Vivre avec la menace d’une expulsion

Une jeune femme participe à une manifestation contre les rafles des Services américains de l'Immigration et des douanes à Las Cruces au Nouveau-Mexique, l'État voisin du Texas.
Photo: Josh Bachman / The Las Cruces Sun-News via Associated Press Une jeune femme participe à une manifestation contre les rafles des Services américains de l'Immigration et des douanes à Las Cruces au Nouveau-Mexique, l'État voisin du Texas.

Des enfants angoissés qui ne veulent plus sortir de la maison, le stress de voir les familles séparées ou les enfants abandonnés aux autorités si les parents sont expulsés : les rafles anti-immigration ciblées de février ont peut-être cessé à Austin, au Texas, mais l’anxiété demeure palpable chez les Mexicains sans papiers vivant aux États-Unis.

Rosa (prénom fictif) n’a pu parler à son mari pendant des jours en février, après qu’il eut été arrêté juste après avoir déposé leurs enfants à l’école.

La femme, avec qui La Presse canadienne s’est entretenue à Austin, est née au Mexique, comme son mari, et leur statut n’est toujours pas régularisé. Par contre, leurs trois filles — âgées de 3, 6 et 8 ans — sont nées au Texas et sont donc des citoyennes américaines.

Son mari, Ignacio, n’a pas d’antécédents criminels et n’a jamais eu de démêlés avec l’immigration depuis son arrivée en sol américain en 2003, dit-elle. Il travaillait comme cuisinier dans un restaurant.

Mais le 10 février, il s’est fait arrêter — lors de raids d’immigration plus intenses, pendant lesquels des centaines de personnes ont été mises en détention au pays —, car le camion qu’il conduisait était enregistré au nom de son beau-frère, qui, lui, était recherché par la police. Lors du contrôle d’identité, Ignacio a été appréhendé puis remis aux Services américains de l’Immigration et des douanes — communément appelé par son abréviation « ICE » (pour Immigration and Customs Enforcement). Il s’est retrouvé derrière les barreaux.

J'avais peur. Cela a changé nos vies de façon radicale.

Ignacio a depuis été libéré, mais lui et sa famille vivent avec une épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes. Le processus légal a été enclenché, mais il ne sait pas s’il sera expulsé ou non. Il ne peut travailler pendant trois mois et est ainsi incapable de soutenir sa famille.

« Les filles pleurent tout le temps. Elles ont peur. Elles ne veulent plus sortir de la maison », rapporte Rosa. Elles craignent que leur père se fasse arrêter à nouveau. Rosa aussi a peur. « Je ne peux pas l’expliquer. J’avais peur. Cela a changé nos vies de façon radicale », explique-t-elle dans un anglais hésitant, ajoutant qu’elle est consciente qu’elle vit aux États-Unis illégalement.

Et elle a toujours peur, car cette menace pèse sans interruption. « Une de mes amies m’a dit qu’un de ses proches a été arrêté la semaine dernière », dit-elle.

Visa expiré

Alberto est dans une autre situation, qu’il partage avec bien d’autres. Entré au pays légalement en 2003 avec un visa, il y est resté après son expiration, sans le renouveler. Il travaille tantôt comme mécanicien, tantôt pour une entreprise qui rembourre des meubles.

Depuis l’élection du président Donald Trump, il sent la pression, comme beaucoup d’autres, dit-il, de régulariser sa situation. Il n’a jamais eu d’ennuis avec les forces de l’ordre, mais il voit que les choses ont changé depuis novembre, car le nouveau président a promis de serrer la vis aux « illégaux ».

Le problème ? Il n’a pas l’argent pour payer un avocat qui pourrait s’occuper de son cas. « C’est angoissant parce qu’on ne sait pas ce qui peut arriver. On a peur chaque fois qu’on est dans la rue », dit-il.

Rosa, Ignacio et leur famille ne sont pas seuls à vivre dans cette situation au Texas — un État frontalier du Mexique — et à s’inquiéter pour leurs proches et leurs enfants. Le consul général à Austin estime d’ailleurs que la moitié des 200 000 Mexicains vivant dans la région sont des « sans-papiers ».

D’ailleurs, la question que les illégaux posent le plus fréquemment au consulat mexicain à Austin est : « que va-t-il arriver à mes enfants si je suis expulsé », confie Carlos Gonzales Gutiérrez à La Presse canadienne.

Des employés du consulat se rendent régulièrement dans les centres de détention de ICE pour offrir des conseils juridiques aux personnes arrêtées de même que de l’aide et des ateliers d’information aux familles inquiètes. On leur explique qu’elles peuvent donner des procurations à des membres de leurs familles afin que ceux-ci puissent récupérer leurs enfants et éviter qu’ils ne se retrouvent entre les mains des services sociaux et comment obtenir la nationalité américaine pour leurs enfants nés aux États-Unis.

Des opérations concertées d’ICE ont eu lieu au début du mois de février dans plusieurs villes américaines. Alors que les autorités disaient arrêter uniquement les criminels pour les expulser, bien des personnes qui se sont retrouvées derrière les barreaux n’avaient commis aucun crime « autre que d’être au pays sans papiers », précise le consul du Mexique à Austin.

« Elles se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment », lâche M. Gonzales Gutiérrez.

Les ressortissants du Mexique habitant à Austin ont été particulièrement touchés. Il y a eu 51 arrestations en une semaine seulement au début de février, ce qui constitue une nette augmentation, affirme-t-il. Alors qu’il y a normalement 2 ou 3 arrestations par semaine de Mexicains qui vivent illégalement aux États-Unis, soudainement, il y a eu 14 arrestations le 9 février, puis le lendemain, 30.

Depuis, la situation est revenue à la normale, alors qu’il y a de 2 à 4 arrestations par jour, affirme M. Gonzales Gutiérrez. « Mais l’anxiété demeure, dit-il en entrevue, dans la cour du centre culturel mexicano-américain à Austin. Cela a créé un choc. »