Guerre civile ou guerre culturelle?

Un affrontement entre nationalistes blancs, néonazis, le Ku Klux Klan, des membres de l’«alt-right», des manifestants antifascistes et la police lors du rassemblement Unite the Right cette semaine, près de l’Emancipation Park à Charlottesville, Virginie.
Photo: Chip Somodevilla Getty Images Agence France-Presse Un affrontement entre nationalistes blancs, néonazis, le Ku Klux Klan, des membres de l’«alt-right», des manifestants antifascistes et la police lors du rassemblement Unite the Right cette semaine, près de l’Emancipation Park à Charlottesville, Virginie.

Une célèbre remarque du philosophe Theodor Adorno affirme que, de la psychanalyse, rien n’est vrai sauf ses exagérations. On peut parfois penser la même chose des disciplines sociopolitiques. En tout cas, les interprétations poussées à l’extrême nous éclairent souvent sur l’état du monde et les menaces qui y grondent.

Le magazine de référence The New Yorker vient de publier une analyse demandant carrément si l’Amérique ne plonge pas vers « une nouvelle sorte de guerre civile », photos des tristes événements de Charlottesville à l’appui. L’analyse verse au noir dossier l’avis d’experts des conflits intra-étatiques interviewés en mars par la très sérieuse et réputée revue Foreign Policy.

L’un d’eux donne 60 % de risques de voir se développer une guerre civile aux États-Unis « d’ici 10 à 15 ans ». La moyenne du groupe oscille autour de 35 % de probabilités. Ce qui fait quand même beaucoup, surtout cinq mois avant le choc des contraires en Virginie.

Une autre revue de chevet, The Nation, titrait jeudi qu’« il n’est pas hystérique de reconnaître les dangers que pose Trump ». Le sous-titre prenait soin de préciser que « la démocratie, telle qu’elle est, se trouve en danger ».

Soyons sérieux. C’est sérieux ?

Juste de parler de la gauche aux États-Unis me semble presque une blague, dit Graham Dodds. Nous avons ces libéraux d’Hollywood et des manifestations sur les campus. Mais il n’y a pas de gauche organisée. Alors, de l’extrême gauche ? Voyons donc. 

« Les États-Unis se retrouvent dans une étrange et inquiétante situation », répond Graham G. Dodds, professeur de science politique à l’Université Concordia, spécialiste de la présidence des États-Unis, son pays d’origine. « Voir des membres du Ku Klux Klan et des néonazis défiler dans les rues est absolument choquant. Les gens pensaient que ces rassemblements politiques d’extrémistes appartenaient au passé lointain du pays. D’où le choc de les voir réapparaître soudainement et la crainte de les voir proliférer. »

La guerre ? Quelle guerre ?

À l’évidence, Donald Trump ne voit pas les choses de cette manière. Il a tenu à partager les fautes pour les violences de Charlottesville et à ménager du même coup les fanatiques fachos. Même le magnat des médias conservateur James Murdoch, président de Fox News, lui a reproché ses positions cette semaine.

« Qu’un président, en 2017, ne condamne pas le racisme et l’antisémitisme me semble incompréhensible et choquant, poursuit le spécialiste de la présidence. Je vais tenter d’être posé. Disons que Donald Trump est différent. Il fait ressortir ce qu’il y a de pire chez certaines personnes. »

Très bien, mais reprenons la question. De quel « pire » parle-t-on ? D’une guerre civile, de classes, ou de races, ou d’un retour des guerres culturelles ?

« Je ne crois pas à la lutte des classes dans un pays sans gauche organisée, répond le professeur Dodds. Il y a eu une pointe dans le sens avec le mouvement Occupy Wall Street et la dénonciation du 1 % des plus riches. J’espère qu’il ne s’agit pas d’un conflit racial. Je crois, par contre, que la métaphore de la guerre culturelle paraît la plus juste. Le pays est très divisé politiquement et culturellement. C’est une réalité persistante de l’histoire des États-Unis : le Nord-Est et la côte ouest, aux positions libérales, s’opposent au Sud et au centre, aux positions conservatrices. En fait, il me semble qu’on rejoue en ce moment les drames des dernières décennies. »

L’idée d’une guerre culturelle pour définir l’identité nationale des États-Unis remonte aux années 1980-1990. La métaphore de la division, utile pour illustrer le jusqu’au-boutisme de certains groupes d’intérêts idéologiques, oppose une Amérique conservatrice religieuse et patriotique à une autre progressiste, laïque, féministe et multiculturelle.

Des luttes symboliques

Le nouveau chapitre (si c’en est un) reprend les mêmes rengaines, cette fois autour des droits des transgenres, par exemple. La guerre culturelle en cours se joue aussi autour de l’immigration, des musulmans bien sûr, et des lieux de mémoire surchargés symboliquement, dont les monuments aux soldats confédérés et le drapeau sudiste. Le rassemblement de Charlottesville voulait dénoncer le désoclement d’une statue du général Lee, chef de guerre des confédérés.

« Je ne crois pas qu’il y ait d’affrontement militaire ou armé en vue aux États-Unis, même si le pays compte des illuminés, dit Francis Langlois, professeur d’histoire au cégep de Trois-Rivières, spécialiste de la guerre de Sécession.La situation est beaucoup plus stable qu’au milieu du XIXe siècle, ou même que pendant les années 1960-1970. »

Le film Detroit, sorti au début du mois, raconte les émeutes dans cette ville en 1967. La rébellion urbaine de cinq jours avait fait une quarantaine de morts et des milliers de blessés.

L’habile vulgarisateur propose d’autres liens vers les traces dans la culture populaire pour faire comprendre quels genres de rapports complexes entretient le Sud avec son passé raciste. L’historien évoque par exemple la télésérie The Dukes of Hazzard (1979-1985), centrée sur les cousins Luke et Bo et leur bolide General Lee décoré de la bannière confédérée. The Dukes (devenu Shérif, fais-moi peur à TVA) était l’émission la plus regardée à l’époque après Dallas.

« Les gens du Nord y sont décrits comme des imbéciles et personne n’a la peau foncée là-dedans. Beaucoup d’émissions proposent ce genre de point de vue en sous-texte. On peut se dire que, pour la plupart des Blancs du Sud, le drapeau confédéré, ce n’est pas une célébration de l’esclavage : c’est aujourd’hui un symbole de liberté, de résistance au gouvernement. […] Mais, assurément, le drapeau comme les monuments disent aussi à la société américaine que les Blancs sont au sommet de la pyramide sociale et que les Noirs sont tout en bas. C’est très clair. »

Des combats réels

Cet extrémisme se concentre à droite, avec ses ramifications racistes ou antisémites. Il n’y a rien d’équivalent à gauche. Quelques groupuscules anars ou communistes certainement, mais aucune alt-left — dénoncée en parts égales des fautes par le président pour la violence de Charlottesville — pour contrebalancer l’alt-right, selon le professeur montréalais et plusieurs autres observateurs.

« Juste de parler de la gauche aux États-Unis me semble presque une blague, dit Graham Dodds. Nous avons ces libéraux d’Hollywood et des manifestations sur les campus. Mais il n’y a pas de gauche organisée. Alors, de l’extrême gauche ? Voyons donc. »

N’empêche, les tensions paraissent exacerbées. Chacun, ou presque, semble maintenant en colère contre quelque chose, ce qui ne rassure pas dans un pays-continent qui compte plus d’armes que de citoyens. À Charlottesville, certains extrémistes de droite étaient équipés comme des soldats en zone de combat. Finalement, c’est une attaque à la voiture-bélier qui a fait une morte et des blessés.

« La médiatisation donne l’impression que la situation est catastrophique, avertit alors le professeur Langlois, en revenant finalement sur une certaine exagération des médias. D’où l’idée d’un risque de guerre civile. Une chose est sûre : les groupes d’extrême droite sont très contents de la publicité, de sortir de l’ombre. On a l’impression qu’ils sont nombreux alors qu’ils sont à la frange. Ça reste marginal, même si, aux États-Unis, il y a beaucoup plus de morts engendrées par des actes terroristes de l’extrême droite que par des actes terroristes islamiques. »

2 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 19 août 2017 07 h 35

    Et le 11 septembre 2001 ?

    3000 personnes sont mortes ce jour-là, tuées par des islamistes. Combien de morts causées par l'extrême droite aux États-Unis ?

  • Denis Paquette - Abonné 19 août 2017 11 h 34

    une revolution actuelle n'a plus rien a voir avec celles passées

    Soyons franc les américains ont toujours eus un mauvais souvenir de la révolution, s'ils n'avaient pas été provoqués par les japonnais a Pearl Harber, je ne crois qu'ils se seraient impliqués lors de la derniere guerre en fait je ne crois pas que les USA sont un pays paisible, je crois que la seul grande dynamique qui les reunis sont les richesses obtenues par toutes sortes de moyens, n'est ce pas en definitive le discour tenu par Donald Trump, mais est-ce encore un discour qui peut les raillier, les américains ne decouvrent-ils pas que la richesse est de moins en moins accessible qu'elle est maintenant monopolisée par des gens possédant des savoirs uniques, n'est-ce pas ce qui gronde en arriere plan, que la bonne volontée ne suffit peut-etre plus, que peut etre que les américains se dirige vers une révolution qui n'a rien a voir avec celles passées,peut etre que les américains ont vraiment tout donnés, qu'il ne leur reste plus rien de ce qu'ils ont étés qu'ils ne possedent plus le marqueting power nécessaire, enfin je crois que nous saurons bientôt si j'ai raison