Les Latinos du Texas et la caravane des migrants

Un homme pêche dans le Rio Grande à Laredo au Texas, près d’une croix plantée en mémoire d’un immigrant qui s’est noyé en tentant d’entrer aux États-Unis à la nage.
Photo: Rodrigo Abd Associated Press Un homme pêche dans le Rio Grande à Laredo au Texas, près d’une croix plantée en mémoire d’un immigrant qui s’est noyé en tentant d’entrer aux États-Unis à la nage.

Elle sortait d’un magasin de guenilles pour adolescentes où elle venait d’échanger des trucs achetés par sa fille. En tout cas, c’est ce qu’elle a expliqué après les présentations d’usage, comme pour s’excuser d’être à cette porte, à son âge, probablement dans la quarantaine.

Qu’un journaliste vienne de Montréal jusqu’à Laredo pour s’intéresser aux élections de mi-mandat en général et à la fameuse caravane de migrants qui s’approcherait de la frontière des États-Unis l’a beaucoup étonnée. Parce que franchement, elle-même trouve cette histoire fumeuse.

« La caravane ? C’est de la propagande, c’est rhétorique », a dit la dame qui s’est présentée comme MaryAnn (« et c’est tout »). « Le président bluffe avec cette histoire, c’est évident. Je ne connais personne qui se sent sérieusement menacé. Mais on en parle beaucoup dans les médias, effectivement. »

Peu importe, la semaine prochaine et dans les années à venir, MaryAnn va voter pour les candidats républicains liés au président Trump, dont Ted Cruz, qui se représente au Sénat. Pourquoi ? Parce que l’économie va bien. Parce qu’il faut protéger les libertés fondamentales. Parce qu’elle ne veut pas d’Obamacare. Mais pas pour protéger la frontière contre cette caravane instrumentalisée.

Dans les rues de Laredo

La frontière est à quelques kilomètres. L’autoroute 35, des embranchements et trois ponts internationaux y font passer des milliers de camions de marchandise par jour, dans les deux sens. Les véhicules de patrouille de la ligne de démarcation aussi sont légion.

Le centre commercial où se trouve la boutique Forever 21 pourrait être transféré n’importe où sur le continent, y compris au Québec. Pas le coeur historique de la ville, pompeusement appelé « downtown », qui ne pourrait qu’être là. Il y a d’ailleurs un autre Laredo du côté mexicain. C’est l’histoire d’un cow-boy de celui du Texas (Streets of Laredo) qu’a chantée Johnny Cash.

Ces rues abritent des boutiques très bas de gamme, mettons du Tout-à-un-peso, avec parfois des sonos tout aussi médiocres crachant des tubes en espagnol. Les clients et le personnel approchés s’étonnent encore plus de la démarche journalistique que MaryAnn. Beaucoup refusent de répondre aux questions toutes simples.

Darryl veut bien parce que la marijuana est légalisée au Canada, précise-t-il. Il travaille chez Smoking Gun, qui vend des accessoires pour en fumer du plus ou moins bon, surtout de grosses pipes. Lui ne s’intéresse pas à la politique, ne suit pas les infos non plus, même s’il sait qu’elles répètent qu’une caravane s’approche (« I don’t care »). Il ne votera pas. Au fait, il n’a jamais voté. S’il le faisait, ajoute-t-il, ce ne serait certainement pas pour les démocrates, qu’il qualifie étrangement de « cabalistiques ».

Quelques rues plus loin, Leonides Ibanez se livre un peu plus. Elle possède la boutique Laredo Sportswear, qui ne vend que des t-shirts et aucun vêtement de sport, à vrai dire. Elle est arrivée il y a « muchos años » aux États-Unis et elle parle un anglais de base, enluminé d’espagnol. Elle explique que les États-Unis ont des problèmes, « mais jamais autant que les pays corrompus » d’Amérique centrale.

Et la caravane ? « Qui ne prendrait pas la route à pied pour échapper à la misère et à la violence ? demande-t-elle. On ferait tous pareil. » Leonides est enregistrée. Elle va voter. Mais elle ne veut pas dire pour quel parti.

Une frontière bleue

Si la tendance se maintient, Laredo va voter démocrate. « La frontière est vraiment très bleue », résume Julia Wallace, journaliste qui couvre la politique pour le Laredo Morning Times. À preuve, ici, dans le 28e district, le représentant au congrès Henry Cuellar est élu avec de fortes majorités depuis quatorze ans. Le Parti républicain ne lui oppose personne parce que personne n’a voulu de cette candidature perdue d’avance. Un libertarien pourra recevoir les votes de protestation, dont celui de MaryAnn peut-être, mais elle ne me l’a pas dit.

Dans le district voisin, l’énorme 23e, qui va de San Antonio jusqu’à El Paso, les républicains l’ont emporté en 2014 en présentant un candidat atypique, l’Afro-Américain Will Hurd, ancien de la CIA qui a espionné des années en Irak et en Afghanistan. Il se représente et est très ami avec le démocrate Beto O’Rourke, congressman et candidat au Sénat. Ce dernier a préféré ne pas appuyer la candidate de son propre parti Gina Ortiz Jones, une sorte de candidate idéale pour le coin. Sa mère monoparentale a immigré des Philippines et Mme Ortiz Jones aussi a servi comme officier de renseignement dans la guerre au Moyen-Orient, mais pour l’armée de l’air. L’ex-capitaine pourrait faire basculer le siège qui est considéré comme un des quelque vingt-cinq en ballottement réel.

« Comme vétéran, je suis très préoccupée par le fait qu’on réassigne des membres des forces armées vers la frontière sud, a-t-elle dit tout en souhaitant les meilleures ressources possible pour les services frontaliers. Il manquerait 2000 agents. Elle comme son opposant Hurd favorisent une solution dite diplomatique impliquant le Mexique.

« Les gens ne sont pas préoccupés par la caravane. On ne sait même pas si elle va se rendre jusqu’ici, à Laredo. Personne n’en parle. Ici, les gens sont préoccupés par le système de santé », reprend la collègue Julia Wallace, rencontrée dans le petit immeuble du journal qui annonce fièrement avoir été fondé en 1881. « Beto aussi va gagner ici », dit-elle en rappelant tout de même que son opposant Ted Cruz était à l’université locale (TMU), où il a été reçu avec un enthousiasme puissant.

Un bloc éclaté

Plus de 78 % des résidents du district qui inclut Laredo sont Latinos et on entend parler espagnol partout. La moyenne oscille autour de 12 % ailleurs au pays et de 28 % dans l’ensemble du Texas.

« Il ne faut pas penser le vote latino en bloc monolithique », explique le politologue Geronimo Cortina, directeur adjoint du Centre de recherche sur les Mexicano-Américains de l’Université de Houston. Il distingue différents types d’électorats potentiels dans cette communauté : ceux qui ne peuvent pas voter, souvent parce qu’ils n’ont pas la citoyenneté ; ceux qui pourraient voter, mais ne s’inscrivent pas sur les listes électorales ; ceux qui sont inscrits et ne votent pas ; et finalement ceux qui votent.

Seuls ceux-là comptent finalement, mais à différents degrés, en fonction des enjeux et des scrutins, locaux ou nationaux. En 2012, par exemple, 70 % des votes latinos étaient contre le gouverneur républicain, mais à peine 39 % des Latinos inscrits sont allés aux urnes.

Le spécialiste avertit que ce bloc n’est pas plus homogène du point de vue idéologique. Il a voté à 50 % environ pour le dernier président Bush et à 20 % pour élire Donald Trump. « Les Latinos ne sont pas tous démocrates ou presque comme les Afro-Américains », dit M. Cortina.

Il rappelle que les Latinos peuvent défendre des options progressistes en réclamant de meilleurs systèmes de santé ou d’éducation tout en appuyant un conservatisme moral, religieusement fondé. Le congressman Cuellar est d’ailleurs plutôt pourpre que bleu. En tout cas, c’est un des démocrates les plus à droite.

Le professeur observe la même ambiguïté par rapport à l’immigration, dont la caravane représente peut-être une variante. « Là encore, la communauté comme toute la société est divisée, éclatée. La caravane peut être vue comme une invasion de barbares à nos portes. Elle peut aussi être perçue comme une situation humanitaire. Des gens dans le besoin, menacés, demandent assistance. Ces positions s’affrontent et elles semblent bien irréconciliables. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.