La science organise sa riposte à Trump

Des marches s’organisent à travers les États-Unis, dont celle-ci, à Boston, le 17 février dernier. Les scientifiques présents réclamaient du gouvernement Trump qu’il reconnaisse les changements climatiques.
Photo: Steven Senne Associated Press Des marches s’organisent à travers les États-Unis, dont celle-ci, à Boston, le 17 février dernier. Les scientifiques présents réclamaient du gouvernement Trump qu’il reconnaisse les changements climatiques.

Plusieurs sont inquiets, très inquiets même. Certains voient des possibilités d’avancement compromises, voire des carrières mises en péril. D’autres perçoivent carrément des attaques contre la liberté intellectuelle et la raison elle-même. En un mois à peine depuis son avènement, les agissements du gouvernement du président Donald Trump ont mis les membres de la communauté scientifique en émoi, aux États-Unis comme ailleurs. Mais celle-ci n’entend pas pour autant se laisser faire.

« Chaque transition d’un président à un autre apporte son lot d’incertitude, et il est normal que nous soyons préoccupés », déclare Rush Holt fils, chef de la direction de l’American Association for the Advancement of Science (AAAS), la plus grande société scientifique au monde avec ses quelque 120 000 membres. « Mais là, nous sommes au-delà des préoccupations habituelles. Nous avons atteint le stade de l’anxiété. »

Les gestes hostiles n’ont pas tardé. Dès l’assermentation de Donald Trump le 20 janvier, le site Internet de la Maison-Blanche a retiré toute allusion aux changements climatiques, sauf pour dire qu’il fallait annihiler la politique de Barack Obama en la matière. On a appris que toute étude ou déclaration de la part de l’Environmental Protection Agency (EPA) devrait dorénavant recevoir l’assentiment du personnel politique en haut lieu avant d’être transmise au public, et que le service de recherche du Department of Agriculture avait reçu ordre de se faire discret. Ce n’était là qu’un début, au milieu de déclarations à droite et à gauche, pendant la campagne présidentielle et après, et alors que planent des menaces de réductions budgétaires en matière de recherche et de fonctionnement d’organismes publics voués à la science.

Non seulement nous n’avons pas vidé le marécage, mais nous y avons lancé des alligators qui sont affamés depuis huit ans [allusion aux membres du cabinet Trump]. Et les employés fédéraux se sentent comme s’ils sont la nourriture


Les crocodiles

« Le problème qu’on entrevoit est l’élaboration de politiques qui ne s’appuient sur aucune preuve. M. Trump a tenu des propos scientifiquement aberrants sur une foule de sujets allant des changements climatiques à la vaccination. Mais cela dépasse des éléments précis. De toute évidence, il y a une incompréhension de la démarche scientifique dans son ensemble », poursuit M. Holt, un physicien de formation qui a été membre démocrate de la Chambre des représentants des États-Unis pour le New Jersey de 1999 à 2015, dans un entretien avec Le Devoir peu après avoir participé à l’assemblée annuelle de l’AAAS, du 16 au 20 février, à Boston.

À cette occasion, il a été possible d’entendre une formule originale pour décrire les dangers qui guettent les serviteurs de l’État s’occupant de science. Elle est venue de Robert Cook-Degan, professeur à la School for the Future of Innovation in Society de l’Université Arizona State. « Le slogan qui a mené Donald Trump à la Maison-Blanche était “ vidons le marécage ”, et cela signifiait “ changeons les choses , a mentionné M. Cook-Degan. Non seulement nous n’avons pas vidé le marécage, mais nous y avons lancé des alligators qui sont affamés depuis huit ans [allusion aux membres du cabinet Trump]. Et les employés fédéraux se sentent comme s’ils sont la nourriture. »

Essentiel partage

D’autres nuages sont apparus, qu’il suffise de nommer le décret migratoire signé par le président fin janvier — qui a empêché plusieurs scientifiques, notamment iraniens, d’assister à des rencontres aux États-Unis alors qu’il est essentiel, dans le domaine, de partager les fruits de ses travaux, et en a découragé d’autres de le faire — ou la nomination de Scott Pruitt, un climatonégationniste lié à l’industrie des énergies fossiles, à la tête de l’EPA, un organisme contre lequel il a intenté maintes poursuites à titre de procureur général de l’Oklahoma. « Je ne savais pas que le fait d’avoir consacré sa carrière à tenter d’abolir l’EPA faisait partie des critères d’embauche », ironise M. Holt.

Quant au décret, il a été suspendu par la justice, mais un autre est attendu au cours des prochains jours et « le dossier est loin d’être clos. Les craintes sont toujours bien présentes », explique M. Holt.

Devant la situation, la riposte s’est organisée sur plusieurs fronts. Sur Twitter, des comptes d’origines obscures « alt » et « rogue » se sont fait jour, parlant de « résistance » et disant présenter des « faits avérés » en lieu des « faits alternatifs » évoqués récemment par la conseillère du président Trump, Kellyanne Conway. Le mot-clic #ActualLivingScientist permet par ailleurs à des scientifiques de se montrer, en photo ou en vidéo, à l’oeuvre dans leur milieu de travail, en laboratoire ou sur le terrain, et de faire valoir en quoi ils sont utiles pour la société et le progrès des connaissances.

Marche du 22 avril

Après les manifestations des femmes un peu partout au pays en janvier, une marche proscience aura par ailleurs lieu à Washington — et, espère-t-on, à travers le monde — le 22 avril, jour de la Terre, alors qu’on souligne le 25e anniversaire du Sommet de Rio de Janeiro, la Conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement de 1992 qui a notamment vu l’adoption de la Convention sur le climat affirmant la nécessité absolue de réduire les gaz à effet de serre.

« La marche pour la science n’est pas une question de scientifiques ou de politiciens », écrivent les organisateurs de l’événement, qui se déroulera sur le thème « Science, Not Silence », sur le site invitant tout le monde à y participer. « Elle veut plutôt témoigner du rôle très concret que joue la science dans chacune de nos vies et du besoin de respecter et d’encourager la recherche qui nous permet de mieux connaître le monde. Néanmoins, la marche a suscité beaucoup de discussions sur l’opportunité ou non pour les scientifiques de se mêler de politique. Mais face à une tendance alarmante qui voit les consensus scientifiques être discrédités, nous devons plutôt nous demander : pouvons-nous nous permettre de ne pas prendre la parole et de ne pas nous porter à la défense de la science ? »

 

Solidarité

D’autres moyens ont été mis en oeuvre. Ainsi Shaughnessy Naughton, une chimiste de formation qui a elle-même échoué deux fois à remporter les primaires démocrates en Pennsylvanie en vue des élections au Congrès, a fondé le groupe 314 Action — 314, les trois premiers chiffres de pi —, qui vise à inciter les membres de la communauté STEM (science, technologie, génie et mathématiques) à se lancer en politique. Déjà, plusieurs centaines de personnes ont manifesté leur intérêt pour l’organisme, dont l’un des slogans, allusion évidente à Donald Trump, est « Make America Smart Again ».

On retrouve également Sarah Cobey, professeure au Département d’écologie et d’évolution de l’Université de Chicago. Ayant appris qu’une femme de sa connaissance travaillant à trouver une cure pour le sida et qui participait à une conférence à l’étranger était menacée de ne pas pouvoir rentrer aux États-Unis, Mme Cobey a créé en compagnie d’un ami le site Web Banned Scientists (bannedscientists.org), qui donne voix au chapitre aux scientifiques qui, en raison de leur nationalité, ont fait ou pourraient faire les frais du décret de Trump — une décision qu’elle n’hésite pas à qualifier d’« insensée » — et veulent faire part de leurs préoccupations, souvent très vives. Dans un échange de courriels cette semaine, elle s’est par ailleurs dite étonnée du nombre de personnes qui ont refusé de témoigner publiquement parce qu’elles ont peur.

« Je m’inquiète beaucoup des dégâts que pourrait faire le gouvernement actuel en matière de recherche scientifique aux États-Unis, écrit Mme Cobey. Déjà, nous avons vu des recherches interrompues ou supprimées dans des agences fédérales, l’EPA et l’USDA, et Trump ne souhaite de toute évidence pas financer la recherche sur les changements climatiques. Mais même si le financement de la recherche est miraculeusement maintenu, je pense qu’il y aura quand même des dommages — je crois que ç’a déjà commencé. Soutenir la science exige de soutenir les scientifiques, et le décret migratoire et d’autres menaces signalent que les États-Unis n’essaient plus d’attirer les meilleurs talents de par le monde. En fait, ils sont ouvertement hostiles à certains d’entre eux. »

« Les États-Unis doivent accueillir positivement les scientifiques du monde entier. Et ils ne peuvent bâillonner la recherche. »

 

Appuis dans le monde

En tout cas, le milieu a eu l’occasion de montrer qu’il peut se serrer les coudes quand la situation l’exige. Dans les heures qui ont suivi le décret de Trump, des scientifiques européens ont pris l’initiative d’offrir de l’aide à leurs collègues coincés contre leur gré dans un pays tiers en leur proposant un endroit pour travailler, un climat convivial, des liens amicaux, etc. Maria Leptin, directrice de l’European Molecular Biology Organization, basée en Allemagne, a eu l’idée de constituer une « liste de solidarité scientifique » mondiale : plus de 1000 scientifiques de tous les domaines et de tous les horizons se sont portés volontaires.

Mais il est encore besoin d’aller au-delà et de parler à l’ensemble de la communauté afin qu’elle aussi fasse savoir son mécontentement. « Il faut dire et redire combien la science apporte des bienfaits à la société en général, rappeler aux gens tout ce qu’elle contribue à leur qualité de vie. Nous avons une rare occasion de communiquer comment la science fonctionne », conclut Rush Holt. Et devant ceux qui n’y croient pas et ont le pouvoir de la mettre à mal, « nous avons le devoir de nous tenir debout ».

2 commentaires
  • Lise Santerre - Abonnée 26 février 2017 14 h 55

    Autre chose que le sport

    Comme j'apprécie beaucoup votre style mais que je m'intéresse pas vraiment aux sports, je suis très contente de pouvoir lire vos textes portant sur d'autres questions. Super. Merci.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 27 février 2017 05 h 47

    … que comprendre, savoir ?

    « Il faut dire et redire combien la science apporte des bienfaits à la société en général, rappeler aux gens tout ce qu’elle contribue à leur qualité de vie. Nous avons une rare occasion de communiquer comment la science fonctionne » (Rush Holt, physicien de formation, chef de la direction de l’American Association for the Advancement of Science, AAAS)

    Depuis la nomination de Jerry Falwell Jr, un fidèle partisan du créationnisme, à la tête d’un comité de réforme de l’enseignement supérieur (A), on-dirait qu’il risque d’y avoir une confrontation entre des visions du monde qui, s’opposant naturellement ou selon, demeurent, pourtant, essentielles pour le développement tout autant de la recherche que de la pratique, et ce, en matière ou de « religions » ou des « sciences » !

    De plus, et de cette confrontation possible, il est bien d’observer que le monde des « religions » et celui des « sciences » (sauf celui de la Torah, une démarche de la servitude à la libération d’un peuple) n’ont réussi à prouver, hors de tout doute raisonnable, l’inexistence de d.ieu et le début de l’humanité, tant et si bien que la quête des « bienfaits », susceptible d’alimenter la communauté, tende, encore ?, à soulever questions-réponses d’éternité !

    De cette observation ou …

    … que comprendre, savoir ? - 27 fév 2017 -

    A : http://www.ledevoir.com/societe/education/491534/u