Et si le Texas causait la surprise?

Les électeurs texans semblent très mobilisés, le taux de participation au scrutin par anticipation atteignant un sommet historique.
Photo: Loren Elliott Agence France-Presse Les électeurs texans semblent très mobilisés, le taux de participation au scrutin par anticipation atteignant un sommet historique.

Une lutte historique se déroule au Texas, où les démocrates espèrent faire une percée, notamment en éjectant le sénateur Ted Cruz, un hyperconservateur. La cause rameute les électeurs par centaines de milliers vers les bureaux de vote par anticipation, où les attendent les militants. Premier texte d’une série sur les élections de mi-mandat vues depuis le sud de la république, dont la devise dit : « De plusieurs, un ».

Bob Hall a remis sa casquette sitôt passé le périmètre réglementaire du centre communautaire Trini MendenHall, avenue Wirt Road, à Houston. Un des bureaux de vote par anticipation y est installé depuis le 22 octobre et restera en activité jusqu’au 2 novembre, à quatre jours des élections de mi-mandat aux États-Unis.

Le périmètre, balisé par des affiches en anglais, en espagnol et en vietnamien, délimite une zone franche de propagande. La casquette de Bob, qu’il ne peut porter à l’intérieur du hall, affiche le slogan républicain « Keep America Great », variante du mot d’ordre trumpien visant à redonner au pays-continent sa grandeur.

« Tout le monde m’appelle Bob et ça se dit à l’envers comme à l’endroit », explique rapidement le sympathique farceur septuagénaire, toujours droit et mince, comme un mât de drapeau. Ce Bob-là appuie tous les candidats républicains qui se présentent, se représentent ou sont déjà élus. Il en fait fièrement la liste : le président Trump, le sénateur Ted Cruz, l’aspirant au congrès du district no 2 Dan Crenshaw. Ancien Navy Seal, une troupe d’élite, ce dernier a été gravement blessé en Afghanistan et porte maintenant un cache-oeil, comme un pirate.

« Je peux résumer les valeurs républicaines en style télégraphique tellement elles sont claires, dit Bob après une quinzaine de minutes de conversation. Nous sommes pour les baisses d’impôt, pour les petites entreprises et contre le socialisme. » Un peu après, il a ajouté Dieu à la liste, mais sans plus.

Le socialisme menace le Texas et les États-Unis ? « Oui, comme il a détruit le Venezuela, répond Bob. La tactique est toujours la même : créer du chaos et après imposer un régime qui brime toutes les libertés. »

 
Photo: Erich Schlegel Agence France-Presse Le sénateur républicain Ted Cruz serre les mains de partisanes à la fin d’un rassemblement politique.

Pour lui, cette stratégie du désordre, les démocrates ont commencé à l’appliquer sous les deux derniers mandats présidentiels. « Barack Obama n’aime pas l’Amérique », explique encore l’ancien soldat de l’armée régulière, installé au Texas depuis sa retraite, après un détour par la Californie. « Obama s’est excusé au monde entier pour ce que nous sommes. Moi, je suis fier de mon pays. Je viens de Pennsylvanie, le berceau de la république. Nous avons quitté la tyrannie britannique et ce n’est pas pour en accepter une autre maintenant. »

Du socialisme, svp

Melanie Limsky, elle, ne dirait pas non à un peu de socialisme. Assise à l’entrée du stationnement du centre communautaire, elle tient un carton dénonçant le refus du sénateur Cruz d’entendre l’histoire de sa famille, à haut risque médical et donc incapable de s’assurer convenablement à un coût abordable. Elle et ses deux enfants d’âge préscolaire souffrent de diabète.

Son « mauvais plan » couvre peu de soins et de médicaments. Environ 4,3 millions de Texans, dont 600 000 enfants, se retrouvent dans une situation semblable, sans couverture médicale appropriée.

« Le mois dernier, j’ai dépensé 4000 $ pour quelques jours d’hospitalisation d’une de mes filles. Certaines pilules de mon mari nous coûtent 40 $ chacune. Nous sommes pris à la gorge et quand j’ai appelé au bureau de Ted Cruz, on m’a raccroché au nez. »

Mme Limsky a donc décidé d’accorder son vote et son temps de militante à « Beto », comme l’indique sa pancarte. Le candidat démocrate au sénat Robert Francis O’Rourke a, en effet, officiellement fait changer son prénom pour Beto. Et il ne plaît pas qu’à la psychologue : il est devenu la coqueluche de la gauche américaine, un peu comme le sénateur Barack Obama en son temps. D’ailleurs, il pourrait bien se lancer dans la course au sommet présidentiel d’ici 6 ou 10 ans.

Beto contre Ted

Beto O’Rourke incarne le gars cool, charismatique et sympathique. Né dans une famille assez pauvre d’El Paso, diplômé de littérature, il a joué dans un groupe d’indie rock, travaillé dans les nouvelles technologies et même écrit un livre promouvant la légalisation du cannabis. Il n’a rien contre les footballeurs qui s’agenouillent pendant l’hymne national pour protester contre le racisme systémique. Il milite pour un système de santé universel. Toutes choses étant égales (mais elles ne le sont vraiment pas), ce démocrate se sentirait à l’aise au côté de Justin Trudeau.

Tout l’oppose à son adversaire. Ted Cruz, ancien « nerd » qui gagnait des concours oratoires pour étudiants en récitant la Constitution des États-Unis, défend des positions républicaines rouge foncé. En gros, selon le dernier numéro du magazine Harper, le slogan de base de ce fils d’immigrant cubain, né au Canada, soutient qu’il faut moins de gays et plus de guns, moins de toilettes transgenres et plus de prières. Son programme évoque Dieu à tous les étages.

 
Photo: Loren Elliott Agence France-Presse L’aspirant sénateur démocrate Beto O’Rourke est interviewé par une jeune partisane.

Comme la plupart des Américains, la vie de Cruz ces deux dernières années a été en partie définie par Donald Trump. Les deux hommes se sont battus l’un contre l’autre pendant les primaires républicaines présidentielles. Les insultes pleuvaient. Donald Trump a même dénigré l’apparence de Mme Cruz et affirmé que le père de Ted, d’origine cubaine, avait joué un rôle dans l’assassinat du président Kennedy. En plus, de l’avis de plusieurs politologues, c’est à Cruz que Trump a volé l’idée de miser sur les hommes blancs déclassés par la désindustrialisation pour constituer une base électorale forte. Cela n’a pas empêché le sénateur de participer aux côtés du président à un rallye politique la semaine passée.

C’est que les sondages le donnent toujours gagnant, mais par une marge de plus en plus mince (51 % contre 45 %, selon les données du week-end dernier). La lutte serrée étonne et détonne dans un État réputé républicain à la vie à la mort et qui a donné deux présidents conservateurs à l’Amérique en vingt ans : les Bush, père et fils.

Une société sous tensions

Les tensions et les enjeux expliquent certainement la force du vote par anticipation. Au plus fort de la journée dimanche, la file à l’intérieur du centre communautaire débordait de la salle du scrutin, traversant un corridor et remplissant une partie d’une autre grande salle. « C’était encore pire certains jours, explique Taisha, une des gardiennes de sécurité. Je n’ai jamais vu rien de pareil. »

Plus d’un quart de millions de personnes du comté de Harris, qui englobe Houston, avaient voté avant le week-end, trois fois plus qu’en 2014 à pareille échéance et un record historique. D’où l’intérêt pour Bob, Melanie et les autres militants de se pointer au Trini MendenHall. Comme le vote porte sur des dizaines de fonctions électives, de shérif à juge, en plus des référendums, les abords du centre communautaire sont tapissés de pancartes électorales et les partisans se disputent amicalement les places enviables, aux entrées et sorties du stationnement.

Il y avait des pompiers et leurs familles venus défendre la proposition B, qui soumet leur hausse de salaire au référendum. Un pompier gagne 40000 $ à l’échelon le plus élevé à Houston, contre 50 % de plus dans certaines plus petites villes de l’État. « Les négociations avec l’administration municipale achoppent depuis huit ans et nous avons décidé de faire arbitrer notre cause par le peuple », résume un des pamphlets distribués.

Roy Black, lui, était sur place pour faire valoir sa candidature comme juge du tribunal d’homologation des testaments (probate). Il se présente comme affilié républicain, puisque le système l’oblige à s’identifier (« je ne vais pas rendre des décisions politiquement partisanes ») et pratique le droit depuis plus de deux décennies. Il observe le féroce jeu politique avec résignation.

« Notre pays est incroyablement tendu et les dernières semaines ont rajouté des tensions », dit-il en mentionnant les tribulations autour de la nomination du juge Kavanaugh à la Cour suprême et la caravane des migrants qui se dirige vers la frontière au sud, et que les médias conservateurs couvrent sans relâche.

Et les bombes postales ? Et la tuerie dans une synagogue à Pittsburgh ?

« On peut certainement rajouter ça aussi, dit l’aspirant juge Black. Chacun est intéressé par la politique tout d’un coup et les bureaux de vote font le plein. »

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat – Le Devoir.