Que faut-il comprendre des actes de terrorisme intérieur aux États-Unis?

La campagne électorale de Donald Trump, puis sa présidence, ont mené à une polarisation encore plus grande dans le pays.
Photo: Manuel Balce Ceneta Associated Press La campagne électorale de Donald Trump, puis sa présidence, ont mené à une polarisation encore plus grande dans le pays.

Pas moins de 13 colis « potentiellement explosifs » ont ciblé cette semaine des figures importantes du Parti démocrate aux États-Unis, dont deux anciens présidents. Comment expliquer ces actes extrémistes ? Est-ce que cela aura une influence sur la présidence de Donald Trump ? Le Devoir a discuté de ces questions avec Kamran Bokhari, spécialiste des politiques internationales et des politiques de sécurité nationale à l’Université d’Ottawa, ancien fellow au programme sur l’extrémisme de l’Université George Washington et ancien consultant à la Banque mondiale. Propos recueillis par Alexandre Shields.

Êtes-vous surpris par la tournure des événements cette semaine, avec cette vague de colis suspects « potentiellement destructeurs » envoyés à différentes personnalités politiques ?

Je ne dirais pas que je suis surpris, mais je ne m’attendais pas à voir des éléments probablement liés à l’extrême droite cibler des personnalités aussi importantes du Parti démocrate, comme l’ancien président Barack Obama ou encore Hillary Clinton, Joe Biden, etc. Je m’attendais à voir l’extrême droite se manifester d’une façon ou d’une autre, mais pas nécessairement de cette façon.

Selon vous, qu’est-ce que cela nous indique sur la situation politique aux États-Unis, deux ans après l’élection du président Donald Trump ?

C’est quelque chose qui prend de l’ampleur depuis plusieurs années, mais la campagne électorale de Donald Trump, puis sa présidence, ont mené à une polarisation encore plus grande dans le pays. Sa rhétorique politique et son discours très provocateur ont suscité une réponse très forte de la part de ceux qui s’identifient comme des libéraux ou des démocrates, notamment dans les médias ou l’intelligentsia du pays. Et il y a aussi beaucoup de républicains qui n’aiment pas la rhétorique du président. Mais au final, il y a une profonde division qui a ouvert la porte à l’extrême droite, qui se sent légitimée de mener de telles activités extrémistes, voire terroristes.

Comment peut-on interpréter la décision de cibler, avec ces bombes artisanales, un média comme CNN, mais aussi plusieurs personnalités démocrates ?

Les auteurs ne sont pas nécessairement des partisans de Donald Trump. Mais il y a une frange du mouvement d’extrême droite nationaliste qui est très radicale et qui exploite la situation pour faire avancer sa propre cause. Elle utilise cette division politique, qu’elle accentue aux États-Unis, pour faire progresser son propre programme idéologique. Et la meilleure façon de le faire, c’est d’alimenter les flammes de cette crise et de cette division. Donc, en ciblant des démocrates, ces gens veulent provoquer encore plus d’indignation contre le président. Ils veulent même créer une crise pour le président, qui sera obligé de réagir. Et je ne serais pas surpris si certains de ces éléments visaient dans le futur des gens de droite, parce que leur objectif est que la polarisation entre la gauche et la droite continue de s’accentuer.

Comment peut-on interpréter la stratégie de Donald Trump dans le contexte de cette semaine, mais aussi depuis son élection en 2016 ?

Le président a été très ferme dans sa condamnation des actes commis. Mais en même temps, nous sommes très près des élections de mi-mandat. Il doit donc se positionner entre le besoin d’assurer la sécurité des citoyens et celui de faire le nécessaire sur le plan politique, pour maximiser ses appuis. Et je crois qu’il peut faire les deux, c’est-à-dire être très ferme avec les extrémistes tout en raffermissant sa base électorale, de façon à ce que les républicains aillent voter aux élections du 6 novembre. Pour cela, il doit maintenir sa rhétorique politique connue pour espérer faire des gains.

Donald Trump a dit mercredi que les Américains devaient être unis dans l’épreuve. Mais il a aussi réitéréses attaques contre les médias, qu’il a accusés d’être à l’origine de la « colère » qui secoue le pays. Croyez-vous qu’il va maintenir ce discours, qu’il tient déjà depuis plusieurs mois ?

Il va alterner ses discours. Lorsqu’il sera sous pression pour mettre la main sur les auteurs de ces actes extrémistes, il va les attaquer. Mais quand il aura besoin d’attaquer les démocrates et les médias, il le fera aussi. Il continuera de jouer sur les deux tableaux.

Certains affirment que le président pourrait être en partie responsable de cette situation, en raison de son discours incendiaire. Est-ce possible ?

Je ne crois pas qu’on puisse dire que le président est responsable. C’est un mot trop dur, surtout que je ne crois pas qu’il souhaitait que quelque chose comme ça survienne. Mais je crois que le président ne prête pas assez attention aux conséquences imprévues de ces événements. Il devrait plutôt assouplir sa rhétorique, parce que ce qui se passe, c’est qu’il essaie de maximiser ces gains de vote. On ne sait pas si cela va fonctionner, mais ce qu’on sait, c’est que son discours crée une atmosphère qui favorise l’émergence des éléments de l’extrême droite.

Croyez-vous que les événements de cette semaine auront un impact sur les élections de mi-mandat prévues le 6 novembre ?

C’est difficile à dire. Logiquement, on pourrait imaginer que plusieurs républicains décideront de ne plus soutenir Donald Trump. C’est possible. Mais puisque la division politique est tellement profonde et polarisée, on peut imaginer que le vote pour les démocrates et pour les républicains est déjà en bonne partie fixé. Les ardents partisans des républicains ne vont pas changer de camp. Mais il est possible que certains républicains regardent la situation et se disent que le pays va dans la mauvaise direction, et donc, qu’il faut changer de trajectoire politique. Déjà, plusieurs républicains sont très critiques de Donald Trump. Au final, les élections de mi-mandat seront le premier indicateur, depuis les élections de novembre 2016, des gains ou des pertes du président.

Après la crise des colis piégés, mais aussi les élections de mi-mandat, à quoi pourra-t-on s’attendre de la part de Donald Trump pour les deux dernières années de son mandat ?

Plus ou moins la même chose que ce que nous avons vu au cours des deux dernières années. Je ne crois pas qu’il y aura de grandes différences, mais si les démocrates font des gains importants aux élections de mi-mandat, nous pourrions voir une escalade de la part du président, pour rallier sa base. Il ne faut pas oublier qu’il souhaite être réélu en 2020. Il faudra donc surveiller la situation économique aux États-Unis, les pressions politiques internationales sur le gouvernement Trump. Les présidents ne font pas ce qu’il faut faire, ou ce qu’on attend d’eux. Ils font tout leur possible pour survivre.