Michael Wolff, l’homme qui a varlopé Donald Trump

Dans son livre, Michael Wolff décrit une Maison-Blanche en ruine à laquelle personne ne veut plus être associé.
Photo: Gabriel Bouys Agence France-Presse Dans son livre, Michael Wolff décrit une Maison-Blanche en ruine à laquelle personne ne veut plus être associé.

« La seule chose qui m’intéresse, c’est le style. Mais personne ne m’interroge à ce sujet. » L’homme qui prononce ces mots au cinquième étage d’un prestigieux immeuble de la place d’Italie, à Paris, ne manque pourtant pas de style. Complet gris taillé sur mesure, chemise finement rayée, un mouchoir à pois rouges orne discrètement la pochette de son veston. Il est venu rencontrer la presse française à l’occasion de la sortie de son best-seller, Le feu et la fureur (Robert Laffont). Après avoir mis l’Amérique sens dessus dessous et vendu deux millions d’exemplaires aux États-Unis, le voilà qui s’arrête à Paris. Avec lui, les chiffres n’ont guère de sens. À l’occasion de la traduction du livre en 35 langues, la tournée le mènera dans dix villes européennes en 14 jours à peine.

Le style, c’est l’homme, disait Buffon. Or, rien ne sépare plus cet aristocrate pur beurre de l’Upper East Side de la bête imprévisible qu’il décrit dans son brûlot et traite d’« imbécile » au détour de chaque phrase, non sans morgue parfois. Wolff le dit sans détour. Son livre est un livre d’écrivain, pas de journaliste. On pourrait parfois prendre Michael Wolff pour son homonyme le romancier Tom Wolfe, si ce n’était l’âge et les complets blancs de ce dernier.

Stupide, Donald Trump ? C’est justement ce côté déjanté du président qui lui a permis de prendre ses habitudes pendant plusieurs semaines sur un canapé de la West Wing. « Sans ce chaos, dans une administration plus normale, je n’aurais pas pu avoir accès au président et à son entourage. » C’est là qu’il découvrit « une Maison-Blanche en rébellion contre elle-même où chacun devenait l’analyste du désastre ».

« Il ne vit que dans l’instant présent »

Celui qui a déjà brossé un portrait au vitriol de Rupert Murdoch découvre un président qui arrive au pouvoir sans la moindre préparation et surtout sans une équipe loyale autour de lui. « Nous étions tous au même niveau. La surprise était totale et la même pour tous. » Et pour cause, explique Wolff, « Trump n’a jamais pensé qu’il deviendrait président. Ça n’a jamais été son objectif. Un jour, je lui ai demandé quel était son but dans la vie. Il m’a répondu : “Je veux devenir l’homme le plus célèbre du monde.” Trump n’a jamais rien voulu d’autre ! »

Pour celui qui fut pendant deux décennies le meilleur chroniqueur de la vie des médias américains, rien ne révèle plus Donald Trump que ses tweets. « C’est un homme qui ne vit que dans l’instant présent. Il saute d’un sujet à l’autre sans la moindre continuité. Si certaines personnes peuvent lui imposer une attitude plus présidentielle, cela ne dure jamais longtemps. Le naturel revient vite au galop. »

Ce rôle, c’est celui que joua l’ultraconservateur Steve Bannon durant la campagne et au début de la présidence. Sans lui, dit Wolff, il n’y aurait pas eu de président ni de stratégie électorale. « En août 2016, il m’a dit que la victoire passait par l’Ohio, la Pennsylvanie, le Michigan et la Floride. Je ne l’ai même pas écrit tellement ça paraissait ridicule. Bannon a fourni la stratégie et les fondations intellectuelles de cette campagne. Le problème, c’est que Trump ne tolère pas de partager le pouvoir avec quelqu’un de plus intelligent que lui. Dès qu’on a dit qu’il était le cerveau du président, ce fut le début de la fin pour Bannon. »

Ses thèses sont-elles mortes pour autant ? « Bannon croit que la montée du populisme et du nationalisme représente un mouvement plus large qui va au-delà de Trump […]. C’est une thèse intéressante. Mais, ce qui est certain, c’est que Trump ne pouvait en être le porte-parole que de manière très provisoire. »

Pas de conspiration

La page Bannon tournée, Michael Wolff décrit une Maison-Blanche en ruine à laquelle personne ne veut plus être associé. La preuve, dit-il, ses deux principaux conseillers sont sa responsable des communications, Hope Hicks, une femme de 29 ans sans expérience politique qui a travaillé dans la mode (qui a finalement annoncé sa démission mercredi), ainsi que Steven Miller, un ancien directeur des communications du gouverneur de l’Alabama que Trump surnomme « my typist » (mon dactylo).

Cela fait longtemps que l’on reproche à Michael Wolff de ne pas toujours respecter les règles de l’art dans le maniement des faits et des citations. Le Washington Post a fait la liste de ce qu’il appelle les « incohérences » du livre. Pourtant, dit Wolff, le portrait qu’il a dressé a été largement confirmé depuis. « Prenez tout ce que vous avez entendu et multipliez-le par cinquante », a récemment déclaré l’ancien chef du personnel de la Maison-Blanche, Reince Priebus, au journaliste Chris Whipple (The Gatekeepers). Lorsqu’on reproche à Wolff d’avoir écrit des articles flatteurs pour séduire Trump et gagner sa confiance, il fait une pause. « Je crois qu’il n’a jamais lu ces articles, ni aucun article. Pour écrire ce livre, je n’avais aucun a priori. Finalement, je pense que tout était légitime pour raconter cette histoire. C’est une affaire de chance, pour moi, et de stupidité de la part de Trump. »

C’est ici que le rôle de celui qui cherche d’abord à raconter une histoire aurait toute sa place. Selon Wolff, les journalistes arrivent mal à saisir les situations incohérentes faites de hasard et de bêtise. C’est pourquoi, dit-il, la presse américaine conclut rapidement au complot en ce qui concerne l’ingérence de la Russie dans la défaite d’Hillary Clinton.

« Les médias imposent une forme d’hyper-rationalité à tout ce qui se passe dans le monde politique. Avec cette logique, tout se transforme en conspiration. Dans l’affaire russe, il y en a peut-être eu un peu, mais ça ne décrit pas le fond des choses. »

Et la destitution ?

C’est à nouveau l’incohérence du personnage qui fait douter Michael Wolff de la possibilité de destituer Donald Trump durant son mandat. « Pour prouver une conspiration, il faut en démontrer l’intention. C’est très difficile à prouver quand les protagonistes sont stupides. » Bref, Trump pourrait avoir commis tous les gestes qu’on lui reproche sans pour autant les avoir inscrits dans une logique. Là où il sera plus vulnérable face aux juges, croit Wolff, c’est en ce qui concerne la dissimulation des preuves. Cela deviendra encore plus inquiétant, dit-il, si les démocrates remportent les élections de mi-mandat le 6 novembre prochain.

Pour l’instant, l’auteur se rallie à l’affirmation de Steve Bannon, selon qui le président a autant de chances d’être destitué que d’achever son mandat ou de démissionner. Mais, comme Bannon, il croit qu’il n’a aucune chance d’être réélu.

Depuis la publication du livre, Michael Wolff n’a pas reparlé à Donald Trump. « Mais, un de ces jours, il pourrait bien m’appeler pour s’attribuer tout le crédit du livre, dit-il. Il est comme ça, Trump. Il pourrait me dire que c’est grâce à lui que j’ai eu tout ce succès. »

Vous avez dit « stupide » ?