Comment le vote des jeunes progressistes pourrait changer le Texas

Le candidat démocrate Beto O’Rourke mise sur la forte population jeune du Texas pour se faire élire, ce qui semblait inconcevable il y a quelques mois.
Photo: Amanda Voisard Austin American-Statesman / Associated Press Le candidat démocrate Beto O’Rourke mise sur la forte population jeune du Texas pour se faire élire, ce qui semblait inconcevable il y a quelques mois.

Hollie Green distribuait des pamphlets électoraux mercredi après-midi devant un des pavillons offrant des services aux étudiants du magnifique campus de l’Université du Texas à Austin. Sa documentation présente la candidate de son choix pour les prochaines élections du conseil municipal (district 9), qui auront lieu la semaine prochaine en même temps que des milliers d’autres scrutins de tous les ordres de gouvernement, sauf le présidentiel. Sa candidate s’appelle Danielle Skidmore. Elle est la mère d’un jeune garçon handicapé qui se déplace en fauteuil roulant. Et elle est transgenre.

« Danielle pourrait devenir la première transgenre membre d’un conseil municipal au Texas », dit fièrement sa bénévole qui étudie les humanités et les sciences politiques.

Hollie Green a 19 ans, presque 20, et elle a pu voter pour la première fois aux présidentielles en 2016, pour Hillary Clinton. Elle s’affiche maintenant avec des autocollants pour Beto O’Rourke, candidat démocrate qui veut bouter l’ultraconservateur Ted Cruz hors du Sénat des États-Unis d’Amérique.

Bienvenue au Texas. Un des Texas, en tout cas.

Cet État est souvent décrit comme l’exact opposé de la Californie, une sorte d’Arabie saoudite à l’américaine avec des puits de pétrole et des fous de Dieu partout sur cette terre du Sud profond de la taille d’un pays. En ajoutant les cowboys, réels ou pastichés, des milliardaires républicains, des immigrants mexicains qui triment fort et des armes à feu pour tout le monde, y compris les enfants et les grands-mères, on complète bien le cliché texan que le cinéma reproduit et entretient jusqu’à plus soif.

Il y a encore beaucoup de ça, même si depuis le week-end dernier, je n’ai croisé aucun Stetson.

Sur la route hier matin, on pouvait capter la station 1400 AM de Waco diffusant une émission baptisée Logic Nation où les animateurs ont discuté pendant deux heures de la caravane de migrants du Sud, abritant supposément des criminels et des terroristes qui voudraient envahir le meilleur pays du monde.

Les animateurs évoquaient constamment la « gauche progressiste tolérante » en mission pour interdire le droit de posséder des armes.

Un autre Texas est en gestation, incarné jusqu’au cliché lui aussi par Hollie Green et sa candidate. Un Texas beaucoup plus progressif, beaucoup plus hétérogène qu’on ne se l’imagine, dans le ton de la gauche intersectionaliste.

Photo: Austin American-Statesman

La vitalité avant-gardiste d’Austin repose sur ses étudiants, ses artistes et ses entrepreneurs des nouvelles technologies, tout ce qui se concentre dans le célèbre festival SXSW.

David Conger, 37 ans, en est. Texan, diplômé de guitare, il enseigne la musique au primaire. Dans ses temps libres, il appuie Beto O’Rourke autant qu’il le peut.

« Austin est peut-être une île bleue au milieu d’une mer rouge, comme on l’entend dire souvent, dit-il en entrevue. Je crois surtout que le Texas est divisé entre les villes démocrates et les régions rurales conservatrices, voire très conservatrices. Comme c’est un immense État, il y a beaucoup de régions rurales où les gens travaillent dans l’industrie du pétrole et votent avec leurs poches. Mais quelque chose est effectivement en train de changer avec le mouvement de la base [grassroot] porté par les femmes, les Latinos et les jeunes. »

Belle jeunesse

Le Texas est l’État le plus jeune de l’Union : 40 % de sa population a moins de 35 ans. Un élève américain sur dix étudie dans une école texane. Les projections établissent qu’en 2050 les Texans auront doublé en nombre pour finalement habiter l’État ayant le plus grand nombre de grands électeurs pour désigner les présidents. La « Lone Star » en aura plus que la Californie et New York combinés.

Les jeunes composent déjà le groupe générationnel pesant le plus lourd. Mais ces jeunes ne votent pas beaucoup. Aux élections présidentielles de 2016, remportées par Donald Trump, les 18-24 ans sont allés deux fois moins aux urnes que les 65-75 ans.

En fait, au Texas, tout se décide aux primaires républicaines, qui attirent environ 1,5 million d’électeurs, en majorité des baby-boomers argentés. Il suffit d’un minuscule bloc de quelque 750 000 voix pour devenir le candidat sénatorial quasi assuré de l’emporter au scrutin général.

En plus, comme dans beaucoup d’États, les républicains ont multiplié les tracas et les blocages pour empêcher l’inscription sur les listes électorales et découpé les cartes à leur avantage (gerrymandering). Le résultat : Austin compte cinq districts (et autant de membres du Congrès), dont quatre appartiennent aux républicains. Cette démocratie est aussi malade de ce genre de manipulations.

« Les démocrates ont le nombre pour eux, mais ils doivent absolument faire en sorte que les gens aillent voter », dit encore M. Conger, qui y travaille lui-même en faisant du porte-à-porte et des appels téléphoniques.

Les initiatives pour y arriver sont légion, soit dans un but non partisan, soit de manière engagée. Un exemple parmi des dizaines : l’organisme neutre TX Vote s’active sur les différents campus de l’Université du Texas pour encourager les étudiants à s’enregistrer comme électeurs et à voter, peu importe pour qui finalement.

Un autre exemple : la plateforme NextGen cumule déjà plus de 250 000 promesses de voter de jeunes Texans de moins de 35 ans.

Beto et les universitaires

Le candidat démocrate au Sénat Beto O’Rourke mise sur cette base du nouveau Texas pour se faire élire, ce qui semblait inconcevable il y a quelques mois encore.

Le grand et mince quadragénaire était la vedette très attendue d’un Town Hall mercredi soir à l’Université de Houston. L’animateur vedette Criss Matthew de MSNBC menait l’entrevue devant des centaines d’étudiants en délire qui n’auraient probablement pas réagi avec plus d’enthousiasme devant Drake. Des gens dans la salle criaient régulièrement : « We love you Beto ! » Et il répondait : « Me too. »

Il faut dire que Beto O’Rourke a du charisme à revendre.

Il s’exprime très vite et toujours très clairement, évite tous les pièges, blague comme un humoriste (y compris par autodérision) tout en défendant un programme très progressiste à l’échelle du Sud : contre la guerre en Irak et pour boulonner l’accès à certains types d’arme ; contre la construction d’un mur à la frontière mais pour le libre-choix en matière d’avortement et pour rendre les deux premières années universitaires gratuites, etc.

Photo: Austin American-Statesman

Tout le monde l’appelle Beto tout simplement, et Beto, c’est un peu Texas solidaire.

Les questions des jeunes ont abordé tous ces sujets, et d’autres encore attendus de la gauche actuelle et des universités libérales en particulier. Une étudiante lui a même demandé ce qu’il comptait faire pour défendre les droits de la communauté LGBTQ, celle de la candidate de Hollie Green quoi.

Beto O’Rourke a répondu qu’au Texas il était encore légal de se faire congédier pour son orientation sexuelle et qu’il fallait changer cette loi. Il a ajouté que 13 000 enfants espèrent être adoptés en ce moment alors qu’on refuse le droit d’adopter un enfant aux gais et qu’il fallait que ça aussi, ça change.
 

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.