États-Unis et Russie, le rapprochement qui n’a plus lieu

Une murale dans une rue de Vilnius, capitale de la Lituanie
Photo: Petras Malukas Agence France-Presse Une murale dans une rue de Vilnius, capitale de la Lituanie

« Ne serait-ce pas une bonne chose si nous nous entendions bien avec la Russie ? » avait lancé Donald Trump en juillet dernier après avoir remporté les primaires républicaines. Le futur président des États-Unis n’en était pas à ses premiers — ni à ses derniers — bons mots à l’égard de la Russie et de son président, Vladimir Poutine. N’était-il pas, d’ailleurs, un « bien meilleur leader » que Barack Obama ?

La « bromance » entre les deux hommes forts et le souhait répété d’un rapprochement avec une Russie moins fréquentable que jamais aux yeux d’une majorité d’Américains avaient de quoi soulever des questions, sinon la suspicion. Après l’ingérence russe dans la présidentielle américaine et les liaisons indues entre les hommes du Kremlin et de la Maison-Blanche, les scandales ont d’ailleurs tôt fait d’éclater. Et de menotter le gouvernement Trump, désormais incapable de tendre une perche à son homologue du Kremlin. Ironie du sort.

Realpolitik

Mais pourquoi, donc, vouloir à ce point un rapprochement avec la Russie, dont les relations avec Washington sont au plus bas depuis la fin de la guerre froide ? Au-delà du style de leadership autoritaire que le candidat Trump semblait admirer chez Vladimir Poutine, les ambitions du nouveau président américain recoupent celles du courant « kissingérien » — du nom de l’ancien secrétaire d’État et conseiller à la sécurité nationale des présidents Richard Nixon et Gerald Ford, Henry Kissinger. Ce courant est minoritaire, mais bien présent au sein du Parti républicain, affirme Jacques Lévesque, spécialiste de la Russie à l’UQAM.

Photo: Denis Sinyakov Agence France-Presse Henry Kissinger et Vladimir Poutine, lors d’une rencontre en Russie en 2006

Avec une lecture toute réaliste des rapports de force sur l’échiquier international, ce courant prend acte du fait que « le moment unipolaire d’après la guerre froide [où les Américains étaient la puissance hégémonique incontestée] est terminé et que l’on se dirige vers la multipolarité, résume M. Lévesque. Et que, pour éviter que cela se fasse au détriment des États-Unis, dont les capacités d’action sur la scène internationale s’amenuisent, Washington a tout intérêt à trouver un modus vivendi avec la Russie. »

Derrière cette approche repose l’idée que le principal adversaire des États-Unis n’est pas la Russie, mais bien la Chine. « Selon les kissingériens, il faut se rapprocher de la Russie afin d’éviter qu’elle se rapproche davantage de la Chine — ce qui est la tendance lourde depuis quelques années », explique le professeur émérite en sciences politiques.

Kissinger en service

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, malgré ses 93 ans bien sonnés, le grand architecte de la détente avec l’Union soviétique durant les années 1970 — et l’auteur d’un ouvrage récent sur la Chine, On China — est l’un des rares Américains à arpenter régulièrement les couloirs du Kremlin. L’été dernier, Henry Kissinger avait déclaré sans détour que, « dans un monde de plus en plus multipolaire », la Russie devait « être perçue comme un élément essentiel du nouvel équilibre mondial, et non pas comme une menace pour les États-Unis ».

Du côté américain, les idées kissingériennes ont été colportées au nouvel occupant de la Maison-Blanche par leur inspirateur lui-même. Aussi contre nature que semble cette relation, le cérébral diplomate a en effet multiplié les rencontres avec le président désigné après son élection le 8 novembre, allant même jusqu’à le défendre publiquement. Kissinger venait ainsi de se positionner comme intermédiaire entre le Kremlin et la Maison-Blanche.

De grandes attentes

Au moment où le républicain prenait la place de Barack Obama au sein du Bureau ovale, les attentes étaient élevées chez les partisans d’un rapprochement russo-américain, y compris dans une Russie anxieuse d’avoir une oreille attentive à Washington et d’être considérée davantage comme une égale dans la gestion des grands enjeux internationaux. Plus concrètement, Moscou espérait avant tout que les sanctions internationales qui pèsent contre lui seraient relaxées, mais aussi que s’installerait une coopération plus étroite en matière de lutte contre le terrorisme, dans la guerre en Syrie, de même que dans les négociations sur les armes nucléaires et balistiques en Europe.

« Il y avait une réelle anticipation que Trump bougerait rapidement pour améliorer les relations avec la Russie, affirme William E. Pomeranz, directeur adjoint du Kennan Institute for Advanced Russian Studies au Woodrow Wilson Center à Washington. Et plusieurs de ses nominations allaient en ce sens. Les signaux étaient clairs. »

Le secrétaire d’État, Rex Tillerson, jouissait en effet d’un accès direct à Vladimir Poutine en tant que p.-d.g. d’Exxon Mobil ; Steve Bannon, conseiller principal du président, épouse des idées nationalistes similaires à celles de Vladimir Poutine ; et Michael Flynn, conseiller à la sécurité nationale jusqu’à la mi-février, était l’un des principaux partisans d’un rapprochement avec la Russie. Or, celui-ci a démissionné à la mi-février de son poste de conseiller à la sécurité nationale pour avoir menti au sujet d’échanges jugés risqués pour la sécurité nationale avec l’ambassadeur russe à Washington.

Les scandales liés à la Russie ne faisaient alors que commencer à Washington, ce qui, sur le plan politique, rend à présent un rapprochement avec Moscou virtuellement impossible. « Toute branche d’olivier tendue à la Russie serait immédiatement aspirée dans le débat en cours sur l’implication de la Russie dans l’élection américaine, estime M. Pomeranz. Se sortir de cela nécessiterait un très habile politicien… »

Face aux vents contraires, Trump n’a eu d’autre choix que de rétropédaler. « La Crimée a été PRISE par la Russie durant la présidence d’Obama. Obama était-il trop mou avec la Russie ? » tweetait-il notamment le 15 février dernier.

Le deuil est fait à Moscou

« Tous les membres principaux du gouvernement Trump qui touchent à la politique étrangère ont dit récemment qu’il n’y avait pas de raison de faire un rapprochement abrupt avec la Russie », fait remarquer depuis Moscou Maxim Trudolyubov, chercheur au Kennan Center.

Moscou en a pris bonne note. « Il flotte à présent en Russie un sentiment que le moment pour un rapprochement rapide avec Washington est passé », assure le chercheur. Mais le Kremlin a-t-il tout perdu pour autant ? « En définitive, la Russie n’a plus besoin d’une grande entente [« grand bargain »] avec les États-Unis, estime M. Trudolyubov. Car d’une certaine façon, elle l’a obtenue : la Russie n’est plus isolée du reste du monde ; elle est en positon de force ; elle tisse des liens avec la Turquie, un allié des États-Unis ; la bisbille entre Trump et ses services de renseignement grandit ; et, chose que je juge cruciale, Trump a, par ses paroles, établi une équivalence morale entre les Américains et les Russes au sujet de leurs actions dans le monde [en disant que les États-Unis ne sont pas plus innocents que la Russie] ; il a aussi remis en question le rôle des États-Unis en tant que “gendarme du monde”… Si j’étais le président russe, je considérerais que c’est mission accomplie. Et Trump n’en est qu’à son deuxième mois à la Maison-Blanche ! »

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.
1 commentaire
  • Yvon Hachey - Inscrit 11 mars 2017 15 h 44

    Approche Kissingérienne

    J'invite le lectorat à lire et relire cet intéressant article afin de constater que la démonisation de la Russie et de son président n'est pas dans l'intérêt de l'humanité, telle qu'elle est présentement, et pas seulement de l'intérêt du monde occidental dit <libre>. Je n'ai pas omis la considération de la situation en Ukraine et en Crimée.

    La perte d'influence et de prestique des E-U n'a rien à voir avec le rôle grandissant de la Russie sur l'échiquier mondial, mais sur un ensemble de décisions économiques, politiques et militaires prises au tournant des années 2000, dont l'intervention en Irak en 2003, en dépit des interventions diplomatiques de la France, de l'Allemagne et du Canada.