Des médias interdits à la Maison-Blanche

Les médias «ne devraient pas avoir le droit d’utiliser des sources à moins de les nommer», a dit Donald Trump en ouverture de son allocution.
Photo: Alex Brandon Associated Press Les médias «ne devraient pas avoir le droit d’utiliser des sources à moins de les nommer», a dit Donald Trump en ouverture de son allocution.

Sale temps pour le journalisme. Coup sur coup, vendredi, le nouveau gouvernement américain s’est encore plus acharné contre les médias.

La première charge est venue du président lui-même.

Donald Trump a profité de son allocution matinale devant une réunion nationale de partisans conservateurs pour reformuler sa critique des médias, réputés colporteurs de fausses nouvelles, en ajoutant cette fois que le recours aux sources anonymes devrait être interdit. La veille, jeudi, le président diffusait un tweet demandant à la police fédérale (FBI) de débusquer les responsables de fuites anonymes qui s’activent en son sein.

La seconde salve a suivi en après-midi, quand plusieurs journalistes se sont vu refuser l’accès à un breffage de presse de la Maison-Blanche. Il s’agissait d’une mêlée moins protocolaire que la traditionnelle conférence de presse.

Les reporters exclus viennent de grands médias traditionnels, des journaux (New York Times, Los Angeles Times), d’une chaîne d’information continue (CNN) et d’un nouveau média en ligne (Politico).

Ces nouvelles attaques suscitent de vives réactions de la part du secteur touché, surtout le boycottage des correspondants. « Rien de semblable n’est jamais arrivé [et] nous protestons vivement contre cette exclusion », a commenté l’éditeur du New York Times, Dean Baquet.

Par solidarité, l’agence Associated Press et le magazine Time ont refusé de participer à la réunion exclusive. L’Association des correspondants auprès de la Maison-Blanche a aussi dénoncé le blocage imposé par le bureau du secrétaire de presse Sean Spicer.

Le Washington Post a résumé la situation du jour en disant que Donald Trump est « totalement obsédé par les médias ». La remarque accompagnait une transcription annotée du discours du matin mettant encore en évidence des erreurs, des incongruités, de l’esbroufe et des mensonges du président.

Les ennemis du peuple

M. Trump s’adressait à des centaines de partisans conservateurs entassés dans un centre de conférence du Maryland pour la Conservative Political Action Conference (CPAC). Il s’agissait d’une première présence pour un président du pays à ce rendez-vous politique annuel de la droite depuis un discours livré par Ronald Reagan en 1982. Le nouvel élu a toutefois promis d’y revenir.

« [Les journalistes] ne devraient pas avoir le droit d’utiliser des sources à moins de les nommer », a dit Donald Trump en ouverture de son allocution. Il a ajouté que les médias qui utilisent ce stratagème de l’anonymat sont des « ennemis du peuple », formule de plus en plus courante dans son camp.

« Ils n’ont pas de sources, a poursuivi le président. Ils en inventent quand ils n’en ont pas. Je veux que vous sachiez tous que nous combattons les fausses nouvelles. C’est faux [fake], c’est bidon [phony], c’est faux. »

Le président a été reçu en héros. La foule, très majoritairement blanche et fortement masculine, s’est levée à plusieurs reprises pour ovationner certaines de ses remarques. Quand Donald Trump a évoqué son adversaire à la présidentielle Hillary Clinton, plusieurs ont de nouveau demandé de la poursuivre en justice et de l’emprisonner (« Lock her up ! »).

Le président Trump a livré un discours vitriolique contre ses ennemis réels ou présumés, tout en affirmant avec une ferveur quasi insolente son assurance de mener à bien son programme politique.

Il a réaffirmé sa volonté de construire un mur à la frontière mexicaine, de démanteler la réforme santé de l’Obamacare, de déréglementer les affaires et d’investir dans le militaire et le sécuritaire.

Ça coule de source (journalistique)

L’introduction du plus prestigieux conférencier a été consacrée à cette nouvelle charge contre les médias. Sa sortie contre les sources anonymes se veut visiblement une réplique aux reportages de plusieurs médias traditionnels qui ont relayé des informations fournies par des personnes non identifiées publiquement — notamment en provenance des services secrets et de la police fédérale, mais aussi de la Maison-Blanche elle-même.

Un des reportages les plus dommageables pour le nouveau gouvernement, qui a été diffusé par le Washington Post, citait neuf sources secrètes pour affirmer que le conseiller à la sécurité nationale, Michael Flynn, avait discuté de la possibilité de lever des sanctions contre la Russie avec l’ambassadeur de Moscou à Washington. M. Flynn a ensuite donné sa démission.

« Il y a neuf personnes, a dit M. Trump dans son discours, sans dire qu’il faisait référence à cette histoire précisément. Je ne crois pas qu’il y avait une ou deux personnes. Neuf personnes. Alors, je dis : “Laissez-moi en paix.” Parce que je connais les gens. Je sais à qui ils parlent. Il n’y avait pas neuf personnes. Mais ils disent neuf personnes. Alors, quelqu’un le lit et pense : “Oh, neuf personnes?; ils ont neuf sources.” Ils ont inventé ces sources. Ce sont vraiment des personnes malhonnêtes. »

Les journalistes, surtout les équipes d’enquête, n’identifient pas certaines sources publiquement pour les protéger contre d’éventuelles représailles. Elles sont dites anonymes mais, dans les faits, leur identité est bien connue des journalistes.

La plus célèbre enquête journalistique du XXe siècle, celle du Watergate, utilisait une source anonyme et essentielle baptisée Gorge profonde. Dans certains pays, les lanceurs d’alertes jouissent même de protections légales. Une commission d’enquête publique se penche sur la question de la protection des sources journalistiques en ce moment au Québec.

3 commentaires
  • Colette Pagé - Abonnée 24 février 2017 13 h 28

    Menteur pathologique !

    À croire ce menteur pathologique lui seul détient la Vérité . Sa Vérité ! Quant aux médias qu'il abhorre s'il le pouvait puisqu'il a de la graine de dictateur il agirait comme les Erdogayan et de ce monde et les emprisonnerait pour les faire taire.

    Sans oublier que le Président souhaiterait mettre le FBI à sa botte pour débusquer les sonneurs d'alerte et les dénonciateurs. Un FBI humilié par le Président et qui n'en a pas terminé avec les squelettes dans les placards du Président.

    Mais heureusement pour la démocratie, l'Amérique n'est pas l'Égypte et les médias, les revues et les chaînes de télévision veillent au grain en augmentant notamment leurs équipes de journalistes d'enquête.

    Des journalistes d'enquête qui en poursuivant leur travail professionnel exigeant et en protégeant leurs sources pourront débusquer et rendre publiques les entourloupettes et les conflits d'intérêts de ce Président hors norme qui est un déshonneur pour son Peuple et qui se comporte comme s'il était perpétuellement en campagne électorale.

    Comment expliquer cette attitude ?

    Face au désamour et à l'indignation d'un nombre élevé d'Américains, le Président qui souhaite être aimé et admiré se console chaque fin de semaine en fréquentant les lobbyistes floridiens de son club de golf avec droit d'entrée à 200 000 $ en plus de ses meeting électoraux avec ses admirateurs.

  • Nicole Delisle - Abonné 25 février 2017 13 h 28

    Les États-Unis s'enfoncent dangereusement!

    Quand la liberté de presse est attaquée de façon aussi sournoise qu'hypocrite, on n'est plus très loin de transformer l'État en un système "dictatorial"! Et quand celui qui est responsable de cet état de fait utilise lui-même les procédés qu'il leur reproche pour arnaquer l'intelligence des gens, c'est-à-dire, le mensonge, la désinformation, l'invention de faits, la provocation, le chantage etc., on se rapproche alors d'un gouvernement "totalitaire". L'ennemi du peuple, c'est lui-même. Quand il dit:" Ils n'ont pas de sources, ils en inventent!" Il faut ainsi traduire sa façon de faire
    pour convaincre les gens. Les citoyens qui le suivent toujours, n'ont qu'à entendre les mêmes slogans répétés sans arrêt pour jubiler! L'analyse des faits énoncés n'est même plus nécessaire. Ils sont tombés dans son piège. Son attitude provocatrice risque d'amener une confrontation dangereuse dans son pays, à mesure que le ton monte. Lorsque l'on pense à toutes les armes en circulation libre dans ce pays, une telle éventualité nous fait frémir!

  • Marc Therrien - Abonné 25 février 2017 22 h 44

    Trump et la pragmatique de la communication

    Donald Trump, un être en apparence beaucoup plus émotif que rationnel, semble prendre un vilain plaisir à vouloir être le maître des médias plutôt que leur esclave. Il démontre qu’il maîtrise très bien la pragmatique de la communication et qu’il peut jouer avec les paradoxes qui la composent pour créer de la confusion. Il s’amuse, entre autres, à créer des impasses paranoïdes, c’est-à-dire des situations où une hypothèse est aussi bien justifiée par une preuve que par une réfutation et on peut s’inquiéter du fait qu’il abuse du doute afin de semer la suspicion dans les esprits. Cette stratégie consiste à créer fréquemment des situations permettant de démontrer qu’il est impossible de prouver définitivement que quelque chose n’existe pas ou, en l’occurrence ici, son corollaire inversé qui consiste à nier la vérité venant d’une source invisible et anonyme. Comment prouver que ce qui existe, mais qu’on ne voit pas est vrai?

    Dans le doute, tout devient une question de confiance ou de méfiance, et s’il nous est vraiment impossible de s’abstenir de juger avec la raison, ou en son absence, on prend parti avec émotion.

    Marc Therrien