Ralph Nader fustige la «dérive impériale» de Donald Trump

Selon Ralph Nader, Trump devrait être destitué, car il a déjà violé la Constitution au regard de ses conflits d’intérêts avec des gouvernements étrangers.
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse Selon Ralph Nader, Trump devrait être destitué, car il a déjà violé la Constitution au regard de ses conflits d’intérêts avec des gouvernements étrangers.

Ce samedi, Donald Trump passe le seuil des 100 premiers jours au pouvoir. Dans une entrevue au Devoir, Ralph Nader, légende du mouvement progressiste américain et ancien candidat à la présidence, dénonce la « dérive impériale » de M. Trump tout en déplorant la « décadence » du Parti démocrate.

Quelle analyse faites-vous de la présidence de Donald Trump ?

Trump a rompu beaucoup de promesses qu’il avait faites à des millions de membres de la classe ouvrière. Il leur a raconté des histoires et ces travailleurs commencent à ressentir une grande trahison. Trump rogne sur la sécurité économique, la protection sociale, les réglementations qui visent la propreté de l’eau ou la sûreté des transports ferroviaires. Son équipe est pleine de gens issus de Wall Street, comme Gary Cohn de Goldman Sachs, de généraux. Son décret sur les réfugiés syriens est raciste. Trump transforme encore plus la société américaine en entreprise commerciale et engage encore plus les États-Unis dans la militarisation. Le samedi qui a suivi ses frappes aériennes contre l’aviation syrienne, le New York Times, pourtant très critique envers Trump, a consacré à ce sujet pas moins de 16 articles dans un seul numéro. Le message latent, celui de l’establishment, était de dire ainsi à Trump : « Si vous continuez les tirs de missiles et les propos belliqueux, vous pourrez camoufler le gâchis de vos promesses rompues, de vos échecs et de vos cruautés. » Autrement dit, Trump a découvert la méthode de Bush fils. Le danger, c’est la dérive impériale. Il devrait être destitué, car il a déjà violé la Constitution au regard de ses conflits d’intérêts avec des gouvernements étrangers.

Beaucoup jugent M. Trump responsable de tout ce qui va mal aux États-Unis. Mais n’incarne-t-il pas le paroxysme de l’évolution de la société et du gouvernement américains en cours depuis des décennies ?

Oui. Tous les quatre ans, quand nous élisons un président, la situation s’aggrave. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de mobilisation politique pour contrecarrer cette évolution. Voyez les syndicats : la mondialisation les a laminés. Trump accentue l’évolution. Il y ajoute sa rhétorique simpliste, ses tromperies. Il est le représentant de commerce suprême, il fait dans la vente pour masquer la trahison.

Barack Obama est revenu sur la scène publique cette semaine. Quel bilan tirez-vous de sa présidence ?

Obama, c’est une énorme occasion manquée. Il a démarré avec une cote de popularité de 70 % et avait une large majorité à la Chambre et au Sénat jusqu’en 2010. Or, il a dépensé toute sa notoriété politique sur Obamacare, la réforme du marché privé de l’assurance, sans oser créer un système universel et public de santé. Il a vite adhéré à l’idée que le président ne peut s’occuper que d’un dossier à la fois. Il a adhéré à la militarisation, à la transformation du gouvernement et de la société en entreprise marchande. Il n’a rien fait pour combattre la corruption ni pour diminuer le budget militaire. Il a tourné le dos aux syndicats. Il lui a fallu longtemps pour s’intéresser aux minorités. Obama aussi aurait dû être destitué, car la surveillance tous azimuts de la NSA violait la Constitution, qui interdit les fouilles et saisies arbitraires.

Que pensez-vous de l’opposition au président Trump présentée par le Parti démocrate et Bernie Sanders ?

Sanders range au placard le radicalisme de ses années d’indépendant. Il accepte maintenant qu’on ne peut avoir que deux partis, démocrate et républicain. De plus, il abandonne ce qui était son principal cheval de bataille électoral : la création d’un système universel et public de santé inspiré du Canada. C’est très décevant. Quant au reste des démocrates au Congrès, ils sont emmenés par Nancy Pelosi, qui est contre l’environnement, contre la protection de l’assurance maladie pour les plus de 65 ans et des retraites. C’est dire à quel point le Parti démocrate est décadent.

Où situez-vous l’espoir ?

J’ai publié un manuel pour organiser l’énergie populaire contre Trump. J’y décris notamment les moyens de pression qui peuvent être exercés sur les élus du Congrès. Il y a vraiment des perspectives, car la société civile est prête à soutenir des candidats capables de projeter des alliances gauche-droite dans la sphère électorale. On l’a vu l’an dernier avec les recoupements dans l’électorat entre Trump et Sanders. Depuis, l’action de Trump et des républicains suscite l’opposition, et à gauche et à droite.

La mondialisation, rejetée par les partisans de Trump et de Sanders en 2016, est-elle devenue irréversible ?

Elle est réversible à condition que les intérêts du commerce ne l’emportent plus sur ceux des travailleurs et de l’environnement. Les accords commerciaux type ALENA, qui ont subordonné les salariés au marché, ont été très pernicieux. Bâtir une économie populaire est donc essentiel. Aux États-Unis, l’autonomie séduit tant à gauche qu’à droite, avec l’ouverture de banques mutualistes, la production de sources locales d’énergie renouvelable, la création de marchés et de coopératives de proximité. Ce mouvement se développe vite, même si pas assez à mon goût. Il ébranle le pouvoir et les revenus des grandes entreprises. Je ne parle pas là d’un modèle économique axé sur la nation, mais sur la communauté. Le nationalisme de droite, lui, n’est pas démocratique.

Quelles sont les luttes que vous avez menées depuis les années 60 qui vous semblent les plus marquantes ?

La sûreté automobile, car ce combat a conduit à une loi et trois millions et demi de morts ont ainsi été évitées. La lutte pour la liberté de l’information qui a aussi engendré une loi et en a inspiré d’autres au Canada et en Europe. Mais le plus important, c’est que notre action a montré aux citoyens qu’en s’organisant, ils peuvent obtenir des changements. Les gens doivent prendre courage et se rappeler qu’historiquement, il suffit qu’un pour cent d’entre nous s’implique pour provoquer le changement.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 29 avril 2017 06 h 02

    "il suffit..."

    "il suffit qu’un pour cent d’entre nous s’implique pour provoquer le changement"...
    Alors Québécoises et Québécois, toutes et tous, debout ! Unis.
    En plus que nous devons bien être plus d'un % à vouloir un pays à notre mesure !?

    Tourlou !