Au Texas comme partout aux États-Unis, les femmes montent au front politique

Les femmes du Texas — ou du moins, plusieurs d’entre elles — font campagne pour le démocrate Beto O’Rourke.
Photo: Loren Elliott Agence France-Presse Les femmes du Texas — ou du moins, plusieurs d’entre elles — font campagne pour le démocrate Beto O’Rourke.

Andrea McKenna a été la première. Des milliers de femmes sont venues la rejoindre depuis.

Sa décision de s’engager, elle l’a prise en juillet dernier en voyant en ligne que le quartier général à Houston de Beto O’Rourke, candidat démocrate pour représenter le Texas au Sénat des États-Unis, serait bientôt inauguré et se cherchait des bénévoles. Le Texas est rouge républicain foncé depuis des décennies.

« J’ai pris ma retraite le 1er juillet et je m’ennuyais après trois jours, explique-t-elle. Je me demandais quoi faire et je suis tellement en colère contre Donald Trump que j’ai décidé de m’impliquer pour redonner de la dignité à notre pays. Je suis venue à la nouvelle permanence démocrate. Nous étions deux en fait les premiers jours, mais l’autre femme a de jeunes enfants à l’école et elle était moins disponible. Après, il en est venu de plus en plus, et beaucoup sont restées. »

Combien ? Des milliers et des milliers, dit-elle, même si les comptes, entre les bénévoles de quelques heures et les quasi-permanents, deviennent difficiles à établir. Chose certaine, le QG de la rue Old Spanish Trail les a attirées et souvent retenues comme un aimant. Ces « betoistes » bourdonnent encore à l’intérieur comme à l’extérieur du centre de commande temporairement installé, comme tous ceux du Québec, dans un ancien local commercial un peu délabré mais stratégiquement situé au carrefour des voies de circulation — et il y en a jusqu’à plus soif dans cette ville überbétonnée.

En voici trois à la table de la réception, un minuscule échantillon. Voici Janet Neath, 72 ans, qui a commencé à militer pour la première fois de sa vie après l’élection de Donald Trump. « C’est un harceleur », dit-elle. Les attaques contre les immigrants la peinent particulièrement.

Voici Mary Grace Carter, mère de deux adolescents. Elle aussi s’implique pour la première fois, stimulée par la peur des tueries dans les écoles. « Je défends le 2e amendement [sur le droit constitutionnel de posséder des armes], dit-elle. Mais il faut un permis pour conduire, alors je veux des règlements plus sévères pour contrôler la vente d’armes. »

Voici Silvia Gederberg, militante de longue date. Elle a commencé à protester avant la guerre en Irak, la seconde, celle du début du siècle. « Je participais à une vigile chaque vendredi soir, au centre de Houston. Il y a beaucoup de gens de gauche ici, même si on élit le très conservateur Ted Cruz. » Maintenant, elle travaille surtout pour l’élection au Congrès de Lizzie Fletcher dans le district 7. « Les bénévoles qui l’appuient sont presque toutes des femmes, dit-elle fièrement. Lizzie elle-même a été choisie parmi sept candidats à l’investiture et contre une autre femme en bout de course. Nous sommes fortes. »

Une révolution tranquille 

Le même militantisme germant de la base et de tous bords s’observe partout aux États-Unis. Quelques causes fondamentales rassemblent cette coalition arc-en-ciel, notamment la demande d’une assurance maladie universelle. L’élection de Donald Trump a stimulé le réveil de cette alliance multiforme regroupant des vieux pacifistes et des jeunes hipsters, des Latinos et des Afro-Américains, mais surtout et partout des femmes en colère.

Le mouvement des Indivisibles, né juste après l’élection présidentielle de 2016, concentre cette réalité au pur sucre, comme une sorte de Tea Party à l’envers. Il existe maintenant plus de 4000 associations locales des Indivisibles et environ 70 % des membres du mouvement sont des femmes.

Les signes de la mutation et de l’importance des élections de mi-mandat du 6 novembre s’accumulent. Plus de 20 millions de démocrates ont participé au choix des candidats aux primaires, le double d’il y a quatre ans. En Géorgie seulement, près de 300 000 Afro-Américains de plus qu’en 2014 se sont enregistrés pour voter. Les candidats démocrates du pays ont accumulé 850 millions $US de dons en ligne.

L’aspirant sénateur Beto O’Rourke refuse les contributions des entreprises dans un pays où les « super pacs » fournissent des milliards aux candidats. Sa limite est fixée à 2700 $US par personne. « On retourne les chèques des entreprises, dit Mme McKenna. Et on demande au donateur de nous faire un chèque en son nom personnel. »

La charge populaire tire souvent le Parti démocrate vers la gauche, y compris en choisissant carrément des candidats ouvertement socialistes, comme Alexandria Ocasio-Cortez ou Alyanna Pressley. Le dernier numéro du magazine Times explique qu’il s’agit surtout d’un mouvement ancré dans mille et une communautés, chacune avec ses particularités, plus ou moins progressistes.

La révolution tranquille américaine est peut-être même moins de gauche que locale et communautaire. Ce qui marche à Denver ne fonctionne pas nécessairement en Alabama. Ce qui stimule dans un district déplaît dans un autre. Et au total, si les démocrates prennent le Congrès et peut-être le Sénat en novembre, ce sera grâce à une infinité d’organisations sur le terrain menées par des centaines de milliers de militantes, comme à Houston depuis l’implication de Mme McKenna.  
 

Ici comme ailleurs

Alexis de Tocqueville disait déjà au XIXe siècle que la démocratie en Amérique repose sur cette capacité à combiner les forces populaires. Les liens se tissent à l’intérieur des communautés, puis dans les communautés entre elles, jusqu’à englober le grand tout national, les réseaux virtuels s’ajoutant maintenant aux traditionnels.

À preuve, en quelques heures de visite du QG démocrate de Houston, au moins trois personnes sont arrivées d’un autre État pour offrir leurs services à l’élection de Beto O’Rourke, qui pourrait contribuer à bleuir le Sénat.

Marilyn Hourican arrive tout juste de la Virginie. « C’est vraisemblablement le mouvement de la base [grass root] le plus grand de l’histoire des États-Unis, dit-elle fièrement. En tout cas, c’est du jamais vu pour moi. »

Elle présente Judy Levey venue du Maryland. Elles habitent à vingt minutes de route l’une de l’autre en traversant le Potomac, et c’est à Houston qu’elles se sont rencontrées pour la première fois, en poussant à la roue Beto.

« J’ai participé à toutes les marches à Washington depuis l’arrivée de Donald Trump, dit l’ancienne fonctionnaire Hourican. J’ai protesté dans la capitale et dans le Sud parce que je n’aime pas ce qui arrive à notre pays depuis 2016. Je suis ici, à Houston, pour soutenir le changement à travers Beto O’Rourke, un homme honnête qui pourrait faire du bien au Texas et aux États-Unis. Je suis en mission. »

Judy Levey acquiesce et enchaîne. Elle ajoute que Ted Cruz est une force nuisible au Texas et à toute la république. « Tout le monde est affecté et je suis venue dire qu’assez, c’est assez. »

Un million de portes

Le message ferme est livré une porte à la fois. Marilyn Hourican dit visiter une cinquantaine de maisons quotidiennement. Andrea McKenna lance qu’au total, les bénévoles ont rejoint plus d’un million de maisons du Texas en quelques mois.

La mécanique huilée repose aussi sur des centaines et des milliers de meetings là où se trouvent les électeurs potentiels. Le parti en propose pour tous, y compris des assemblées de cuisine et des locaux éphémères sur le mode « pop up ». Les hôtes aident les citoyens non enregistrés comme électeurs à s’inscrire en ligne. Ceux-ci s’engagent ensuite à voter et remplissent une déclaration officielle sur un petit carton que le parti leur retourne quelques jours avant le vote. Les adresses sont transcrites à la main par des dizaines de militantes.

Les femmes montent au front politique, une carte postale à la fois, un téléphone à la fois, une porte à la fois. Et ce n’est probablement qu’un début. Que Beto O’Rourke perde ou gagne, le mercredi 8 novembre, deux jours près les élections, Mme Hourican sera de retour chez elle, à Washington, pour y poursuivre le combat. « Je vais continuer à faire ce que je fais maintenant, dit-elle l’air résolu, c’est-à-dire déranger autant que je peux l’occupant de la Maison-Blanche. »


Ce reportage a été financé grâce au soutien du fonds de journalisme international Transat–Le Devoir.