Foire d’empoigne au Sénat américain pour un juge controversé

Une manifestante pendant les audiences. En tout, une trentaine de protestataires appuyant la demande de suspension des travaux ont été escortés à l’extérieur de la salle.
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse Une manifestante pendant les audiences. En tout, une trentaine de protestataires appuyant la demande de suspension des travaux ont été escortés à l’extérieur de la salle.

Les audiences du Comité judiciaire du Sénat chargé d’étudier la candidature de Brett M. Kavanaugh à un siège de la Cour suprême des États-Unis ont connu un démarrage très tendu mardi.

Les sénateurs démocrates ne voulaient rien de moins qu’arrêter les travaux. Ils ont proposé à tour de rôle d’ajourner l’audience pour leur laisser le temps de consulter les quelque 42 000 pages de documents déposées pendant la nuit, quelques heures avant le début de la réunion. La masse d’informations concerne les années de M. Kavanaugh passées comme conseiller juridique à la Maison-Blanche sous la présidence de George W. Bush.

Des protestataires infiltrés dans la salle ont appuyé périodiquement par leurs cris la demande de suspension des travaux et conspué les républicains comme l’aspirant juge. Chaque fois, les responsables du chahut, une trentaine au total, étaient escortés à l’extérieur de la salle.

Ils pouvaient alors rejoindre environ 250 femmes de groupes féministes réunies dans l’atrium de l’immeuble du sénat. Une douzaine de femmes habillées du costume de La servante écarlate, roman et série télé dystopiques de la romancière canadienne Margaret Atwood, ont préféré manifester en silence devant le Capitole.

L’atmosphère aussi lourde qu’exceptionnelle a été décrite comme une « loi de la foule » (mob rule) par le sénateur républicain du Texas John Cornyn. Le démocrate Dick Durbin de l’Illinois a répliqué qu’il s’agissait plutôt d’une manifestation de la « démocratie en action ».

La proposition d’arrêt, inédite de mémoire moderne, a été rejetée à plusieurs reprises par le président du comité, Chuck Grassley. Les démocrates sont aussi outrés que la Maison-Blanche refuse de divulguer des milliers d’autres pages d’archives liées au parcours du candidat et donc capables d’éclairer ses positions sur des questions fondamentales, dont l’utilisation de la torture par l’armée américaine du temps de George W. Bush.

« Je n’embaucherais pas un stagiaire en ne voyant que 10 % de son CV », a résumé de manière imagée le sénateur démocrate du New Jersey Cory Booker.

En même temps, la minorité démocrate sait qu’elle ne pourra enrayer la marche du candidat choisi en juillet par le président Trump. Les républicains jouiront bientôt à nouveau de la majorité d’une voix en Chambre haute, quand le remplaçant du défunt sénateur John McCain aura été désigné par le gouverneur républicain de l’Arizona.

La première journée d’audience de la semaine a été consacrée aux déclarations préliminaires de la vingtaine de membres du Comité. Le candidat lui-même n’a presque pas pris la parole. Des questions et ses réponses suivront dans les prochains jours.

Une république divisée

Le processus tendu met en évidence la politisation de la nomination des juges aux États-Unis. Il expose du même coup la division fondamentale de cette république sur des sujets comme le contrôle des armes, la couverture santé, l’avortement, le mariage pour tous ou le poids de l’argent dans les campagnes électorales.

Brett Kavanaugh

Au moment du début des travaux sénatoriaux, un sondage d’ABC et du Washington Post révélait que le choix de Kavanaugh est approuvé par 38 % et désapprouvé par 39 % des Américains.

Les élus républicains voient en lui le parfait candidat pour défendre leurs valeurs, mais aussi pour rendre justice, tout simplement. Le prétendant au prestigieux poste, âgé de 53 ans — comme le juge Neil Gorsuch, nommé par le président Trump en janvier 2017 —, siège depuis 12 ans à la Cour d’appel des États-Unis pour le District de Columbia. Il est diplômé de l’Université Yale et a travaillé comme greffier pour le juge à la Cour suprême Anthony Kennedy, qu’il pourrait maintenant remplacer.

« Ce n’est pas à propos des documents, c’est à propos de la politique, a dit le représentant du Texas Ted Cruz pour expliquer le blocage de ses adversaires. C’est à propos de sénateurs démocrates qui veulent plaider sur la prochaine élection. »

Les démocrates peignent un tout autre portait. Ils craignent la nomination d’un juriste catholique conservateur qui pourrait remettre en question le droit à l’avortement, mais aussi les lois de protection de l’environnement ou les lois favorables aux syndicats.

« Le contexte de votre nomination me trouble le plus », a dit le sénateur démocrate Christopher Coons en rappelant que le possible prochain juge de la Cour suprême a écrit des articles où il défend l’idée que le président des États-Unis jouit d’une immunité judiciaire totale et entière. « Le président vous a peut-être choisi avec un oeil sur la possibilité de se protéger lui-même », a-t-il dit.