Russiagate: la Silicon Valley dans les filets des enquêtes du Congrès et du procureur général

Dans ses mémoires de campagne, Hillary Clinton attribue en partie sa défaite à des attaques personnelles émanant de serveurs russes.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Dans ses mémoires de campagne, Hillary Clinton attribue en partie sa défaite à des attaques personnelles émanant de serveurs russes.

Des dirigeants de Facebook, Twitter et Google seront entendus mercredi par les commissions des renseignements du Sénat et de la Chambre. La Silicon Valley est prise dans les filets des enquêtes sur les allégations de collusion entre la planète Trump et le gouvernement de Russie.

Les élus du Congrès veulent savoir si le Kremlin a disséminé de fausses informations sur les candidats à la Maison-Blanche et les sujets faisant débat pendant la présidentielle de 2016 dans les fils d’actualités des réseaux sociaux. Ils veulent aussi savoir si Facebook, Twitter et Google ont tenté d’endiguer le flot de nouvelles fabriquées.

Facebook a déjà livré aux enquêteurs du Congrès 3000 publicités politiques susceptibles d’avoir été achetées par des entités proches du Kremlin durant la campagne.

Mais les enquêteurs s’intéressent surtout à l’usage éventuel par la propagande russe d’agents logiciels automatiques interagissant avec des serveurs (bots), notamment des comptes automatiques Twitter destinés à influencer le classement des résultats de recherche sur Google.

Dans ses mémoires de campagne, Hillary Clinton attribue en partie sa défaite à des attaques personnelles émanant de bots russes. Donald Trump maintient qu’il n’y a eu « absolument aucune collusion » entre son équipe et la Russie. « La blague russe continue, maintenant, ce sont les pubs sur Facebook », ironise le président.

Pour l’essentiel, les informations sur les enquêtes dont dispose le public proviennent de fuites d’origine anonyme vers les médias. Les enquêtes vont durer encore des mois. Selon des médias américains, les premiers chefs d’inculpation pourraient être annoncés officiellement lundi.

Les enquêtes du Congrès

La Commission des renseignements et la Commission judiciaire du Sénat examinent les allégations de collusion avec la Russie. Leurs homologues de la Chambre aussi. Les commissions des renseignements se focalisent sur la réunion du 9 juin 2016 à la Trump Tower que Donald Trump fils, Jared Kushner et Paul Manafort ont eue avec Natalia Veselnitskaya, avocate présentée par un intermédiaire comme ayant des informations du gouvernement russe compromettantes pour Hillary Clinton.

Ces commissions ont entendu à huis clos Paul Manafort, ainsi que le fils aîné et le gendre de Donald Trump.

Photo: Saul Loeb Agence France-Presse Le président Donald Trump maintient qu’il n’y a eu «absolument aucune collusion» entre son équipe et la Russie.

La Commission judiciaire du Sénat enquête sur le limogeage de James Comey, le directeur du FBI qui avait lancé l’enquête sur les allégations de collusion en juillet 2016 et qui fut renvoyé par le président Trump le 9 mai.

Elle veut élucider les raisons du limogeage pour établir s’il y a eu, de la part de Donald Trump, un délit d’entrave à la justice. Le 18 octobre, la commission a entendu le ministre de la Justice. Jeff Sessions a invoqué le droit de réserve de l’exécutif pour refuser de divulguer la teneur de ses conversations avec le président à propos de M. Comey.

La Commission judiciaire du Sénat et la Commission des renseignements de la Chambre s’intéressent aussi au dossier dans lequel l’ancien espion britannique Christopher Steele fait des allégations explosives sur le comportement de Donald Trump lors de voyages en Russie.

Ce dossier fut rédigé pour le compte de Fusion GPS, un cabinet de consultants politiques basé à Washington, qui avait été recruté d’abord par un opposant républicain de M. Trump aux primaires, puis par la campagne d’Hillary Clinton et le Parti démocrate, pour obtenir des renseignements compromettants sur le milliardaire.

Un fondateur de Fusion GPS a été interrogé par la Commission judiciaire du Sénat en août, mais le 18 octobre, deux de ses employés ont invoqué le 5e amendement de la Constitution contre l’auto-incrimination pour ne pas répondre à la Commission des renseignements de la Chambre.

Jusqu’ici, la campagne Trump, Donald Trump fils, Jared Kushner et Paul Manafort ont remis des milliers de pages de documents à la Commission judiciaire du Sénat.

Le 10 octobre, le sénateur démocrate Richard Blumenthal a reconnu qu’il n’y a « aucune preuve de collusion ni d’entrave à la justice à ce stade. C’est pourquoi les enquêtes doivent continuer ».

L’enquête du procureur général

L’enquête la plus ancienne est celle menée par le FBI depuis juillet 2016. Le 6 janvier 2017, le FBI, avec la CIA et la NSA, a publié un rapport indiquant que, durant la campagne présidentielle, Vladimir Poutine avait « une nette préférence » pour Donald Trump et avait ordonné de la propagande pour « discréditer Hillary Clinton ».

Depuis le 17 mai, l’enquête du FBI est dirigée par un procureur spécial. Robert Mueller, patron du FBI de 2001 à 2013, a été désigné procureur spécial par le ministre adjoint de la Justice, Rod Rosenstein, le ministre Jeff Sessions s’étant récusé dans cette affaire, au grand dam de Donald Trump.

Robert Mueller ne donne jamais de conférences de presse. Mais le 3 août, des médias ont révélé que le procureur avait, des semaines auparavant, formé un grand jury.

Devant cette chambre d’investigation et d’accusation, le procureur contrôle une procédure secrète et non contradictoire (témoins et accusés comparaissent sans avocat). Le rôle du grand jury est d’envoyer des sommations pour recueillir témoignages et documents et de prononcer des inculpations.

Robert Mueller et son équipe ont interrogé des dizaines de membres de la planète Trump. Notamment l’ancien porte-parole Sean Spicer, l’ancien chef de cabinet Reince Priebus et le directeur juridique de la Maison-Blanche, Don McGahn.

À propos de la Russie, le procureur spécial enquête sur les liens avec Moscou de Michael Flynn, ex-conseiller pour la sécurité nationale. Mais il resserre surtout son étau sur Paul Manafort, qui fut directeur de la campagne Trump pendant cinq mois et qui avait été mis sur écoute par le FBI l’an passé.

Le 26 juillet, le FBI a fait une descente en force à son domicile en Virginie, surprenant M. Manafort et son épouse dans leur sommeil et saisissant de nombreux documents. Robert Mueller a informé M. Manafort qu’il allait l’inculper, menace qui ne s’est pas encore concrétisée.

Selon des experts américains, le procureur cherche à intimider M. Manafort pour qu’il donne des renseignements sur Donald Trump.

Tout en enquêtant sur les allégations de collusion avec la Russie, le procureur a élargi son enquête à des dossiers connexes.

Il s’intéresse ainsi au dossier scabreux rédigé par Christopher Steele sur les séjours de M. Trump en Russie.

Il examine aussi les circonstances du limogeage de James Comey, son successeur au FBI. Il veut savoir si le président Trump avait pressé M. Comey d’arrêter l’enquête du FBI. Si le procureur ou le Congrès établissait une entrave à la justice, ce délit pourrait motiver une procédure de destitution du président.

Robert Mueller a demandé à la Maison-Blanche des documents reliés au limogeage de M. Comey et au communiqué dicté par Donald Trump pour défendre son fils aîné au sujet de la réunion de juin 2016.

Le président a souvent dénoncé l’enquête de M. Mueller comme une « chasse aux sorcières ». Il aurait même envisagé de limoger le procureur spécial. Cependant, ses avocats affirment que le président « coopère » avec M. Mueller et que M. Trump n’est pas directement visé par l’enquête. « Robert Mueller va boucler son enquête sous peu et rien n’en sortira », prédit M. Trump.

Un autre « Russiagate » ?

M. Trump ajoute que « la vraie histoire russe » est celle de l’implication d’Hillary Clinton dans le dossier scabreux monté par M. Steele et de l’implication du département d’État de Mme Clinton dans l’approbation, à l’insu du Congrès, d’un accord qui, en 2010, donna à l’agence russe de l’énergie atomique le contrôle d’un quart des réserves américaines d’uranium.

Au moins trois commissions du Congrès enquêtent désormais sur ces dossiers. « Rira bien qui rira le dernier », lance le président. « Balivernes », rétorque Mme Clinton, qui accuse les républicains de « faire diversion ».

Devant l’extrême polarisation de la vie politique américaine actuelle, il est douteux que les enquêtes fassent toute la lumière sur ces affaires russes.

Les enquêtes du « Russiagate »

Avril 2016. La campagne d’Hillary Clinton et le Parti démocrate paient Fusion GPS pour qu’elle charge l’ancien espion britannique Christopher Steele de dénicher des informations compromettantes sur les séjours de Donald Trump en Russie.

9 juin. Donald Trump fils, Jared Kushner et Paul Manafort rencontrent une avocate russe qu’un intermédiaire britannique présente comme porteuse d’informations émanant du gouvernement russe et compromettantes pour Hillary Clinton.

Juillet. Le FBI de James Comey ouvre en secret une enquête sur les allégations de contacts entre l’équipe Trump et le Kremlin.

6 janvier 2017. Le FBI, la CIA et la NSA publient un rapport indiquant que Vladimir Poutine avait ordonné une opération de propagande pour « discréditer » Hillary Clinton face à Donald Trump pendant la campagne présidentielle.

13 janvier. La Commission sénatoriale des renseignements ouvre une enquête.

13 février. Michael Flynn démissionne de son poste de conseiller chargé de la sécurité nationale.

27 mars. La Commission judiciaire du Sénat lance son enquête.

9 mai. Donald Trump limoge James Comey, directeur du FBI.

17 mai. Rod Rosenstein, ministre adjoint de la Justice, désigne comme procureur spécial le prédécesseur de M. Comey au FBI, Robert Mueller.

26 juillet. Robert Mueller ordonne au FBI de faire la première perquisition de l’enquête en forçant la porte du domicile de Paul Manafort.

3 août. Révélation que Robert Mueller a, des semaines auparavant, formé un grand jury.

2 octobre. Facebook remet aux enquêteurs du Congrès 3000 publicités politiques d’origine russe parues durant la campagne présidentielle.

1er novembre. Des responsables de Facebook, Twitter et Google doivent être entendus par les commissions des renseignements de la Chambre et du Sénat.