La commémoration comme champ de bataille

Plusieurs manifestations ont entouré le retrait de la statue de Beauregard il y a dix jours.
Photo: Sophia Germer The Advocate Via Associated Press Plusieurs manifestations ont entouré le retrait de la statue de Beauregard il y a dix jours.

Le général Pierre Gustave Toutant de Beauregard (1818-1893), né sur la plantation d’une famille franco-américaine de la Louisiane, diplômé de l’académie militaire de West Point, fut un des plus éminents généraux de l’armée conférée pendant la guerre civile. Quelques lieux portent maintenant son nom, une paroisse occidentale de son État natal, une communauté en Alabama et puis une immense statue équestre placée en plein centre du City Park de La Nouvelle-Orléans.

Enfin, l’oeuvre du sculpteur Alexander Doyle datant de 1915 s’y trouvait jusqu’à la semaine dernière. Le maire Mitch Landrieu l’a fait retirer en même temps que trois autres monuments. Le dernier abattu représente Robert E. Lee, autre célébrissime général de l’armée du sud. Sa statue de plain-pied trônait au sommet d’une très longue colonne.

Le grand balayage mémoriel réalise une promesse du maire et le souhait de nombreux Louisianais détestant ces marqueurs historiques célébrant les confédérés et leur idéologie raciste. Le magnifique discours de Mitch Landrieu prononcé au moment où tombait la représentation du général Lee a été décrit comme « un des plus honnêtes d’un politicien du Sud » par le producteur de cinéma David Menshell (Citizen Four). Plusieurs médias, dont The New York Times, ont reproduit le texte cette semaine avec leurs propres dithyrambes pour sa force et sa qualité.

Voyez le discours prononcé par le maire Mitch Landrieu au moment où tombait la représentation du général Lee.

 

« Il y a une différence entre le souvenir [remembrance] et la révérence, a dit le maire Landrieu. Ces statues ne sont pas seulement de pierre et de métal. Ce ne sont pas seulement des souvenirs innocents d’une histoire bénigne. Ces monuments célèbrent volontairement une Confédération fictive et épurée, ignorant la mort, ignorant l’asservissement et la terreur qu’elle représentait réellement. »

Il a décrit ces lieux de mémoire comme « un affront à notre présent et un mauvais exemple pour notre avenir ». Il a dit que « les blessures des siècles demeurent béantes parce qu’elles n’ont jamais guéri ». Il a ajouté qu’il s’agissait maintenant « non pas d’effacer l’histoire », mais de « redresser la mauvaise image que représentent ces monuments ».

La chambre des représentants de Louisiane, sous contrôle républicain, a tenté sans succès, jusqu’à la dernière minute, de stopper la mise au rancart des grands bronzes. Le Prix Nobel de littérature William Faulkner, lui aussi du Sud, avait cette formule éclairante : « Le passé ne meurt jamais, il n’est même pas passé. »

Aujourd’hui, l’histoire

Le maire Landrieu descend d’une célèbre famille démocrate de Louisiane. Son père, Maurice Landrieu, a dirigé La Nouvelle-Orléans, ville à majorité noire, et servi au cabinet du président Carter dans les années 1970. Sa soeur a été sénatrice de l’État. Il a rejoint le rang des critiques des lieux de mémoire après le massacre par un jeune Blanc raciste de neuf Afro-Américains dans une église de Caroline du Sud en 2015. Le meurtrier s’était affiché avec le drapeau des États confédérés. Le musicien jazz Wynton Marsalis a aussi convaincu le maire de la nécessité d’abattre les symboles de la honte.

« La bataille autour des monuments dure depuis bien plus que deux années », explique la professeure Mary Niall Mitchell, titulaire de la chaire d’études sur la ville et spécialiste des premiers temps de la république américaine de l’Université de La Nouvelle-Orléans. « L’explication courte renvoie à l’occasion créée par le massacre de Charleston. Il y a aussi eu beaucoup d’agitation après coup autour du drapeau des confédérés. Nous n’avons pas connu ce questionnement sur le drapeau. Par contre, deux des monuments retirés, dont celui de Beauregard, occupaient une place prédominante dans la ville. On ne voyait qu’eux et ils constituaient une cible de choix. »

En tant que citoyenne américaine, Mme Mitchell croit qu’il était temps de déplacer ces objets de controverse. « Ils ne doivent pas se retrouver dans un espace public si important, dit-elle. En même temps, ils ont encore beaucoup à nous apprendre. Ils doivent donc être placés là où on pourra les étudier et les traiter comme les artefacts qu’ils sont effectivement. »

En tant qu’historienne, la professeure Mitchell ajoute que la lutte autour des monuments doit aussi être contextualisée dans la division idéologique actuelle du pays, encore plus évidente depuis l’élection du président Trump. « Dans plusieurs années, les historiens pourront probablement lier les événements et montrer que tout se tenait et que nous étions mûrs pour ce débat»

Les enjeux de la mémoire

Les États-Unis bataillent donc encore ferme autour de leur histoire esclavagiste et des monuments osant « célébrer » ce temps de mort, d’asservissement et de terreur décrit par le maire Landrieu. Le USA Today vient d’évaluer leur nombre à au moins 700 et peut-être à plus de 1000 dans environ 31 États.

Le Montana est devenu le 41e État de l’Union en 1889, 24 ans après la fin de la guerre civile. Pourtant, sa capitale, Helena, à 200 km de la frontière de l’Alberta, possède une fontaine avec une inscription « en hommage à nos soldats confédérés ».

Les deux tiers des soldats du Kentucky engagés dans la guerre civile ont bataillé en uniforme unioniste. Pourtant, cet État est « saturé » de monuments célébrant les vaincus esclavagistes. Fairview, lieu de naissance de Jefferson Davis, président de la Confédération, a droit à un obélisque de 107 m de hauteur.

Beaucoup de ces monuments ont été érigés par l’Union des filles de la Confédération, une organisation née au tournant du XXe siècle, longtemps associée au Ku Klux Klan et maintenant au mouvement dit des néoconfédérés faisant la promotion d’une vision positive de l’ancien Sud. Une première vague de construction a été stoppée par la grande dépression. Le mouvement de commémoration positive de la période dite antebellum ou de la guerre civile du point de vue sudiste a repris dans les années 1960, en contrepoint de la lutte pour les droits civiques.

Et ça continue. L’Université de la Caroline du Nord a recensé 35 monuments à la gloire de la Confédération érigés dans son État depuis le début du XXIe siècle. On y retrouve en fait plus de monuments (229) concernant la guerre civile que n’importe quel autre événement historique, les deux guerres mondiales (une centaine de lieux de mémoire chacun), la Révolution (160), les Afro-Américains (32) ou la paix (un seul).

La professeure Mitchell se demande alors si un mouvement inverse ne vient pas de se mettre en branle à partir de La Nouvelle-Orléans. Après tout, cet épicentre du melting-pot est aussi celui de création à l’américaine dans ce qu’elle a de plus noble et valable, le lieu de l’invention du jazz, comme le rappelait le maire en abattant les statues de la honte.

« Je ne sais pas pourquoi, je ne veux même pas deviner pourquoi, mais cette ville a toujours été à l’avant-garde ou un baromètre du pays, dit la professeure d’histoire. Les toutes premières protestations contre la ségrégation ont commencé ici dès le XIXe siècle. Peut-être que le débat commencé ici autour des monuments va s’étendre un peu partout pour permettre aux gens de se questionner sur la signification de ces symboles dans leurs communautés. Ce problème nous concerne tous. Il faut que tout un chacun se questionne sur le rapport à l’histoire et le sort des monuments. »

7 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 29 mai 2017 03 h 59

    Torpinouche...!

    Oh làlà !
    Torpinouche que je l'ai échappé belle...
    Je pense qu'en ce petit lundi matin, je ne suis pas tout à fait réveillé...
    J'ai cru un instant qu'il s'agissait du maire de Montréal ou de celui de Québec quand j'ai lu qu'un maire avait délaré qu' "Il y a une différence entre le souvenir [remembrance] et la révérence... Ces statues ne sont pas seulement de pierre et de métal. Ce ne sont pas seulement des souvenirs innocents d’une histoire bénigne. Ces monuments célèbrent volontairement une Confédération fictive et épurée, ignorant la mort, ignorant l’asservissement et la terreur qu’elle représentait réellement."
    Oui-oui je vous le dis, j'ai pensé que Monsieur Coderre parlait de la statut de Nelson qu'il a sous les yeux à tous les jours ou de Monsieur Labaume qui lui, passe devant celle de Wolf assez souvent.
    Ah mais heureusement, je me suis ressaisi assez vite pour comprendre qu'il ne pouvait être question de l'un de ces deux, puisque plus loin est écrit que tous comprennent, enfin presque tous puisque le Klan poursuit ses absurdités comme forme habituelle de propagande sociale et politique, qu'il fallait le faire pour" non pas effacer l’histoire", mais "redresser la mauvaise image que représentent ces monuments".
    Ce qui avec les deux héros militaires britanniques et sans scrupules en question, ne risque aucunement de se produire tant et aussi longtemps que le Canada maintiendra sa domination politique du Québec et des Québécois.
    Mais ouf !, c'était en Louisianne.
    Et grâce à God, ou whatever, le beau et saint Canada reste encore une fois protégé des méchantes attaques historiques des indépendantisssses...
    De briser la France persiste à valoir pompeusement la Place Jacques-Cartier l'un et de brûler la Côte de Beaupré pour ensuite assiéger, bombarder et prendre Québec par traîtrise continu de mériter glorieusement à l'autre le Parc du Champ de Bataille.
    Tout va bien, je peu retourner me coucher un peu pour finir ma nuit.
    Ma trop mongue nuit...

    • Paul D'Amour - Abonné 29 mai 2017 13 h 49

      M. Côté,
      Torpinouche que votre texte est pertinent, surtout qu'il montre bien que ce qui se passe ailleurs fait ressortir avec force nos propres contradictions. Merci de bien les dénoncer...
      Paul D'Amour, abonné

    • Yves Côté - Abonné 29 mai 2017 15 h 22

      Mes amitiés républicaines, Monsieur D'Amour.

  • Bernard Terreault - Abonné 29 mai 2017 07 h 48

    On devrait s'en inspirer

    et enlever les monuments et noms de rues Wolfe, Craig, et autres militaires et gouverneurs qui ont asservi le Canada à l'Angleterre et à son roi (ou sa reine).

  • Brian Monast - Abonné 29 mai 2017 11 h 41

    Surréel

    Un obélisque de 107 mètres !!! ???

    Il faut le faire ! Tout ce que nous rapporte ici Monsieur Baillargeon dépasse l’entendement. On dit que la réalité dépasse la fiction. Ici, elle dépasse le surréalisme.

    Merci pour ce reportage, tristement éclairant.

    Vue aérienne de cette offense à l’humanité (obélisque de 107 mètres):

    http://www.panoramio.com/photo/16473530

  • Gilles Bonin - Inscrit 29 mai 2017 15 h 52

    On commence quand au Québec?

    Courageux ce maire de la Nouvelle-Orléans. Pas comme ceux de Montréal qui n'ont jamais nommé une rue au nom du Général de Gaulle dont nous célébrerons l'historique visite de 1967.
    E que dire des rues Wolfe qui nous a vaincu et Amherst qui est à l'origine du premier génocide envers les populations amérindiennes?

    Cette province et cette ville sombrent lentement mais surement vers la médiocrité.

  • Serge Lamarche - Abonné 30 mai 2017 02 h 21

    Au français maintenant

    La Nouvelle Orléans retournerait -elle au parlé français maintenant? Au moins, on a encore ça au Canada.