«Russiagate»: des relents de maccarthysme?

Les directeurs du FBI, James Comey, et de la NSA, Michael Rogers, ont témoigné lundi devant la commission des renseignements au Capitole.
Photo: J. Scott Applewhite Associated Press Les directeurs du FBI, James Comey, et de la NSA, Michael Rogers, ont témoigné lundi devant la commission des renseignements au Capitole.

Lundi, après avoir révélé que le FBI enquêtait sur les liens éventuels entre Moscou et la planète Trump, le directeur de l’agence, James Comey, a mis en garde contre toute spéculation quant aux résultats de l’enquête. Cela n’empêche pas les conjectures d’aller bon train, tandis que des voix, surtout à gauche, déplorent l’émergence d’un « néomaccarthysme ». Parmi ces voix, celle de Robert Parry, vétéran du journalisme américain d’investigation. Entrevue.

De la déposition sans précédent de James Comey et de Michael Rogers, directeur de la NSA, devant la commission des renseignements de la Chambre, il ressort que, durant la campagne, le FBI enquêtait sur les candidats officiels des deux partis dominant la vie politique américaine. La police fédérale a conclu son enquête sur Hillary Clinton avant le scrutin, mais l’enquête sur Donald Trump, désormais président, continue. Si le FBI établissait l’existence d’une collusion entre le gouvernement Trump et le gouvernement russe, les conséquences pourraient être historiques, la constitution tenant tout acte de trahison comme motif de destitution.

Marie-Christine Bonzom : Que retenez-vous des propos du patron du FBI devant la Chambre ?

Robert Parry : Comme il l’a dit, il n’y a, pour le moment, pas de preuve à l’appui des soupçons d’une collusion entre le gouvernement russe et la campagne ou la présidence Trump qui aurait visé à saper la candidature de Clinton ou à orienter la politique américaine en faveur de Moscou. Il n’y a pas non plus de preuve qu’Obama ait ordonné des écoutes sur la Trump Tower. Au cours de ma carrière, j’ai mené des enquêtes sur les liens secrets entre un candidat à la Maison-Blanche et des intérêts étrangers et entre un président et des gouvernements étrangers (Nixon et les Vietnamiens en 1968, Reagan et l’Iran en 1980). Dans ce genre d’enquêtes, il y a d’habitude un grand nombre, parfois des dizaines, de sources qui permettent de corroborer l’information. Dans le cas présent, le FBI et la NSA enquêtent depuis juillet et malgré leurs immenses moyens, ces agences n’ont aucune preuve. Les médias tels que le New York Times et le Washington Post n’ont pas prouvé de collusion non plus. À ce stade, il n’y a donc que des suppositions.

M.-C. B. :  Pourquoi cette affaire accapare-t-elle Washington aux dépens de tout autre sujet ?

R. P. : De nombreux acteurs veulent exploiter tout ce qui peut nuire à Trump. Beaucoup d’allégations sur la Russie émanent des services secrets américains. Par ailleurs, la défaite de Clinton face à Trump a sidéré et exaspéré les démocrates. Le parti fait tout pour bloquer Trump et le délégitimiser. Les élus démocrates accusent Trump d’être mou face à la Russie, voire d’être de mèche avec Poutine. De leur côté, les républicains fervents d’une politique étrangère interventionniste, comme John McCain, attaquent Trump. À cela s’ajoutent les médias grand public qui ont une animosité envers Trump et relaient des soupçons sans preuve. Trump s’y met aussi et porte des accusations contre Obama qui, là aussi, ne semblent fondées que sur des soupçons.

M.-C. B. : Êtes-vous taxé de trumpisme aux États-Unis ?

R. P. : Je ne sais pas, mais en tout cas, je ne soutiens pas Trump. Je suis journaliste et je crois que, nous, journalistes, avons la responsabilité d’évaluer les preuves et de décrire la situation le mieux possible.

M.-C. B. : Avec d’autres à gauche, comme le professeur Stephen Cohen qui est aussi chroniqueur dans The Nation, vous estimez que toute cette affaire a des relents de maccarthysme. Que voulez-vous dire ?

R. P. : Le néomaccarthysme, c’est que l’idée même de parler avec des Russes est devenue une preuve de trahison. Le climat à Washington est étrange et le microcosme est devenu un peu dingue. Tout comportement sérieux semble s’être effondré, au Congrès, dans les médias grand public et à l’exécutif, tant du gouvernement Trump que de la fin du gouvernement Obama. L’exacerbation de l’esprit partisan et la confusion qui règnent ici sont dangereuses car elles ont trait à un dossier très délicat, celui des rapports avec la Russie, pays doté de l’arme atomique.

M.-C. B. : Des relents de guerre froide aussi ?

R. P. : Nous assistons à la fin d’une époque durant laquelle, depuis la fin de la guerre froide jusqu’à la fin de la présidence Obama, les États-Unis étaient considérés comme le leader d’un monde unipolaire qui peut intervenir quand et où il veut. Cette idée a été étirée à l’excès plusieurs fois, notamment avec l’invasion de l’Irak en 2003, l’intervention en Libye de 2011 et la longue guerre en Afghanistan. Cela nous a coûté très cher, en argent, en vies humaines et en capital politique. Puis, Trump se présente et prône que les États-Unis doivent abandonner ce rôle de gendarme du monde. Dans une certaine mesure, il a raison. Il essaie d’ajuster les États-Unis à l’émergence d’un monde multipolaire. Mais il y a des politiciens à gauche comme à droite qui rejettent cet ajustement ou ne veulent pas d’un monde multipolaire. Chez les républicains, McCain est de ceux-là. Chez les démocrates, c’est un vrai revirement : ils deviennent davantage des « faucons » et suivent en cela la voie d’Hillary Clinton et de l’Obama du second mandat. Nous sommes entrés dans une nouvelle guerre froide.

Qui est Robert Parry?

Robert Parry est un auteur et vétéran du journalisme d’investigation. Il a enquêté sur des dossiers épineux pour Associated Press, Newsweek et le magazine Frontline de PBS. C’est lui qui a dévoilé l’affaire Iran/Contra sur les agissements de la CIA et du président Reagan en Iran et au Nicaragua. En 1995, il fonde le Consortium pour le journalisme indépendant et lance un site Web consacré au journalisme d’enquête. Robert Parry a reçu deux des récompenses les plus prestigieuses du journalisme américain : la Médaille du journalisme indépendant de l’Université Harvard et le Prix George Polk.

Qu’est-ce que le maccarthysme?

Au début des années 1950, le gouvernement américain, sous l’impulsion du sénateur Joseph McCarthy, lance une vaste chasse aux sorcières contre la menace soviétique et tous ceux qui semblent, aux yeux de Washington, la personnifier. Des milliers d’Américains — fonctionnaires, enseignants, syndicalistes, vedettes du cinéma, de la radio ou de la musique — ont ainsi été accusés d’allégeance communiste, souvent sans aucune preuve, et soumis à des interrogatoires sur leurs prétendues connexions russes. Avec le temps, ce terme en est venu à décrire toute chasse aux sorcières du genre, et les accusations non fondées et attaques démagogiques sur le caractère ou le patriotisme d’adversaires politiques qui en découlent. Philippe Orfali

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.