En route vers Washington pour dénoncer Donald Trump

Une rencontre jeudi avant le départ pour Washington, réunissant notamment Barbara Bedont, au centre, et France Desaulniers, à droite
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Une rencontre jeudi avant le départ pour Washington, réunissant notamment Barbara Bedont, au centre, et France Desaulniers, à droite

Deux nuits blanches pour Donald Trump. Voilà dans quoi s’embarquent 54 personnes, dont 53 sont des femmes, en montant à bord d’un autocar au départ de Montréal, ce vendredi soir. Destination : l’avenue de l’Indépendance, près du Capitole, là où Washington, D.C. aura déjà accueilli, au moment de leur arrivée samedi matin, le nouveau président des États-Unis.

En tête de l’autocar montréalais, Amelia Brinkerhoff, une grande blonde qui a pris soin de vérifier les passeports de toutes celles (et de celui) qui seront du voyage. « Il y a deux femmes enceintes », a-t-elle souligné au Devoir, qui l’a rencontrée lors de la dernière réunion d’organisation du voyage, mercredi soir. « On chantera des chansons féministes des années 60 dans le bus », a-t-elle ajouté. En attendant de rejoindre leurs consoeurs canadiennes qui prennent place dans les cinq autocars en partance de Toronto, les trois autocars au départ d’Ottawa et l’autre autocar qui quittera Windsor, elles auront comme partenaires de route Nina Simone… ou Dolly Parton.

Qui veut marcher ?

L’aventure prend racine dans une question posée sur Facebook. « C’est une publication qui disait : “Qui veut marcher à Montréal ?”  », a résumé Barbara Bedont, qui fait partie des organisatrices. « La première rencontre formelle a eu lieu il y a deux semaines », a ajouté France Desaulniers, aussi dans le groupe d’organisatrices. L’événement est parti de la base, il constitue un mouvement « grassroots » et non hiérarchique, se félicitent les femmes.

En deux semaines de travail, donc, un autocar a été nolisé, deux conducteurs ont été trouvés, une manifestation à Montréal a été organisée. Et puis 53 femmes, et un homme, ont décidé de faire l’aller-retour, de passer à Washington, D.C. le temps de marcher, pour ensuite rentrer dès les pancartes rangées, samedi après-midi. Deux nuits blanches, pour dénoncer « les forces — le sexisme, la discrimination — qui ont permis à Donald Trump d’être élu », a affirmé Barbara Bedont. Et puis, il y a l’aspect historique de cet événement, a renchéri France Desaulniers. « La manif’, c’est le jour 1. Après, ça continue », a-t-elle prédit.

Et « ça » continuera par des initiatives locales, plus ciblées, à travers des organisations existantes, a dit souhaiter Annie Valk, professeure au Williams College du Massachusetts et auteure du livre Radical Sisters, dans un entretien avec Le Devoir. D’ici là, la Marche des femmes de Washington, teintée par des conflits internes, doit tenter de rejoindre le plus grand nombre, à son avis. « L’idée, c’est de frapper un grand coup [make a statement], d’attirer plusieurs personnes. Il y aura plusieurs différences dans la foule quant à l’identité des manifestants, leurs croyances politiques, leurs parcours. Mais le but de cette marche n’est pas de les aplanir », a-t-elle affirmé.

Et puis les conflits, qui ont notamment émergé de critiques entourant l’organisation — trop blanche et pas assez sensible à l’intersectionnalité, selon certaines —, sont signe d’une grande force, croit la professeure. « Ces gens abordent des questions difficiles, des questions nécessaires pour bâtir un mouvement social. Si elles ne le faisaient pas, alors cela voudrait probablement dire qu’elles feraient partie d’un groupe homogène et que les possibilités pour ce mouvement seraient assez limitées », a-t-elle déclaré.

Elles seront donc plurielles, différentes, avec en banque plus ou moins d’heures de sommeil, mais les femmes qui se mettent en route pour Washington promettent d’être nombreuses pour dénoncer l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.

Qu’est-ce que la Marche des femmes ?

D’un simple appel lancé par une grand-mère hawaïenne, Theresa Shook, au lendemain de la victoire de Donald Trump, la Marche des femmes est devenue une énorme organisation : un événement qui a désormais sa propre application pour téléphone mobile et qui a encouragé des femmes de partout à travers le monde à marcher pour les droits des femmes.

« C’est comme si les femmes étaient assises sur un baril de poudre et que Donald Trump avait craqué une allumette », a réagi mercredi l’une des coordinatrices de la Marche des femmes, Evvie Harmon, quand le nombre de personnes inscrites à des marches à travers la planète a dépassé le million. Au total, 616 marches sont annoncées dans 151 villes, situées dans 58 pays. Près de 900 personnes ont annoncé leur participation à l’un de ces événements à Riyad, en Arabie saoudite. Des Irakiennes, des Mexicaines ou des Tanzaniennes ont aussi promis de prendre les rues. « En tant qu’Américains, nous nous rendons compte de deux choses : nous avons de grands impacts sur le reste du monde et pourtant, nous ignorons le reste du monde, de plusieurs façons », a laissé tomber Annie Valk, professeure au Williams College du Massachusetts.

Les organisatrices de la Marche des femmes, qui se réclament de l’héritage non violent de Martin Luther King, prônent des actions pacifiques, mettent de l’avant des principes d’égalité et de respect des minorités. Elles font des droits des femmes — droit à l’avortement, accès à la contraception et à des services de santé de qualité — une des pierres angulaires de leur effort, qu’elles déclarent non partisan. Au Québec, une marche est organisée samedi, à 11 h, au départ de l’esplanade de la Place des Arts. Une heure plus tôt, des résidants de Sutton se donnent rendez-vous pour leur propre marche, au départ du bureau de poste de la rue principale.
Marie-Michèle Sioui

Quand Donald Trump devient une motivation

« Nous avions peur, après l’élection, que les femmes soient découragées. »

Du Centre américain pour les femmes et la politique de l’Université Rutgers, où Le Devoir l’a jointe, la directrice Debbie Walsh a fait cet aveu. « Les femmes ont vu une des leurs, qui était qualifiée pour l’emploi, perdre contre un homme que les Américains ont décrit dans les sondages à la sortie des bureaux de vote comme n’ayant pas le tempérament ou l’expérience pour gouverner. » Ses collègues et elles s’attendaient à voir les femmes « se glisser sous la couette », y rester pour un moment.

Elles avaient tort. « Nous avons vu les femmes se mobiliser », a observé Mme Walsh. À court terme, il y a la Marche des femmes. Mais à long terme, il y a un désir de s’engager en politique, a-t-elle affirmé. Chaque année, l’université où elle travaille organise une formation non partisane pour les femmes qui souhaitent s’impliquer dans la société civile ou en politique. Une quinzaine d’établissements, surtout des universités, offre le même programme. « Nous commençons à faire de la publicité en octobre et ne nous attendons pas à des inscriptions avant janvier, a expliqué Mme Walsh. L’an dernier, à Noël, nous avions deux inscriptions. L’année d’avant, nous en avions quatre. »

Et cette année ? « Pas moins de 100 personnes s’étaient inscrites au lendemain de l’élection ! a remarqué la directrice. Nos partenaires observent la même chose. Je pense que les femmes cherchent un moyen d’avoir une voix. »

Les femmes, a remarqué le Centre américain pour les femmes et la politique au fil d’études et d’entrevues, ont tendance à s’impliquer en politique pour y défendre des causes. « Nous avons remarqué que les hommes, eux, y vont plutôt pour la “game” ou parce qu’ils ont toujours été intéressés par la politique », a observé Mme Walsh. Cette fois, les femmes ont une cause, elles ont une raison. Et elle s’appelle Donald Trump.
Marie-Michèle Sioui

Les Américains mis en garde

Washington a jugé bon d’alerter ses ressortissants vivant à Montréal en raison de « manifestations » prévues dans la foulée de l’intronisation du nouveau président. « Plusieurs manifestations » sont prévues au centre-ville les 20 et 21 janvier, affirme le Consulat général des États-Unis dans un « message de sécurité destiné aux citoyens américains » publié jeudi. Plus de 200 personnes seraient attendues à la Place des Arts vendredi après-midi, puis 130 au square Phillips, en soirée, en plus d’un autre rassemblement à la Place des Arts samedi. « Même les manifestations censées être pacifiques peuvent devenir conflictuelles et mener à la violence. Vous devriez éviter ces secteurs et faire preuve de prudence ». Philippe Orfali
3 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 20 janvier 2017 12 h 48

    Quelle perte d'énergie (et d'argent)

    C'est ici qu'il faut agir, sur nos dirigeants. Pensez-vous sérieusement influencer la politique des USA?

    • Louise Collette - Abonnée 20 janvier 2017 16 h 40

      Non à mon avis ce n'est pas une perte de quoi que ce soit.
      En plus d'être un misogyne fini, un gossier personnage et j'en passe, ce monsieur est président du pays d'à côté, il veut retourner aux énergies sales, adopter des mesures protectionnistes probablement très dures et veut (et va) probablement tout écraser sur son passage, je ne vois pas en quoi il s'agit d'une perte de temps ou d'énergie de protester, il faut protester, sur tout le continent et même au-delà, je vous rappelle qu'il est à la tête d'une super puissance, pas d'une république de bananes...

  • Marc Therrien - Abonné 20 janvier 2017 16 h 39

    Vers l'acceptation de la perte


    Pour ma part, je vois dans le rassemblement collectif prévu samedi un petit quelque chose d'autre autre qu’une manifestation militante classique de protestation ou de revendication. J’y vois plutôt une étape dans le processus de deuil suivant le départ d’OBama et la perte de certaines illusions suivant l’élection de Donald Trump. Maintenant que le choc de cette mauvaise nouvelle est encaissé et qu’on ne peut plus nier la réalité que l’impensable est vraiment arrivé, on peut maintenant passer à la phase de l’expression de sa colère et de sa révolte face à cette situation pour laquelle on éprouve tant d’impuissance. Il est impossible de revenir en arrière et on doit laisser partir Obama. Cette catharsis collective permettra aux personnes d’expulser ce qui leur fait mal tout en se sentant moins seules avec leur désarroi ; de mettre en commun et d’extérioriser les émotions négatives, comme la tristesse, les reproches, le ressentiment, le dégoût, etc., qui les empêchent de bien vivre. Si elle est bien vécue comme simple passage, cette expérience leur permettra ensuite de progresser vers l’acceptation de la perte éprouvée qui les rendra capables d’envisager l’avenir avec moins de pessimisme tout en gardant en mémoire les beaux souvenirs de cette personne et de son époque qu’on chérissait tant. Ensuite, il est à espérer que l’acceptation permettra de libérer de l’énergie et de rouvrir le champ de conscience pour qu’il soit possible de participer à la reconstruction d’un monde sans Obama. D’affronter cette nouvelle situation avec l’esprit ouvert et désireux d’embrasser le changement leur permettra de mieux se connaître, de découvrir de nouvelles ressources personnelles, de renforcer leur confiance en soi qui sont des qualités permettant de traverser l’existence avec un sentiment de bonheur qui l’emporte sur celui du malheur.

    Marc Therrien