Tir groupé des élèves américains contre les armes à feu

Le 24 mars, 500 000 manifestants sont attendus à Washington pour protester contre le laxisme en matière de contrôle des armes à feu. Les élèves sortent de leurs gonds. Ce sont eux, à la suite de la tuerie de Parkland, en Floride, qui ont annoncé et préparé l’événement. Des démonstrations du même type sont espérées dans chaque grande ville. Plus de 70 de ces marches sont déjà prévues. Est-ce le début d’un mouvement inattendu à l’ère Trump ?

Le débat national concernant les lois sur les armes à feu se trouve au coeur d’une vision du monde qui révèle une profonde ligne de rupture aux États-Unis. À la suite de la fusillade de Parkland, où un jeune homme de 19 ans a fait 17 victimes, les survivants ont été projetés sur tous les écrans. Jeunes, vifs, cohérents, structurés, ils semblent si exceptionnels que certains militants de la National Rifle Association, le puissant lobby des armes, ont laissé entendre qu’il s’agissait de comédiens engagés pour l’occasion.

500 000
C’est le nombre de manifestants attendus le 24 mars à Washington pour protester contre le laxisme en matière de contrôle des armes à feu. Des démonstrations du même type sont espérées dans chaque grande ville et plus de 70 de ces marches sont déjà prévues.

C’est ce qu’on a vite entendu notamment au sujet de David Hogg, 17 ans, qui a montré de l’impatience à l’égard de Trump à la suite de la tuerie. Il ne s’en est pas fallu de plus pour qu’il soit qualifié d’« activiste ». Certains ont même prétendu que ce fils d’un ancien membre du FBI était payé et manipulé par des partisans d’Hillary Clinton.

Un mouvement

Hogg et d’autres survivants de la tuerie de Parkland, dont la très éloquente Emma González, se sont joints à Cameron Kasky, jeune survivant lui aussi d’une autre tuerie du même genre. À 18 ans, Kasky a fondé le mouvement Never Again MSD. Le groupe, constitué au départ d’une vingtaine d’élèves, s’est vite fait connaître aussi par le mot-clic #NeverAgain.

Selon Gun Violence Archive, il y a eu aux États-Unis plus de 1850 morts liés à l’usage d’armes à feu depuis le début de l’année. Les élèves américains sont-ils en voie de repenser un système déficient de contrôle des armes, dans un vaste élan collectif créé par le choc répété de massacres dont ils font souvent les frais ?

Photo: Drew Angerer Getty Images Agence France-Presse Une veillée en février dernier à Newtown, Connecticut, à la mémoire des victimes de la fusillade en Floride. Newtown fut aussi le théâtre d’une tuerie à l’école Sandy Hook en 2012, où 26 personnes, dont 20 enfants, sont tombées sous les balles.

Des heures et des heures de conversations, de discours et de manifestations où parlent des survivants de Parkland ont été relayées par les télévisions et les réseaux sociaux. Pour qui a la patience d’écouter ces témoignages, il se trouve là plusieurs trésors. Le témoignage de Lorenzo Prado, par exemple.

Ce jeune survivant de Parkland raconte qu’il correspondait en tout point au portrait du tueur. Mêmes vêtements ce jour-là, même taille, même structure osseuse. Les unités d’intervention le prirent donc pour l’assassin. Mis en joue, menotté, des armes furent pointées sous son nez. Il croyait sa dernière heure arrivée. Tout le monde pensait qu’il était Nikolas Cruz. Lui songeait à sa mère qui s’inquiétait, à l’absurdité de ce monde dont il faisait les frais.

N’importe qui, dit-il aujourd’hui, pourrait être le tueur. Il a l’air de vous et moi. Le problème n’est donc pas individuel, mais commun, a vite compris Lorenzo Prado, les yeux noyés de larmes. Et le voici qui, sur la base d’une tragédie dont il constitue une illustration étonnante, bondit comme ses camarades pour « demander des changements » dans le dossier du contrôle des armes. Chez lui comme chez plusieurs autres, le ton est sans appel.

Trumpisme

À propos des réactions de Donald Trump à la suite de la tuerie de Parkland, un jeune survivant du nom de Samuel Zeif dit : « Il nous a entendus, mais il ne nous a pas compris. »

Que Trump propose comme une solution de hausser à 21 ans l’âge minimum pour posséder une arme, qu’il se montre ouvert à interdire les bump stock, ces dispositifs qui utilisent la force de recul des armes semi-automatiques pour accélérer le tir, cela ne règle strictement rien, croit Zeif. « Combien de fois avez-vous entendu parler de fêtes d’élèves ? La limite d’âge pour boire est de 21 ans. » Et pourtant, les jeunes boivent avant cet âge, observe-t-il. Il en va de même pour les armes, trop facilement disponibles.

D’ailleurs, le gouverneur de la Floride, Rick Scott, a signé vendredi une nouvelle loi qui, entre autres, rehausse l’âge minimal pour acheter des armes d’assaut à 21 ans et interdit les bump stock. Mais elle n’interdit pas les armes d’assaut et permet dans certains cas que des enseignants soient armés. La National Rifle Association (NRA) a immédiatement répliqué en déposant une poursuite.

Le président, poursuit le jeune Zeif, ne comprend « que les gens qui mettent de l’argent dans ses poches ». À son sens, il faut donc oublier le président, recommencer à la base. En faisant de la politique ? « Non. » Plutôt en faisant pression sur le système de justice, voire en modelant le droit différemment, en entreprenant de le sensibiliser.

Alfonso Calderon, lui aussi survivant du massacre, est d’avis que ses camarades et lui « ne sont pas considérés assez sérieusement ». Il ne sait pas, dans ces conditions, quelles voies suivre. Mais « même si nous ne sommes que des gamins, nous sommes assez vieux pour comprendre comment un sénateur entend être réélu ou pas, comment ces gens peuvent être tentés de nous discréditer à leur propre avantage. On ne nous fera pas taire. Cela a duré trop longtemps. […] Je ne sais plus si j’aurai jamais confiance encore dans le gouvernement. »

Dans cet élan conjugué de jeunes Américains, on trouve l’expression répétée d’une foi dans le rôle des structures plutôt que dans ceux censés gouverner.

Un élan

Les élèves se sont d’abord retrouvés en masse devant le Capitole de Floride, pancartes à la main, mégaphone à la bouche, pour protester contre le laisser-faire en matière d’armes à feu.

Pour Delaney Tarr, le rapport au monde politique « est très décevant » : « Nous avons pu parler à très peu de législateurs. Et ce que nous avons pu obtenir est de nous faire dire qu’ils allaient nous garder dans leurs pensées, que nous étions si forts. […] On en a assez entendu, de cela ! Nous ne sommes pas là pour recevoir des tapes dans le dos ! »

Florence Yared, une autre survivante, affirme que les élèves ne sont plus réduits à pleurer des professeurs et des camarades, mais qu’ils sont là pour se battre en faveur de changements. Aux législateurs, dit-elle, ces élèves disent en masse : « Nous sommes à votre poursuite, nous ne vous laisserons plus faire. […] Nous allons rendre ce monde plus sûr pour nos enfants. »

Quel avenir pour ce mouvement étudiant qui semble gonfler sous un régime présidentiel où l’on n’attendait rien de tel ? Combien seront-ils à Washington le 24 mars prochain ?

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