Aux États-Unis, une jeunesse larmes au poing

Lors de la journée historique de samedi, plus d’un million de personnes sont descendues dans la rue un peu partout aux États-Unis.
Photo: Zach Gibson / Getty Images / Agence France-Presse Lors de la journée historique de samedi, plus d’un million de personnes sont descendues dans la rue un peu partout aux États-Unis.

À Washington, samedi, une manifestation historique contre les armes à feu, menée par les élèves rescapés de la tuerie survenue dans une école secondaire de Parkland, en Floride, a réuni près de 800 000 personnes. Cette nouvelle génération d’activistes entend faire valoir son poids politique aux prochaines élections de mi-mandat.

Samedi après-midi à Washington, une adolescente au crâne rasé et au jean déchiré a fait respecter un silence de plusieurs minutes à près de 800 000 personnes selon les organisateurs. Moment incroyable, suspendu, que cette foule stoïque et muette, les mains levées, les doigts en V. En tout, Emma Gonzalez et ses larmes sont restées sur scène six minutes et vingt secondes. Le temps qu’a duré la fusillade dans son école secondaire de Marjory Stoneman Douglas à Parkland (Floride) le 14 février, où 14 élèves et 3 professeurs ont trouvé la mort. Puis elle a quitté la scène sur cette phrase : « Battez-vous pour vos vies avant que quelqu’un d’autre ne doive le faire à votre place. »

En un peu plus de cinq semaines, l’idée qui avait germé dans la tête de quelques élèves traumatisés s’est transformée en manifestation historique. La « March for Our Lives », mobilisation pour un durcissement du contrôle des armes à feu aux États-Unis — financée par des célébrités comme Oprah Winfrey et le couple George et Amal Clooney —, s’est imposée comme une démonstration de force et de détermination. En plus de Washington, plus de 800 marches ont eu lieu dans le pays. À New York, ils étaient 175 000 dans les rues, selon le maire Bill de Blasio.

Sur l’estrade érigée tout près du Capitole, où siège un Congrès paralysé sur la question des armes depuis des décennies, ont défilé chanteurs populaires, élèves de Parkland et d’autres établissements touchés par des fusillades. Donnant également la parole à des anonymes, les organisateurs ont su rappeler que la question des armes aux États-Unis ne se résumait pas à sa forme la plus spectaculaire — ces tueries de masse notamment en milieu scolaire —, mais à une violence quotidienne, de rues, de règlements de compte, de coups de sang, de suicides, qui touche avant tout les quartiers défavorisés noirs et hispaniques. Aux États-Unis, 30 000 personnes meurent chaque année par arme à feu.

Une nouvelle génération

Ils n’ont pas lésiné non plus sur les interventions fortes en symbole, comme celle de Yolanda Renee King, petite-fille de Martin Luther King. « Je fais un rêve dans lequel trop c’est trop, a commencé la fillette de 9 ans, s’inspirant du célèbre discours de son grand-père. On devrait vivre dans un monde sans armes. » Elle a ensuite fait scander à la foule : « Répandez cette parole. À travers toute la nation, nous allons être une grande génération. »

Une génération née après la fusillade de Colombine en 1999, qui n’a encore jamais voté. Une génération qui sait utiliser ses forces : l’idéalisme, l’insolence et la rébellion de l’âge tendre, une vraie capacité d’organisation et de communication grâce à sa maîtrise des réseaux sociaux. Les mouvements qui militent pour des législations plus strictes sur les armes, fatiguées de décennies d’immobilisme et d’indifférence, savourent cette cure de jouvence. Et ont vu leurs rangs grossir depuis Parkland, comme l’ont déclaré des groupes comme Everytown for Gun Safety ou Moms Demand Action.

Photo: Zach Gibson / Getty Images / Agence France-Presse En plus de Washington, plus de 800 marches ont eu lieu dans le pays.

« Les élèves de Parkland ont compris d’emblée quel était le vrai problème : non pas qu’il est impossible de légiférer sur les armes, mais qu’il y a des forces qui empêchent cette réforme et s’accrochent à l’ordre établi, souligne Robyn Thomas, directrice générale du Giffords Law Center to Prevent Gun Violence, créé il y a plus de vingt-cinq ans. Ils n’ont pas peur de s’opposer à la NRA, et aux politiques qu’ils financent. Jusqu’ici, notre mouvement n’arrivait pas à faire face au fanatisme des pro-armes. Les élèves de Parkland comblent cet écart de détermination. On peut voir le feu dans leurs yeux : ils ne comptent pas en rester là. »

Leur mobilisation a déjà eu des effets concrets. Des entreprises, poussées par une campagne de boycottage, ont rompu leurs liens avec la NRA. Des grandes chaînes ont relevé l’âge minimum pour acheter une arme à 21 ans, et retiré les fusils d’assaut de leurs rayons. La Floride, l’un des États les plus conciliants en matière d’armes, vient de voter sa première mesure de contrôle en vingt ans. Dans son budget voté vendredi, le Congrès a approuvé un durcissement, certes modeste, du système national de vérification d’antécédents des acheteurs, et a levé l’interdiction — ubuesque —, votée en 1996, de financer la recherche des agences fédérales de santé et de prévention sur les armes.

Un enjeu électoral

Pour la suite, les élèves ont prévu une nouvelle mobilisation le jour de l’anniversaire de la fusillade de Columbine, le 20 avril. Mais ils ont surtout dans le viseur les élections de mi-mandat, en novembre, où seront renouvelés les sièges d’un tiers du Sénat et l’intégralité de la Chambre des représentants, et où cette génération Parkland votera pour la première fois. C’est le sens des messages de nombreuses pancartes aperçues dans la foule : « Attention, je vote ! » ou « On se voit aux urnes ». « Soit vous représentez le peuple, soit vous dégagez, a prévenu Cameron Kasky, l’un des rescapés de la fusillade. Représentez-nous ou prenez garde : les électeurs arrivent. » Autre figure du mouvement, David Hogg a lui aussi insisté sur ce point : « Aux politiques financés par la NRA qui autorisent le massacre de nos enfants et de notre futur, je dis : préparez vos CV. »

2 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 26 mars 2018 16 h 07

    Bonne chance les jeunes,

    mais il faudra avoir du coffre parce que la machine NRA va tout faire pour vous discréditer, vous écraser - exemple, la photo trafiquée diffusée sur le net de la jeune Gonzalez déchirant une cible de tir en papier trafiquée en Constitution américaine. Ce sera le combat de votre vie... au risque peut-être d'une vie ruinée, mais le combat en vaut tout de même la peine.

  • Gérard Garnier - Inscrit 26 mars 2018 18 h 00

    Ce sera long mais il faut commencer

    Que ces jeunes n'oublient pas qu'ils sont l'avenir et qu'ils ont UNE ARME : LE VOTE.