importe où. La proposition d’adopter un plan a été rejetée dans les années 1950 et 1960, la planification étant associée à une logique politique communiste.

Wilson, preuve irréfutable de cette réalité du laisser-faire urbain, patientait devant l’école primaire Lockwood dans le quartier Kashmere Gardens mardi dernier. Wilson, 4 ans, est un petit cheval, sans être un poney. Sellé, il patientait sous un arbre, avec son jeune maître, John Fawler, 17 ans, qui veut devenir champion de boxe, poids plume. John tenait le licou d’une main et caressait Wilson de l’autre en fournissant des explications.

« J’attends mon jeune frère pour le ramener à la maison après l’école, a dit John. Je viens le chercher tous les jours avec Wilson. Mais aujourd’hui, Wilson est enrhumé. » La maison ressemble à une ferme miniature, avec un pré et une grange. En plus de Wilson, cette grange abrite une vache, des chèvres et des poules. Tout autour, tous les formats et les styles de maisons se côtoient.

Le quartier de Kashmere Gardens est à quelques kilomètres du centre-ville, disons comme le quartier Ahuntsic par rapport à la place Ville-Marie à Montréal. Le coin a été un des plus touchés par les inondations d’Harvey et les traces en sont encore visibles partout, surtout avec les maisons de misère abandonnées. La famille Fawler, elle, a quitté sa ferme urbaine quelques jours pendant l’ouragan. Wilson et le reste de la ménagerie ont été évacués aussi, en fourgonnette. « Tout va bien, maintenant, dit John en le caressant. Tout va bien. »


Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.


Une versions précédente de cet article, qui affirmait que l'ouragan Harvey avait frappé le Texas il y a deux ans, a été corrigée. Il s'agit plutôt d'il y a un an.