De quoi la défaite du républicain Roy Moore en Alabama est-elle faite?

Doug Jones, le candidat démocrate qui a remporté l’élection sénatoriale en Alabama, «n’était pas un poteau», rappelle Christophe Cloutier-Roy.
Photo: John Bazemore Associated Press Doug Jones, le candidat démocrate qui a remporté l’élection sénatoriale en Alabama, «n’était pas un poteau», rappelle Christophe Cloutier-Roy.

Spécialiste du Sénat américain, Christophe Cloutier-Roy est chercheur en résidence à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

Comment faut-il comprendre la défaite du candidat républicain à l’élection sénatoriale en Alabama ? Comme un cas exceptionnel, le signe d’un changement plus large dans la politique américaine ou une combinaison des deux ?

On manque encore de distance pour trancher fermement, mais oui, je pense qu’on peut voir dans cet événement à la fois une exception et une tendance.

D’abord, il y a tout lieu de parler d’une tempête parfaite quand on regarde ce qui s’est passé en Alabama, avec un candidat tout à fait hors-norme. Bien des analystes et même des républicains ont dit que Roy Moore était probablement un des pires candidats au Sénat de l’histoire récente des États-Unis. Non seulement défend-il des positions controversées sur l’islam ou l’homosexualité notamment, mais en plus, il traîne toutes ces allégations d’inconduites sexuelles. C’était un candidat tout à fait inacceptable.

Photo: Brynn Anderson Associated Press

On oublie aussi souvent de mentionner que son adversaire, Doug Jones, n’était pas un poteau. C’est un ancien procureur fédéral en Alabama qui a poursuivi des membres du Ku Klux Klan. Il est sur le terrain depuis des années et il a bien planifié sa campagne. Dans la conjoncture, il faut aussi placer l’impopularité de Donald Trump qui a pu nuire au candidat républicain, même en Alabama, et la date de l’élection, entre l’Action de Grâce et Noël, peu favorable à la mobilisation.

Ensuite, il faut effectivement se demander si c’est le début de quelque chose de nouveau. C’est tôt pour le dire fermement, mais il y a des signes de mouvement. Beaucoup d’observateurs ont fait des liens avec les élections locales récentes notamment au New Jersey et en Virginie, remportées par des démocrates. Tout au long de l’année, dans les élections partielles au Congrès, les républicains ont moins bien performé, même quand ils étaient élus. Il se passe quelque chose d’intéressant sur le terrain pour les démocrates, qui attirent en plus des candidats intéressants. Il est trop tôt pour prédire ce qui arrivera aux élections de mi-mandat en novembre 2018. En tout cas, le résultat en Alabama est une belle façon pour les libéraux de finir l’année 2017, après des présidentielles de 2016 très éprouvantes pour eux.

Que s’est-il passé concrètement sur le terrain en Alabama ? Faut-il attribuer la victoire démocrate aux Afro-Américains comme le font certaines analyses ?

Les données montrent que 29 % de l’électorat qui s’est déplacé mardi pour voter était formé d’Afro-Américains, qui ne représentent que 25 % de l’électorat total en Alabama. Ils ont donc outrepassé leur poids relatif, ce qui constitue un excellent signe pour les démocrates. On sous-estime peut-être la capacité de mobilisation de ce groupe et de l’électorat issu d’autres minorités. L’Alabama pourrait devenir un cas d’école. Les États des alentours, la Louisiane, le Mississippi, la Géorgie, la Floride, la Caroline du Sud, ont tous des populations afro-américaines importantes qui votent traditionnellement pour le Parti démocrate, et il y a donc moyen de les mobiliser pour percer la muraille républicaine dans le Sud. En novembre prochain, il y a par exemple de l’espoir pour faire basculer le siège du gouverneur de la Géorgie. Il ne faut pas surinterpréter, mais l’élection de l’Alabama montre l’avantage pour les démocrates à présenter de bons candidats, y compris dans les États du Sud.

Quelles autres leçons le Parti démocrate en reconstruction peut-il tirer de l’élection en Alabama ?

Après la victoire de Donald Trump, les démocrates se sont réveillés avec la gueule de bois, si je puis dire. Un an plus tard, on s’aperçoit que beaucoup de nouvelles figures ont émergé, des représentants, des sénateurs, des gouverneurs. Un mouvement citoyen s’organise pour se débarrasser des républicains. Le Parti démocrate se retrouve donc plus en forme qu’il y a un an.

Tout au long de l’année, dans les élections partielles au Congrès, les républicains ont moins bien performé, même quand ils étaient élus. Il se passe quelque chose d’intéressant sur le terrain pour les démocrates, qui attirent en plus des candidats intéressants.

 

En interne, deux solutions se démarquent : l’une plus à gauche, l’autre plus centriste. D’un côté, il y a le clan des sénateurs Bernie Sanders (redevenu indépendant) et Elizabeth Warren du Massachusetts. De l’autre côté, il y a une approche plus pragmatique représentée par Nancy Pelosi, leader de la minorité démocrate à la Chambre des représentants.

Il faut aussi considérer que ce parti rassemble toutes sortes de nuances de la mosaïque américaine. Le gouverneur démocrate de la Louisiane, John Bel Edwards, est pro-armes à feu et anti-avortement. Mettre en avant un programme national qui respecte les spécificités régionales tient de la quadrature du cercle.

Reste que ce parti est fédéré contre Donald Trump. Il n’est pas non plus déchiré comme le Parti républicain, où se déroule pratiquement une guerre civile.

Cette expression très forte revient souvent dans les analyses pour décrire les tensions entre l’establishment, le président et les conservateurs nationalistes à la Steve Bannon. L’establishment sort-il mieux positionné de l’élection en Alabama, malgré la défaite républicaine ?

Non, je n’irais pas jusque-là. L’establishment du parti a perdu cette élection quand son candidat ne s’est pas imposé aux primaires. Roy Moore, c’était un candidat d’une autre planète. Avec lui, les républicains perdaient de toute manière : soit il était élu et devenait un boulet permanent à traîner, dans le contexte où le sénateur Al Franken vient de démissionner en raison d’accusation de harcèlements sexuels ; soit il était battu, affaiblissant la majorité au Sénat. C’est ce qui vient de se produire. Les républicains avalent la pilule et attendent maintenant 2020 pour reprendre l’Alabama.

Quand même, le candidat Moore ne l’a échappé que par quelque 20 000 voix en Alabama. Ne faut-il pas aussi se demander comment il se fait qu’un candidat semblable, homophobe et islamophobe, a fait le plein de plus de 48 % des suffrages exprimés ?

Il y a quelque chose de culturellement fondé assez difficile à appréhender de notre point de vue. L’élection révèle un Alabama très segmenté et polarisé. Roy Moore a gagné dans les campagnes avec des marges de 70 ou 80 %. Il faut aussi prendre en compte les silos d’information. Les gens s’abreuvent à des sources qui n’ont pas nécessairement dépeint Roy Moore comme un agresseur. Et puis, environ une personne sur deux en Alabama est un évangéliste blanc. Ce groupe se mobilise politiquement sur la question de l’avortement depuis les années 1970. Oui, Moore a failli l’emporter. Mais l’exploit de Jones, c’est aussi d’avoir gagné en se présentant comme un démocrate pro-choix, dans le Sud.

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 17 décembre 2017 09 h 16

    un être intelligent mais fou

    Il est évident que les américains commencent, a en avoir assez des frasques de Donald Trump, que ca ne prendrait pas grand chose pour qu'une réaction importante déferle sur les USA, que le personnage Trump était peut-être drôle au debut mais que les gens commencent a s'en lasser, qu'il crée trop de distorsions et de déséquilibres, que les gens ont besoins d'une certaine stabilité, que vouloir toujour, tout remette en question, est une forme de maladie, enfin c'est mon opinion